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La refondation, toujours... - Même si le rapport du Comité de pilotage sur la refondation de l’école n’est pas parfait, il a au moins le mérite de dire nettement certaines vérités, formulées dans le désert depuis bien longtemps, et qu’il est bien agréable de voir enfin écrites noir sur blanc dans un rapport officiel.
Parmi celles-ci, l’affirmation qu’il serait souhaitable de "remplacer progressivement le redoublement coûteux et inefficace par d’autres modes de remédiation".
Si l’on peut se réjouir de voir avoué un tel vœu, il n’en reste pas moins qu’il est avoué à mi-voix et de façon bien timide.
 
 
Il est des aberrations tenaces. Notamment celle qui prétend que si l’on n’a pas réussi, il suffirait de recommencer pour que les choses s’arrangent.
 
 
Pourtant on voit mal en quoi une seconde version de ce qui n’a pas bien fonctionné une première fois serait plus efficace. La logique la plus élémentaire n’oublie pas d’ajouter au moins un adverbe : recommencer, peut-être, mais AUTREMENT !
 

Si l’on analyse le redoublement scolaire, on découvre vite que l’adverbe y est parfaitement absent. Même la proposition, pourtant simplette, de faire redoubler au moins dans une classe parallèle pour que ça change un peu, vient rarement à l’esprit de ceux qui le décident. En fait, l’enfant repart pour un tour, rigoureusement le même. Et qui plus est, sans pouvoir bénéficier du seul avantage que lui apporterait ce second tour, celui d’être déjà au courant et de pouvoir enfin briller un peu en sachant répondre aux questions.
En général, en effet, après avoir posé ses questions, l’enseignant se hâte d’ajouter en direction des "redoublants" : "Vous, vous vous taisez ! Vous laissez parler les autres !".
On pourrait appeler cela appliquer la "double peine".
 
 
De fait, hormis les cas, où, essentiellement dans les grandes classes, c’est l’élève lui-même qui le souhaite, le redoublement, notamment à l’école primaire, est presque toujours une sanction et souvent traité comme telle par l’enseignant qui retrouve l’élève malchanceux. Force est d’admettre alors que l’effet Pygmalion fonctionne à plein régime : l’étiquette de "mauvais élève" lui colle définitivement sur le front et la seule chance pour lui d’exister en tant que personne est d’y construire son identité et de s’en faire une fierté. Difficile alors, pour ne pas dire impossible, de le sortir de ce cercle qu’on a si bien su rendre vicieux, comme dirait Ionesco.
 
On a ainsi fait disparaître toute chance de remédiation, ce que confirment les statistiques qui révèlent qu’un élève qui a subi un redoublement — surtout celui du CP — redouble généralement d’autres années ensuite.

 
Doit-on ajouter les erreurs des présupposés théoriques qui sous-tendent cette pratique ? Elles sont en effet bien connues et dénoncées depuis fort longtemps :

1- faire redoubler l’année présuppose que l’apprentissage serait un stockage linéaire,
avançant marche par marche, si bien qu’une marche mal abordée empêcherait d’accéder aux suivantes. Depuis des décennies, il est démontré que l’apprentissage ne s’effectue nullement ainsi, que c’est souvent la suite qui permet de comprendre ce qui a précédé, et qu’apprendre ne consiste pas à empiler des savoirs les uns sur les autres, mais bien de mettre en relation des éléments différents, à la fois de façon horizontale et verticale. La démarche d’apprentissage est spiralaire et non linéaire.


2- faire redoubler l’année présuppose une conception des apprentissages à la fois mécanique et d’une logique purement externe : si des savoirs manquent, il faut reprendre pour combler ces manques. C’est oublier que l’élève est une personne qui a des savoirs et qu’apprendre n’est en rien combler les manques qui apparaîtraient dans ses savoirs : apprendre, c’est transformer, réajuster, reconstruire ses propres savoirs. Il ne peut donc s’agir d’en rajouter une couche pour que la réussite arrive.


3- faire redoubler l’année présuppose que l’échec est dû essentiellement à l’élève, qui n’aurait pas bien écouté, et pas suffisamment travaillé à mémoriser ce qu’il a écouté. Comme on sait, l’élève, pour apprendre, n’a ni à écouter, ni à mémoriser : il a à comprendre et à s’ajouter ce qu’il a compris. Mais comme dans la majorité des cas, ce n’est pas du tout ce qu’on lui a proposé et qu’il n’a eu qu’à écouter et à mémoriser des choses où il ne retrouvait rien de ce qu’il savait auparavant, il n’a pu en tirer parti. Recommencer de la même manière ne peut qu’aggraver les choses. L’échec ne peut donc être le fait de l’élève, mais celui de l’inadaptation du travail d’enseignement, qui, précisément, n’a pas pris en compte les savoirs-déjà-là de l’élève, et n’a pas proposé de situations permettant de construire le savoir nouveau.
 

4- faire redoubler l’année présuppose enfin que le prétendu "niveau" de l’élève est plus important que son âge. C’est ainsi que, de redoublements en redoublements un élève peut avoir deux, voire trois ans de plus que les autres élèves de la classe. A l’âge de l’école primaire, cette différence est catastrophique, d’autant plus que le redoublement isole l’élève de ses copains.
 
 
Il est accablant d’humiliation pour un enfant de onze ans d’être avec des camarades de huit ans, surtout avec un statut d’infériorité. Et rien de positif ne peut sortir de cette honte, si ce n’est le fait d’utiliser cette supériorité d’âge pour faire le "mariole" voire bien pire...
 
 
Quand on a décidé de regrouper les enfants par classe d’âge — on pourrait parfaitement faire autrement, mais comme ce n’est pas près d’arriver, essayons au moins de rendre ce type de groupement aussi cohérent et positif que possible — il faut s’y tenir et les laisser avec ceux de leur âge : la notion de "niveau" n’a aucun sens. Si la solidarité est installée dans la classe, et si le travail d’équipe solidaire est quotidien, le prétendu retard du redoublant présumé sera vite oublié.
 
 
Du reste, et contrairement à ce qu’une logique au ras des pâquerettes laisse supposer, l’ordre d’acquisition des savoirs n’a rien d’impératif : c’est une invention de l’école que rien ne justifie. A partir du moment où la confiance en soi a été installée et maintenue, tout élève peut entrer dans le savoir par n’importe quelle porte : les prétendue "bases" se déduisent d’elles-mêmes et peuvent toujours être rattrapées par la suite.
Lorsque nous avons décidé, dans les années 80 de supprimer le redoublement du CP, nous avons maintes fois constaté la véracité de ce fait.
Certes cela implique que l’on aide les collègues à quitter leurs habitudes frontales pour apprendre à utiliser les pairs dans l’aide aux difficultés qui apparaissent, et pratiquer le travail de groupe.

 
Une fois de plus, on se rend compte que c’est l’enseignant qu’il faut aider et soutenir, pas l’élève ! Et nous voilà de nouveau face aux problèmes de formation...
C’est aussi pour cela qu’il faut abolir le redoublement : sa disparition va créer des besoins de formation, qui n’apparaîtront peut-être pas sans cela.

Il est des abolitions qu’on n’effectue pas progressivement : celle-là en est une. Elle n’est pas la seule.
Charmeux Eveline

Ancienne élève de l’ENS, professeur à l’EN d’Amiens, puis au CRCEG de l’EN, entre 1956 et 1971.

Nommée ensuite à l’ENG de Toulouse, puis à l’IUFM de cette ville jusqu’en 1993, date de mon départ en retraite, j’ai parallèlement travaillé à l’INRP, en tant qu’Enseignant chercheur associé, depuis 1966 jusqu’à mon départ en retraite. J’ai publié de nombreux ouvrages sur la pédagogie du français à l’école primaire et au collège. 

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