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L' "effet établissement" (le nom du lycée d'origine du candidat) prend de plus en plus d'importance dans les procédures de sélection à l'entrée de l'enseignement supérieur

Dans un article antérieur ("Parcoursup : les critères de classement des candidats en question") mis en ligne sur le réseau Linkedin le 12 juin 2020, j'ai exposé les termes du débat provoqué par le rapport annuel de la Cour des comptes qui, dans son édition de 2020, dénonce "l'opacité qui entoure les critères de classement des candidats à l'admission en première année de l'enseignement supérieur", et s'étonne en particulier de constater que dans un nombre significatif de cas, les "commissions d'examen des voeux" (jurys) des établissements d'enseignement supérieur qui recrutent leurs étudiants via la plateforme Parcoursup, tiennent compte de la réputation du lycée d'origine, alors que rien de tel n'est officiellement autorisé, et que la Ministre en charge de l'enseignement supérieur et de la recherche nie qu'un tel critère de classement des candidats soit utilisé.

1. Plus d'une formation supérieure sur cinq recrutant ses étudiants sur Parcoursup, tient compte de la réputation du lycée d'origine pour classer les candidats, et ce chiffre va croissant d'année en année.

Il n'existe pas de texte réglementaire officiel qui autorise les commissions d'examen des voeux à utiliser, parmi leurs divers critères de classement des candidats, celui de la réputation du lycée d'origine. Mais il faut croire que ce qui n'est pas formellement interdit est autorisé car de fait, les rapporteurs de la Cour des Comptes estiment à près de 20% la part des formations universitaires non sélectives en tension (ne disposant pas d'un nombre de places suffisant pour accueillir tous les candidats, et de ce fait autorisées à réguler les flux d'entrée) qui utilisent un tel critère de classement des candidats, et tout donne à penser que c'est le cas, dans une plus grande proportion, en ce qui concerne les formations sélectives. Bien plus : ces proportions sont croissantes d'année en année. Pour fonder cette affirmation, les rapporteurs de la Cour des comptes se sont basés sur une enquête réalisée pendant près d'une année auprès d'un échantillon de "commissions d'examen des voeux" (jurys) visant à recenser et comparer les critères utilisés pour classer les candidats. A titre d'élément de preuve complémentaire, citons les propos tenus par Xavier Jeunemaitre, doyen de la faculté de santé de Paris, qui, concernant les critères de classement des candidats à l'admission en parcours "portail accès spécifique santé" (PASS), déclarait dans un article publié par le quotidien Le Monde du 13 mars 2020 ("Parcoursup : révolution pour les études de santé "), qu' "il y a d'excellents élèves partout, c'est une évidence. Mais certains lycées ont une politique élitiste dans la notation. Il faut pouvoir donner un poids à cela".

2. Les fondements idéologiques et pédagogiques de l'utilisation d'un tel critère de classement des candidats.

L'usage de ce critère de classement des candidats n'est jamais affiché et rarement reconnu. Mais lorsque les langues veulent bien se délier du côté des responsables des formations qui recourent à un tel critère, on constate qu'il est fréquemment considéré comme étant pertinent au regard du principe de sélection qui règne à l'entrée de bon nombre de formations supérieures. Bien plus, certains vont jusqu'à dire que ce serait une juste compensation des écarts de pratique d'évaluation des élèves dont chacun sait qu'elles ne sont pas les mêmes d'un établissement scolaire secondaire à un autre. Cette vision des choses renvoie à la traditionnelle différenciation entre "lycées sélectifs" et "lycées accompagnateurs".

De ce point de vue, il serait juste que les élèves scolarisés dans des établissements secondaires sélectifs, "dont les notes sont tirées vers le bas", puissent bénéficier de la prise en compte de la réputation de leur lycée, ce qui revient à les faire bénéficier d'une sorte de "bonus" compensatoire. Inversement, toujours au nom de la volonté de compenser ces écarts de pratiques évaluatives, les candidats scolarisés dans des lycées qui se veulent "accompagnateurs", et octroient fréquemment des notes et appréciations visant à encourager les élèves, donc "tirées vers le haut", se retrouvent parfois face à des jurys qui leur appliquent une sorte de "malus". Cette seconde pratique est cependant plus rare que la première.

En résumé, les responsables des formations supérieures qui usent de ce critère compensatoire considèrent fréquemment que cette pratique est justifiée par les différences de politiques d'évaluation des élèves des divers établissements d'enseignement secondaire.

3. Le risque d'un mode de recrutement manquant de rationalité.

Cependant, de nombreux responsables d'établissements d'enseignement supérieur, mais aussi les autorités ministérielles, ainsi que les rapporteurs de la Cour des Comptes, considèrent que l'usage d'un tel critère de recrutement s'accompagne d'un risque de subjectivité. Ils ne croient pas que l'on puisse évaluer objectivement la notoriété ou la réputation d'un lycée, et s'opposent d'autant plus à l'usage de ce critère de classement des candidats qu' il existe des moyens plus rationnels de prendre en compte l' "effet établissement".

  • Il y a d'abord le fait que les dossiers de candidatures Parcoursup contiennent des informations sur les notes délivrées qui sont suffisamment détaillées pour permettre de pondérer le jugement qualitatif que l'on peut en déduire sur chaque candidat et donc les classer de façon plus objective qu'en se fondant sur de vagues différences de réputation des lycées d'origine des candidats. En effet, les bulletins scolaires officiels joints aux dossiers ne se contentent pas de présenter les moyennes obtenues pour chaque discipline enseignée et la moyenne générale. En outre, on y présente (pour chaque discipline et globalement) la moyenne la plus élevée de la classe, la moyenne la plus basse, et le classement de l'élève pour chacun de ces éléments. Ainsi, par exemple, si un élève d'un lycée affiche une moyenne de 11/20 en anglais, dans une classe où la moyenne la plus élevée est de 14/20 et la plus basse de 3/20, ce n'est pas l'équivalent d'un autre élève qui, dans un autre lycée, obtient en anglais la même moyenne de 11/20, mais dans une classe où la moyenne la plus élevée est de 17/20 et la plus basse de 9/20. Il y a donc dans les dossiers de candidature, tels que constitués aujourd'hui, des éléments d'appréciation plus objectifs des politiques d'évaluation des élèves pratiquées par chaque lycée, et chaque professeur dans un même lycée. Encore faut-il que les commissions d'examen des voeux s'efforcent de prendre en compte l'ensemble de ces informations détaillées, ce qu'un trop grand nombre d'entre elles reconnaissent ne pas faire, par méconnaissance de la richesse des informations contenues dans les bulletins scolaires, ou par manque de moyens et/ou de temps pour bien le faire, compte tenu du très grand nombre de dossiers qui leur sont fréquemment soumis.
  • Si on veut aller jusqu'au bout de cette logique d'évaluation des candidats, alors pourquoi se limiter aux écarts des pratiques évaluatives existant d'un lycée à un autre ? Ne faut-il pas élargir cette façon de faire en prenant en compte les écarts de notation qui séparent les professeurs entre eux dans une même discipline et dans un même lycée ? Chacun sait que dans un lycée réputé sélectif, certains professeurs peuvent se montrer plus élitistes que d'autres, de même que dans un lycée fortement accompagnateur, il peut exister un ou des professeurs qui évaluent leurs élèves de façon sévère. et fortement exigeante. Les bulletins scolaires, tels qu'ils sont présentés aujourd'hui, permettent de prendre cette réalité en compte.
  • Les rapporteurs de la Cour des comptes émettent l'idée qu'il est en outre possible de se fonder sur les écarts qui peuvent exister entre les notes délivrées au lycée tout au long des années passées en première et terminale, et celles obtenues au baccalauréat par évaluation externe aux établissements. C'est vrai, mais outre que cela ne serait possible que pour une partie des disciplines enseignées au lycée, il y a le fait que pour le permettre, il faudrait revoir le calendrier de Parcoursup afin qu'il permette d'intégrer l'ensemble des notes obtenues au baccalauréat aux dossiers de candidatures, ce qui repousserait l'ouverture de la phase d'affectation au retour des vacances d'été. Un tel calendrier est évidemment impossible en l'état actuel de la procédure de pré inscription Parcoursup. En outre, la réforme du baccalauréat va dans le sens d'une diminution du poids des épreuves externes, au profit d'une augmentation de la part du contrôle continu, ce qui réduit fortement la portée de la proposition exprimée par la Cour des comptes.

4. La possibilité de se fonder sur l'étude ministérielle annuelle portant sur "les indicateurs de performance" des lycées.

La réalité pédagogique d'un lycée ne saurait tenir dans les seules statistiques de ses taux de réussite aux divers baccalauréats, ni même si on les complète par la présentation des taux de mentions obtenues par ses élèves. Si on ne se réfère qu'à ces seuls indicateurs pour mesurer la "valeur" d'un lycée, on fait l'impasse sur divers autres facteurs qui expliquent les différences de taux de réussite d'un lycée à un autre. C'est pourquoi le Ministère de l'Education nationale publie chaque année les résultats d'une enquête réalisée par sa Direction de l'évaluation, intitulée "Les indicateurs de performance des lycée". Cette étude ne se contente pas d'établir une sorte de "palmarès" des lycées fondé sur les seuls résultats obtenus lors des épreuves du baccalauréat. On prend bien sur en compte les taux de réussite aux divers baccalauréats, ainsi que les taux de mentions obtenues, mais aussi le niveau atteint par les élèves à la sortie du collège, les taux de redoublement tout au long du parcours seconde/terminale (donc la capacité de l'établissement d'accompagner le maximum de ses élèves jusqu'au diplôme sans usage excessif du redoublement, en trois ans pile, sans "écrémage" en cours de route). On ajoute la prise en compte du milieu socio-professionnel d'appartenance des élèves, le rapport hommes/femmes dans la population des élèves du lycée... Il ressort de cette façon d'évaluer les lycées une présentation des taux de réussite aux baccalauréats attendus et des taux de mentions attendus, compte tenu de ces divers paramètres, ce qui permet une très significative comparaison avec les taux observés.

Dans cette logique, un lycée qui obtiendrait 87% de réussite au baccalauréat général, alors que son taux de réussite attendu ne serait que 70% (plus value : 17%), est considéré comme étant bien meilleur qu'un autre dont le taux observé de réussite est de 91%, alors que son taux attendu est 96%. Cette façon d'évaluer les lycées conduit à dresser, nationalement et par académie, ce qui est non un "hit parade", mais une sorte de portrait comparatif des plus de 2300 lycées publics ou privés sous contrat qui existent en France. Cela permet de mesurer, pour chaque lycée, le niveau de la "plus value" que procure l'établissement par rapport aux taux attendus, mais aussi les "moins values" éventuelles. Cette façon de faire met donc en lumière la plus ou moins grande capacité des équipes pédagogiques et administratives à augmenter le niveau de réussite des élèves qu'elles forment, tels qu'ils lui sont confiés.

Cette étude est publiée chaque année. Elle est téléchargeable gratuitement sur le site www.education.gouv.fr (rubrique "statistiques"). Elle procure des éléments d'appréciation plus complets et plus rationnels permettant d'évaluer la vraie "valeur" de chaque lycée. La variété des informations fournies procure aux jurys des éléments qui permettent d'avoir une conception plus objective, parce que plus complète, de la valeur du lycée fréquenté par chaque candidat.

Si, comme tout le laisse présager, se répand le principe de tenir compte de la réputation du lycée d'origine (ou de sa qualité... ce qui n'est pas strictement la même chose) parmi les critères de classement des candidats, alors il y aurait sans doute grande utilité à ce que les jurys tiennent compte des données figurant dans la version la plus récente de cette étude renouvelée chaque année.

Conclusion :

Compte tenu de la croissance du nombre des établissements supérieurs qui prennent en compte le notoriété des lycées d'origine des candidats à l'admission dans leurs procédures de recrutement, ne convient-t-il pas de mieux encadrer l'évaluation interne des élèves faite par les personnels enseignant ? C'est là un sujet très sensible, encore rarement traité, les professeurs étant très attachés à leur liberté dans ce domaine, et nombreux étant ceux qui nient l'existence d'un tel "effet établissement" ou qui considèrent qu'il n'a pas l'ampleur que certains lui attribuent.

Force est cependant de constater que cette question est de plus en plus fréquemment posée ! Nous en voulons pour preuve le fait que près de quarante établissements et organismes de formation continue de l'enseignement public et privé sous contrat ont répondu positivement a une offre de journée de stage que nous leur avons adressée en mai/juin 2020, pour déroulement durant l'année scolaire 2020/2021. Son intitulé : "Quelles évolutions des pratiques d'évaluation des lycéens au regard des changements récents survenus pour l'évaluation au baccalauréat et pour le passage dans l'enseignement supérieur ?" (une fiche de présentation de ce stage peut être communiquée sur simple demande).

Dans notre prochain article, à paraître vers la mi septembre 2020, nous aborderons la délicate question de la mise en oeuvre, au sein de l'établissement, d'une politique de plus grand encadrement des pratiques d'évaluation des élèves .

Bruno MAGLIULO

 https://www.linkedin.com/pulse/parcoursup-les-crit%C3%A8res-de-classement-des-candidats-plus-magliulo/

Dernière modification le lundi, 31 août 2020
Magliulo Bruno

Formateur/conférencier/auteur Orientation scolaire et professionnelle - Inspecteur d'Académie honoraire -  Auteur, dans la collection L'Etudiant (diffusion éditions de l'Opportun) de :

  • SOS Parcoursup
  • SOS Le nouveau lycée (paru le 19 septembre 2019)
  • Bien choisir ses études à l'université

Ces ouvrages peuvent être commandés sur le site : www.editionsopportun.com

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