fil-educavox-color1

Dans le prolongement de l’article que j’ai rédigé pour le 1 Hebdo, je vous propose un essai entre design-fiction et pédagogie. Le labyrinthe de la mort, L’Empire des Hommes Lézards, vous vous souvenez peut-être de ces livres qui hantaient les nuits du jeune lecteur qui se découvrait narrateur actif.

Ces livres de la collection Folio Junior que nous recherchions avec envie dans les étagères de nos bibliothèques publiques. Ce scénario de scénarii qui donnait le sentiment de pouvoir au lecteur, de prise sur son destin. Bien avant Second-Life (qui est déjà bien après nous), chaque soir, une autre vie commençait pleine de panache, de piraterie ou tout simplement de croisée des chemins.

Vous me direz et l’École dans tout cela ? Peut-être au détour d’un article ou d’une réunion, avez-vous entendu parler de learning by doing, de ludification des apprentissages, d’escape game ou même de classcraft ? Non, je ne parle pas de World Of Warcraft, franchise bien connue des gamers, mais d’une plateforme d’apprentissage dont l’élève est le héros. L’objectif de l’enseignant est de favoriser la motivation, l’esprit d’équipe sur un support qui plait aux apprenants. Michel Foucault aurait peut-être dit que le professeur érotise le savoir, Rousseau aurait plutôt parler de ruse pédagogique. Tout cela semble bien académique !

Ce n’est pas parce que l’on ouvre la porte d’une classe que l’on a envie d’apprendre.

L’apprentissage doit avoir du sens. Je me souviens de cette remarque que je fis à nombre de mes professeurs de géographie : “A quoi ça sert ?”. Enfermer dans notre quotidien, il n’est pas toujours facile de percevoir que le travail d’aujourd’hui aura des effets après-demain. Pour l’enseignant le casse-tête peut se traduire sous cette forme : quelle démarche pédagogique adopter pour répondre aux besoins des apprenants et comment les y emmener pour les engager à progresser ?

Le numérique, ce petit rien qui change tout ! Philippe Zilbersahn le dit très bien dans son blog :

“on ne peut pas penser un changement technologique hors-sol, que la technologie est toujours le produit d’une société, qu’elle modifie en retour”.

Nous n’avons jamais autant parlé de coopération, collaboration, de faire. Ce changement va jusque dans la manière de penser l’espace comme les espaces.

Le numérique est un territoire où l’on habite, où l’on échange, où on produit du moi, de l’identité. Il invente de nouveaux espaces, les hackerspaces, infuse la ruralité dans les espaces de coworkings et peut même réinventer les communautés dans les Tiers-lieux. L’outil numérique est devenu producteur culturel.

La disparition des notions de réel et virtuel ?

Anecdote estivale, l’étiquette de professeur ou plutôt de M. “Je sais tout” me colle à la peau. La colle arrive, connecté à mon doudou numérique, je me rends sur wikipedia sur la page d’une figure tutélaire qui était, je l’avoue, un illustre inconnu. En symbiose avec cette trouvaille, j’ai étalé un peu mes connaissances de la période. Ce geste est devenu aussi naturel que d’ouvrir le robinet pour y boire un peu d’eau. Si c’est vrai pour moi, cela doit l’être forcément pour les élèves et là, le débat commence. Loin de moi l’idée de me placer en technophile ou technophobe. Ce n’est pas la question… Nous nous posons tous les mêmes. Quel est le sens, la valeur de l’apprentissage en présence du numérique en général et de l’intelligence artificielle en particulier.

IA nourrit le débat puisqu’elle place le savoir et sa transmission dans un ailleurs. Nous avons appris de la difficulté, de l’obstacle à surmonter, du saut cognitif. Apprendre nécessite un effort, un problème à résoudre, une question à poser sur le monde. Quid de tout cela dans un monde sans conflit cognitif où la réponse est finalement nourrie par le besoin sans le geste de réflexion. Quel est l’état de l’apprenti quand il n’a plus à faire d’efforts.

Soyons fous, lançons-nous dans un peu de design fiction.

Nous sommes en 2052, il est 14h30. Le silence règne dans la classe. Des élèves traversent la leçon, le regard dans le vide. La pupille blanche, l’orbite frétille, ils semblent lire une partition invisible. L’enseignant semble absent également, aux mêmes maux (mots ?), les mêmes effets. L’observateur s’interroge, d’autant qu’un individu isolé tape frénétiquement sur la seule machine tactile, obsolète. Il apprend plus tard que l’élève n’était pas augmenté. Que se passe-t-il ?

Vous aurez évidemment reconnu l’inspiration : l’épisode 3 de la saison 1 de Black Mirror : “Retour sur image”. Liam Foxwell a une puce implantée derrière l’oreille. Elle lui permet de stocker ses souvenirs et de les visionner à volonté. Dans cet opus, le souvenir “en replay” devient obsessionnel. Augmenté technologiquement, l’Homme n’en reste pas moins homme et est soumis aux passions de sa condition. Il ne s’agit, ici, que de mémoire. Imaginez, demain, le même dispositif avec un implant muni d’une IA. C’est le projet de neuralink : implanter de l’intelligence artificielle directement dans notre cerveau.

Retour sur image, Saison 1, Episode 3, Black Mirror, 2011

Il ne s’agit pas d’être simplement Saint-Denis et de poser un peu de notre mémoire sur un cahier, un livre imprimé ou même un objet muni d’un processeur. C’est tout à fait autre : améliorer, augmenter ou même disrupter les capacités de l’Homme à l’aide de la machine. Quelles conséquences ? La littérature nous aide souvent dans ces cas-là, pensons à Joe l’Homme mutant du roman de Simak Demain les chiens. Comment enseigner à quelqu’un interfacé avec le monde ?

Le passé doit-il décider de tout ?

Pour être plus prosaïque, aujourd’hui, nous n’achetons déjà plus pareil depuis longtemps. Ouvrons une porte ouverte avec le fameux “vous avez aimé ça, vous aimerez cela alors ” de nos plateformes d’achat. Le “shopper” est guidé dans ses achats car l’intelligence algorithmique apprend de son passé et de celui des autres. Elle compile les profils et, sous forme statistique, prédit demain. Quid pour l’éducation ?

Peut-on se passer d’un outil qui nous permettra de faire ce qui ne peut être humainement accompli. Chaque action menée en classe, sur une plateforme d’apprentissage, donne une telle quantité de données qu’il est difficile soi-même de l’analyser. Le livre dont on est le héros nous trace des chemins, hypothèses d’un seul cerveau. L’expérience lecteur est imaginée, anticipée et conduite par quelques tunnels différenciés de quelques carrefours. Les Learning Analytics analysent les traces numériques laissées par les apprenants afin de mieux les comprendre et d’optimiser l’apprentissage. Le rêve de tout pédagogue : réussir à individualiser les parcours.

Est-ce aussi simple ?

Peut-on (souhaite-t-on) optimiser réellement un humain. Quelle place accorde-t-on au rêve, à l’ennui, aux flâneries d’un promeneur solitaire et à la créativité ? L’intelligence humaine a cela du hasard qu’elle ne répond pas toujours aux schèmes qu’on attendait. L’apprentissage est un chemin de données objectives et d’évènements subjectifs. Notre irrationalité parle parfois pour nous. Autrement dit : l’élève n’est pas une boite de conserve.

La force de calcul combinée à l’intelligence humaine permet de toucher de plus près la différenciation, c’est vrai. Il reste qu’enseigner est une affaire d’empathie autant que de sciences. Parfois les choses fonctionnent, non pas parce qu’elles ont été prouvées, mais simplement parce que la rencontre se fait ici et maintenant. Dans un monde interconnecté où parfois nos élèves n’ont jamais eu le sentiment d’être aussi seuls, l’intelligence émotionnelle, l’empathie sont souvent le corollaire de la confiance. Nos épreuves passées nous ont appris l’importance du vivre ensemble.

Lutter contre les évidences

On dit que le savoir sur terre est multiplié par deux tous les sept ans. Il paraît que nous prenons 35 000 micro-décisions par jour, au point où Steve Jobs, pour s’économiser de la charge mentale, s’habillait toujours de la même manière. Il n’a jamais été aussi facile d’accéder à l’information et jamais aussi difficile de la transformer en savoir. Il y a quelque chose d’écrasant à ce nouveau monde. J’entends déjà les sirènes des digitals natives.

Pour nous, adulte, il est certain que nos enfants sont adaptés à ce monde. Ils pianotent sur leur smartphone et demain ils commanderont leurs pizzas à la voix. C’est évident. Quelle n’est pas la surprise quand on s’aperçoit qu’ils n’arrivent pas à élaborer un bon storytelling powerpoint ou qu’ils manquent de discernement sur le web. Oui, mais qui leur a appris ?



Le discernement, l’esprit critique sont des compétences indispensables aux citoyens de demain comme à ceux d’aujourd’hui. Il y a un autre aspect dont on parle peu : la responsabilité sociale.

Il y a celle vis à vis de nos contemporains mais il y a surtout celle vis à vis de nos environnements. L’accélération de la nouveauté est parfois un obstacle à la créativité. Imaginer, prototyper et produire prend du temps.

Dans un contexte de réduction des dépenses, de raréfaction des ressources et d’inquiétude environnementale : une forme de sobriété s’impose. On parle beaucoup d’innovation jugaad. Navi Radjou nous invite à redevenir ingénieux. La contrainte est une opportunité. C’est même le moteur de l’apprentissage. Le saut cognitif nécessite un obstacle. Pour l’enseignant, comme pour l’élève, il faut un côté bricoleur, accepter l’échec comme chemin vers la réussite. L’innovation peut-être technologique, elle peut-être sociale aussi.

La Smart éducation sera-t-elle green ? Prolonger, recycler, donner et partager pourraient être et sont déjà les leitmotiv pour demain.

Comme pour n’importe quelle entreprise, l’école achète pour mener à bien son activité. Elle a un impact sur l’environnement, elle en a conscience puisqu’elle sensibilise la communauté éducative au travers de l’Éducation au Développement Durable. L’établissement scolaire n’est pas hors-sol. Il s’inscrit dans un espace vécu ou du moins il le devrait. C’est vrai, il reste qu’il faut créer les conditions pour que tous puissent participer au monde de demain. Dans un Repair café, on peut donner une seconde vie à l’ordinateur de l’élève. On ne peut pas demander à l’élève ce qu’il ne peut faire chez lui. Il ne s’agit pas simplement d’aider le jeune que nous avons en responsabilité mais une famille en totalité.

Apprenons à nos élèves à être agiles et à “pivoter”. C’est une vieille idée empowerment, mais il y a quelque chose de cela. Pour être moins jargonnant, il faut leur donner de l’habileté à se mouvoir, à se construire des clefs de lecture du monde et à être des citoyens responsables et émancipés. La patience est nécessaire quand on est enseignant. Nous ne voyons pas toujours les pousses de ce que nous semons dans l’année. Plus que le savoir, apprenons-leur à apprendre à exercer leur esprit critique, à se tromper et à le reconnaître. Se confronter à l’altérité pour s’affirmer et accepter que l’autre ait raison ou ait convaincu la majorité. N’est-ce pas un enjeu de démocratie ?

L’élève n’est pas une boite de conserve

Le numérique, l’IA, semblent être des pharmakons qui, bien utilisés, permettent d’amener du rationnel dans l’émotion mais pourraient refroidir la relation enseignant-élève.

Le temps technologique n’est pas toujours celui du changement. Apprendre à apprendre n’est pas simplement une compétence indispensable aux élèves, elle le devient pour les enseignants. François Taddei parle de Société Apprenante. Le changement nous oblige à apprendre en permanence. L’Ecole de la confiance, c’est peut-être celle qui accompagnera les professeurs, les élèves et la communauté éducative en général à ralentir au moment où les technologies accélèrent pour poser la question du projet pour demain et du sens pour aujourd’hui.

Ce texte pose le problème sans apporter de réponse non pas par manque de courage, ni même d’engagement personnel. Je n’ai pas la capacité d’y répondre sans vous. Le numérique, les questions que posent l’intelligence artificielle, nécessitent un et même des amis critiques. Non pas pour une nouvelle guerre entre ancien et moderne, mais parce que le débat dépasse le cadre de l’École pour celui du politique, de l’éthique, de la société ou tout simplement de l’avenir. Est-ce que les questions liées aux innovations ont vraiment changé depuis l’invention de l’écriture. Je crois que seul le Socrate du Phèdre de Platon pourrait y répondre.

Nicolas Le Luherne

https://medium.com/

 

Dernière modification le jeudi, 13 septembre 2018
Le Luherne Nicolas

Nicolas Le Luherne est directeur des Ateliers Canopé de Beauce, blogueur, chroniqueur pour le Thot Cursus, Ludomag et Educavox. Il est administrateur de l’Association Nationale des Acteurs de l'École, coordinateur des dossiers ruralité apprenante et francophonie. Professeur au lycée professionnel Philibert de l’Orme à Lucé jusqu’en août 2016, il a intégré différents outils numériques tels que les tablettes, les jeux sérieux, la réalité augmentée, la cartographie numérique en diversifiant les approches pédagogiques. Il s'intéresse l’impact de la culture numérique sur nos sociétés, notre citoyenneté et nos démocraties notamment à l’esprit critique et au complotisme.


 

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site. Si vous continuez à utiliser ce dernier, nous considérerons que vous acceptez l'utilisation des cookies.