fil-educavox-color1

Chaque Maison familiale est un établissement scolaire qui propose des formations par alternance à tous les niveaux de l’enseignement professionnel (4e, 3e, CAP, BEP, Bac professionnel ou technologique, BTS, licence professionnelle…). Les jeunes ou les adultes présents dans les Maisons familiales rurales sont soit des élèves sous statut scolaire dépendant du ministère de l’Agriculture, soit des apprentis ou pré-apprentis principalement dans des formations de l’Éducation nationale ou soit encore des stagiaires de la formation professionnelle continue. Sabine Berkovicius a rencontré Michel Pérez, président de l'An@é pour une interview publiée dans le Lien, le magazine des Maisons familiales rurales n°364.

Le Lien. La société est numérique, qu’en est-il de l’école ?

Michel Pérez. La transformation numérique bouleverse l’ensemble de nos activités. Le monde qui s’ouvre à nous est celui des réseaux. Les individus sont interconnectés en tout temps, en tout lieu et à tout support. On peut donc également apprendre à tout moment et sur n’importe quel support, chez soi, dans les transports, dans les salles de classe… Nous sommes au cœur d’un processus « disruptif » qui tend à détruire l’existant pour instaurer une nouvelle réalité.

L’école peine à s’adapter : les modalités de communication restent figées sur des modèles d’une organisation rigide, pyramidale, autoritaire fondée sur la transmission frontale des savoirs selon la règle des trois unités : unité de temps, de lieu et d’action. Tout le monde fait la même chose, au même endroit, au même moment…

L’organisation du temps et de l’espace des établissements est inchangée depuis le siècle dernier. Les équipements des salles de classe ne sont pas à la hauteur malgré les différents plans mis en œuvre par l’État et les collectivités territoriales (réseaux et équipements). La formation des enseignants à l’usage des nouvelles modalités pédagogiques induites par le numérique, n’est pas assurée de façon massive même s’il y a bien sûr des expérimentations. Cela est d’autant plus important que nous constatons avec Serge Tisseron que « L’introduction des technologies numériques à l’école, ce n’est pas seulement faire les mêmes choses autrement, c’est une manière de repenser tout l’enseignement ». 

Enfin la question des ressources numériques est fondamentale. Pour l’instant on continue à fabriquer des manuels scolaires qui ne répondent plus aux besoins.

Quels sont les enjeux ?

Michel Pérez. On sait que les compétences nécessaires pour évoluer dans le monde numérique sont radicalement différentes de celles requises hier. Elles ont été identifiées par l’OCDE sous le nom de « Compétences clés du XXIe siècle » : elles sont essentiellement fondées sur des savoir être et des savoir-faire, des capacités à s’adapter, à comprendre l’information, sur la créativité, la flexibilité, l’initiative, la coopération… Et non plus sur la mémorisation d’informations et l’exécution d’ordres. Les jeunes d’aujourd’hui exerceront dans dix ou quinze ans des métiers qui pour la majorité d’entre eux n’existent pas encore.

Les enjeux sont très simples, mais terriblement importants : il s’agit de préparer les jeunes à leur avenir et pas à notre passé.

Les pratiques numériques des jeunes pourraient-elles être utiles à l’école ?

Michel Pérez. Les jeunes ne font pas forcément des choses futiles sur Internet, il faut arrêter de critiquer la jeunesse. Les jeunes sont habitués, via le numérique, à vivre une sociabilité augmentée, à avoir des échanges avec leurs « amis » (sur les réseaux sociaux). Les jeunes sont des praticiens de l’échange entre pairs. Ils envoient 6 000 sms par mois, ils passent jusqu’à 15 heures sur la toile par semaine… Ils apprennent dans l’échange. Ainsi leur intelligence est augmentée grâce aux outils auxquels ils ont accès notamment via leur Smartphone. Il serait désormais nécessaire de construire sur cette base, des environnements personnels d’apprentissage. Si l’école n’évolue pas rapidement dans sa structure, dans la nature des activités et dans les modalités d’enseignement, elle sera rapidement discréditée pour les jeunes qui se rendent bien compte que l’école n’est plus en phase avec la vie sociale réelle.

En quoi le numérique transforme-t-il le rapport au savoir ?

Michel Pérez. L’activité pédagogique ne peut plus reposer sur une transmission descendante du savoir, mais consister en une construction active qui permet une appropriation personnelle des connaissances pour construire un savoir intériorisé dans l’action par l’expérience. Les jeunes se forment dans l’activité, cela correspond à leur manière d’apprendre et de s’informer. Ce nouveau rapport au savoir implique un changement de posture du formateur qui devient un médiateur, un accompagnateur, et non plus un puits de sciences qui délivre la connaissance.

Le rapport à l’autorité a changé dans le domaine de l’accès au savoir : avec le numérique, les jeunes font l’expérience de l’autonomie, et leur esprit en est profondément transformé. Cet accès à l’autonomie accroît le pouvoir que les élèves ont sur leur propre formation, (les Américains parlent d’empowerment). Il faut les amener à utiliser leurs capacités pour construire eux-mêmes leur savoir à partir des informations qu’ils sont capables de découvrir. Ils n’évitent pas toutefois les écueils d’une mauvaise connaissance des médias et des circuits de l’information (Fake news, effets pervers des réseaux etc.). Pour les former à ce sujet, a été inscrite dans la Loi de 2013 l’éducation aux médias et à l’information qui doit être appliquée dans toutes les disciplines.

Le rôle des parents est d’accompagner, de comprendre, de veiller à éviter les excès et les débordements, dans le domaine du numérique, comme dans les autres, ce qu’ils ont toujours fait.

Que pensez-vous de l’interdiction du téléphone portable au collège ?

Michel Pérez. À l’An@é, pour les acteurs de l’école que nous sommes, nous pensons que la formation est toujours préférable à l’interdiction qui nourrit les fantasmes et le désir de transgression. Il importe selon nous de former les jeunes à bien utiliser les merveilleux outils que sont les Smartphones, véritables ordinateurs compacts, plutôt que de leur en interdire l’usage. Il faut encadrer l’usage, informer sur les dérives, éventuellement sanctionner les excès (harcèlement par exemple), mais l’interdiction nous semble régressive.

De même par exemple, la question du contrôle d’accès par les jeunes sur Internet. Dans les écoles des pays nordiques, il n’y a pas de pare-feu, les élèves signent une charte et sont responsables de leurs actes… Ce qui ne signifie pas qu’ils sont livrés à eux-mêmes, car ils sont identifiés sur le réseau.

Est-ce que le numérique peut rapprocher les parents de l’école ?

Michel Pérez. Avec le numérique, on cherche à instaurer de nouveaux liens avec les parents. Ils peuvent avoir un accès plus direct, plus interactif à l’école et aux enseignants, via les Espaces Numériques de Travail (ENT) ou via des plateformes interactives (Moodle ou autres applications). Il est désormais plus facile d’accompagner et de comprendre l’activité scolaire, de s’informer des projets, de suivre les progrès des enfants.

Certains enseignants prennent l’initiative de fabriquer un blog, un site sur lequel ils donnent aux parents toute une série d’informations. Il nous semble indispensable de former également les parents aux nouveaux outils. Il faut apprendre à communiquer ensemble. Cela demande un apprentissage de la sociabilité du numérique, car on a très vite fait par mail ou sms de tenir des propos qui dépassent notre pensée.

L’école doit pour cela s’ouvrir au monde extérieur, les installations devenir accessibles aux parents. Il faut absolument réduire la fracture numérique entre l’école et les familles.

De même il faut accroître la création de « tiers lieux » qui permettent aux habitants d’un quartier, d’une commune d’être accompagnés au numérique et d’utiliser des outils qu’ils ne possèdent pas a priori : imprimantes 3D, accès à Internet, à la presse, fonctionnement des plateformes… Les collectivités territoriales travaillent dans ce sens afin de lutter contre la fracture numérique entre les populations et les territoires, notamment dans le domaine de la ruralité, comme nous l’avons dit à RURALITIC, événement dont l’An@é est partenaire.

Qu’est-ce qu’on appelle la citoyenneté numérique ?

Michel Pérez. Les aspects numériques de la citoyenneté sont divers : accès à une bibliothèque, capacité à produire et à créer, capacité à agir dans la vie de la cité (budgets participatifs, consultations en ligne, opérations administratives) et dans les relations entre citoyens. Elle repose sur la capacité à manier de manière positive et efficace les technologies numériques afin de participer activement et de manière responsable à toutes les activités de la vie de citoyen. Il faut pour cela que les populations soient informées et accompagnées par les pouvoirs publics. Nous sommes convaincus à l’An@é que l’École a un rôle important à jouer dans ce domaine, y compris vis-à-vis des familles, grâce aux événements que nous organisons et à notre média gratuit Educavox qui est un lieu d’information, d’échange, de confrontation d’idées et d’expériences pour mettre en œuvre une intelligence collective.

Propos recueillis par Sabine Berkovicius

Interview publiée dans le Lien, le magazine des Maisons familiales rurales, n°364, septembre 2018

En savoir plus

Les Maisons Familiales rurales

https://www.mfr.asso.fr/

An@é

L’association, fondée en 1996, à l’initiative de la création d’Educavox en 2010, en assure de manière bénévole la veille et la ligne éditoriale, publie articles et reportages, crée des événements, valorise les innovations, alimente des débats entre les différents acteurs de l’éducation sur l’évolution des pratiques éducatives, sociales et culturelles à l’ère du numérique.

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site. Si vous continuez à utiliser ce dernier, nous considérerons que vous acceptez l'utilisation des cookies.