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Chronique de la refondation (2) - La première question posée par les animateurs du groupe 3 de la concertation pour la refondation, Henriette Zoughebi, vice-présidente de la région Ile de France et Michel Perez, inspecteur général, était particulièrement pertinente, centrale, fondamentale et courageuse :
« Le numérique peut-il contribuer à la refondation ? ».
 
La seconde question portait sur la formation des enseignants dans le domaine du numérique. La troisième renforçait la première avec laquelle elle aurait pu être fusionnée en invitant à mettre en perspective le numérique, le changement de la société et le changement de l’école.
 
 
Si la qualité de l’animation a permis d’éviter la superposition de catalogues revendicatifs, de descriptions de travaux présentés comme étant pionniers et exemplaires, et donnant à penser que la préparation d’une refondation est inutile puisqu’elle est engagée depuis longtemps, y compris dans le cadre des politiques régressives précédentes, elle n’a pas permis, faute de temps, de traiter en profondeur les points clés pour une véritable refondation.
 
Quelques intervenants ont pourtant apporté des éléments déterminants qui seront probablement débattus à nouveau lors des prochaines réunions. Ce fut le cas notamment d’un représentant de l’UNESCO qui invitait à une vision prospective indispensable, de Jean Roucou (PRISME) qui rappelait la nécessité d’un projet global sur un territoire allant au-delà de l’école elle-même, de Bernard Stiegler, intervenant par téléphone, qui a plaidé pour une réforme fondamentale des contenus de la formation des enseignants, pour le développement de la recherche-action dans le cadre d’une transformation des pratiques de l’université, pour la prise en compte de la dimension incontestablement interministérielle du dossier et pour l’association permanente de deux temporalités : l’immédiat et le long terme.
 
 
Le numérique illustre bien l’exigence d’une refondation de l’école et de la société.
 
Michel Serres n’est guère contesté quand il explique que nos institutions sont obsolètes et qu’elles le sont d’autant plus que le fossé d’évolution qui nous sépare de leur création est gigantesque. « Il est comparable, dit-il, à celui qui a séparé la Renaissance du Moyen Âge ou l’ère chrétienne de l’Empire romain ». « Il ne s’agit donc pas tant de s’adapter que d’inventer », ajoute-t-il.
 
La situation est sans précédent dans l’histoire de l’école. Sans refondation, l’école risque de disparaître, ce qui est déjà bien en cours. Il suffit d’observer l’ennui croissant des élèves, le rejet de l’école qu’ils ne comprennent pas, et la souffrance des professeurs malgré tous leurs efforts pour d’adapter, rénover, moderniser leurs pratiques, le développement du home-schooling, le temps passé par les élèves à apprendre d’autres choses et à se former à d’autres compétences que celles qui sont apprises par une proportion d’entre eux, à l’école.
 
Nous avons changé de monde. Les enfants sont différents. L’explosion des savoirs de l’humanité et de leur diffusion, la maîtrise des technologies du numérique par les élèves sans qu’ils aient eu de formation ou bien avant d’en avoir eu, le temps qu’ils passent sur leurs petites machines dès leur sortie de l’école et du collège, le développement des moyens de communication et des réseaux, ne peuvent pas laisser l’école en l’état. Il est inconcevable qu’elle ne change pas en profondeur, dans son organisation, son fonctionnement, ses pratiques, ses partenariats, ses bâtiments, etc.
 
On ne peut à la fois approuver Michel Serres, Edgar Morin, Philippe Meirieu, etc, et ne revendiquer que des moyens et des mesures formelles de correction, d’adaptation, de compensation qui ne touchent finalement que les apparences sans résoudre les problèmes d’aujourd’hui et sans s’engager dans une réflexion prospective sur ce que seront la société et l’école dans 20 ou 30 ans. Or, on sent bien dans les débats que l’on n’est pas prêt à une vraie refondation. Sans doute l’absence de débat prospectif sur l’école et la société depuis de trop nombreuses années, l’absence d’une phase de problématisation avant les déballages Refonder, c’est changer les fondations, pas seulement les réparer, faute de quoi la belle idée de refondation n’aurait pas de sens et se réduirait à une ixième réforme condamnée d’avance.
 
 
Le numérique peut sans aucun doute être un catalyseur, un levier, pour un changement en profondeur, si les outils modernes ne sont pas dévoyés pour améliorer les choses en apparence sans les transformer.
 
Comme je l’ai déjà écrit sur ce site, la question « qu’est-ce qui change fondamentalement dans les processus d’apprentissage, dans la pédagogie, dans l’organisation, dans les rapports maître / élève et élève / élèves selon que j’utilise le TBI ou le TN (tableau noir) doit se poser. Elle se pose aussi pour les ENT ou autres outils : qu’est ce que ça change pour les maîtres, pour les élèves, pour l’environnement de l’école, pour la cité. Qu’est-ce que ça change fondamentalement, pas seulement en apparence ?
 
 
On est à une croisée des chemins et il faut faire preuve de courage pour changer de voie et en tirer toutes les conséquences y compris au niveau de la conception du métier d’enseignant et des rapports des élèves, des citoyens en général, aux savoirs. Tout le problème est d’oser la ou les ruptures. Cette fois, il n’y aura pas de progrès possible, pas de refondation sans ruptures. Et les ruptures sont toujours douloureuses. Elles nécessitent de la formation, une information du public, de nouveaux regards, de nouvelles pratiques, de nouvelles architectures, un nouvel élan national pour l’éducation.
 
 
Le numérique peut être un puissant levier pour la refondation si l’on commence par la pédagogie, systématiquement déniée Depuis plus de cinq ans.
 
 
On sent bien que la situation est tendue et dangereuse à certains égards. Quand, à la fin de la séance, Michel Pérez tirant quelques conclusions, constate qu’à son avis, personne n’a évoqué la nécessité pour les professeurs de changer fondamentalement, et que n’ayant pas pu intervenir une seconde fois, je me suis permis de dire « si, si ! », un représentant syndical du second degré s’est empressé de s’exclamer au fond de la salle : « non, non !!! ».
 
Tout était dit ou presque
A suivre
 
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Dernière modification le lundi, 24 novembre 2014
Frackowiak Pierre

Inspecteur honoraire de l’Education nationale. Vice-président de la Ligue de l’Enseignement 62. Co-auteur avec Philippe Meirieu de "L’éducation peut-elle être encore au cœur d’un projet de société ?". Editions de l’Aube. 2008. Réédition en format de poche, 2009. Auteur de "Pour une école du futur. Du neuf et du courage." Préface de Philippe Meirieu. La Chronique Sociale. 2009. Auteur de "La place de l’élève à l’école". La Chronique Sociale. Lyon. Auteur de tribunes, analyses, sur les sites educavox, meirieu.com. Prochainement, une BD avec les dessins de J.Risso :"L"école, en rire, en pleurer, en rêver". Préface de A. Giordan. Postface de Ph. Meirieu. Chronique Sociale. 2012.

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