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Cet article "Intelligence artificielle, nouvelles technologies et enseignement : embellie ou tempête parfaite ?" a été rédigé par Pierre Balloffet, Professeur agrégé à HEC Montréal au Département d’entrepreneuriat et innovation.

Confluence : Le monde de l’éducation a toujours été un creuset, un précipité des évolutions de notre monde. Il se trouve en effet en prise directe avec les mouvements de nos sociétés, que ceux-ci soient d’ordre démographique, économique, social, culturel, voire environnemental.

Un même phénomène s’avère quant à l’influence de l’innovation technologique et scientifique sur les méthodes d’apprentissage comme sur les outils sur lesquels ces méthodes s’appuient de plus en plus fréquemment.

Si l’on porte un regard sur les 25 dernières années notamment, l’apport de l’innovation technologique puis numérique aux modes éducatifs peut être qualifié de tout à fait significatif. Aujourd’hui, après cette phase d’inclusion de nombreuses solutions technologiques, il semble que nous assistions de nouveau à une accélération de cette tendance, poussée par l’arrivée toujours plus évidente de l’intelligence artificielle (IA).

De nouveaux outils se dessinent ainsi et d’anciens retrouvent une nouvelle vie ou bénéficient d’une puissance décuplée. L’ensemble de théories et de techniques qui fondent le vaste champ de l’IA étant lui-même parvenu à un stade de maturation accélérée, on peut légitimement s’attendre dans les années à venir à une extension et un approfondissement de l’impact de ce champ sur celui de l’éducation. Avec un parti pris global et dans une perspective dynamique, cette courte réflexion se donne pour objectif d’extraire de façon prospective certains contours de ce futur, dont les manifestations déjà présentes nous montre la force de rupture.

Vers vous

Pour beaucoup de nos contemporains, l’IA n’est guère plus qu’un ensemble diffus de développements techno scientifiques se concrétisant sous la forme programmes numériques opérant sur des machines qui se trouvent, à leur grande satisfaction, éloignées d’eux.

Lorsqu’ils pensent aux dangers de l’IA, ceux-ci revêtent essentiellement deux aspects : la peur du remplacement (la machine prenant en charge de plus en plus de tâches qu’autrefois seuls les humains étaient en mesure d’exécuter) et celle de la perte de contrôle, c’est-à-dire de l’accès par l’IA à une certaine autosuffisance et donc à une indépendance délétère pour le vivant tel que nous le concevons.

Si l’on observe pourtant, les premières percées de l’IA dans le domaine de l’éducation, la première chose qui nous frappe est combien l’IA, à l’inverse, se rapproche de nous, jusqu’à devenir progressivement un compagnon de nos démarches d’apprentissage, animant en particulier les interfaces à buts pédagogiques qui se multiplient, que ce soit dans le cadre d’institutions d’enseignement ou non. Cet essor de l’IA en lien avec le monde éducatif ne doit pas surprendre.

Trois grands défis de ce monde ont toujours été : la masse considérable des individus en formation, tout d’abord, la quantité ensuite toujours plus étendue des connaissances, la nécessité enfin de penser l’apprentissage non comme une simple étape de la vie mais comme un programme continu, tout au long d’une vie active. Via les possibilités inédites de personnalisation et d’autonomisation qu’ouvrent les progrès actuels de l’IA, chacun de ces défis semblent pouvoir être mieux relevés à l’avenir.

Encore une fois, l’IA n’est pas (ou n’est plus) cet ensemble de théories et techniques éloigné de nous, confiné à l’univers industriel et à celui de la machine. Aujourd’hui, l’IA anime les écrans que nos yeux parcourent, se pose dans nos mains qui interagissent avec l’interface d’applications éducatives toujours plus nombreuses et performantes, entre dans nos oreilles par nos casques, etc. L’IA se rapproche ainsi de nous, reconnaissant notre singularité et en tirant le meilleur parti.

Entre nous

Si l’IA et ses applications ne sont plus des réalités éloignées de nos vies, elles modifient aussi de façon substantielle le lien que nous pouvoir avoir à un groupe, une communauté, voire à autrui.

Ce phénomène est lourd de conséquences pour le monde de l’éducation. Quelque soit l’outil d’apprentissage animé par l’IA que l’on considère, cet outil vient plutôt s’insérer que remplacer des dispositifs de formation dont les formes demeurent obstinément plurielles. Même si celui-ci peut jusqu’à un certain point se suffire à lui-même (se substituant par exemple à la classe traditionnelle), dans la plupart des situations d’usage, ce que l’on observe n’est pas un simple effet de soustraction.

L’essor de l’IA ne coïncidera ainsi probablement pas avec la disparition progressive de modes d’enseignement plus traditionnels : modes unidirectionnels, interactifs, inversés, en présentiel ou à distance continueront à se superposer, chacun d’eux étant susceptible de bénéficier des apports de l’IA. Bien plus, pour des systèmes d’enseignement devenus plus complexes, la conjugaison de différents modes d’apprentissage devient certainement un enjeu majeur et il est vraisemblable que l’IA puisse jouer un rôle quant à la possibilité d’une intégration efficace de ces approches multiples.

Il s’agit là d’une contribution de l’IA qui n’est encore pas assez reconnue. Elle est importante car elle implique directement les jeux relationnels se développant entre personnes enseignantes et personnes apprenantes (et entre les personnes apprenantes elles-mêmes). L’IA ne vient ainsi pas seulement vers nous, elle se glisse également entre nous, altérant les liens que peuvent avoir entre eux les nombreux acteurs d’un système éducatif, au premier rang desquels : personne enseignante et personne apprenante. On le comprend bien, l’IA doit être vue comme beaucoup plus qu’un simple substitut aux méthodes traditionnelles d’enseignement. Ses impacts relationnels sont majeurs ; il ne dépend que de nous que ce soit pour le mieux.

Contre nous ?

En matière d’éducation, l’IA se rapproche de nous et se glisse entre nous, comme nous venons le souligner de façon imagée. Ce mouvement affecte sans doute beaucoup de nos pratiques, méthodes, habitudes. La relation pédagogique elle-même, au coeur des systèmes d’éducation, n’est pas épargnée, bien au contraire et, compte tenu de la rapidité des progrès de l’application de l’IA, on peut s’attendre à une accélération de ces changements dans les décennies à venir. Ce qui apparaît de plus en plus comme une « nouvelle normale » au caractère inévitable suscite parfois beaucoup d’inquiétudes.

Celles-ci s’alimentent de craintes fondées et assez précises sur l’emploi peu judicieux d’outils ou de méthodes mais également, de façon plus diffuse, de l’incertitude d’un développement dont nous ne devinons encore qu’impécisément les contours. Cette incertitude, bien présente, est liée en premier lieu aux performances relatives de l’IA et aux effets disruptifs qu’elle pourrait avoir en « disqualifiant » le corps enseignant sur une partie au moins de ces missions traditionnelles.

Elle est aussi liée, en second lieu, à des des éléments plus qualitatifs, tels que le risque d’une perte de contrôle, les enjeux éthiques associés au contrôle de l’information, ainsi que la remise en cause de la pertinence même des formes actuelles de nombreux systèmes ou institutions d’éducation dont la structure, héritée de l’histoire, est habituellement fondée sur une forte centralisation et hiérarchisation.

Si l’objectif est à terme de permettre un plein déploiement des possibilités considérables de l’IA dans le domaine éducatif, de façon à tirer le plein potentiel des nouveaux usages qui en découlent, il serait inopportun d’ignorer ces craintes. Même si elles correspondent à une certaine inertie, le premier pas afin de vaincre celles-ci est d’en reconnaître le caractère très réel et d’en comprendre les sources. Les experts du domaine de l’IA sont condamnés, eux-aussi, à faire preuve d’empathie et de pédagogie !

De nouvelles têtes

À la fin de cette courte réflexion prospective, une conclusion s’impose : l’entrée de l’IA dans le monde de l’éducation (et plus largement de la formation) aura des impacts considérables qui vont bien au-delà du simple renouvellement d’approches pédagogiques désuètes. Les changements à prévoir concernent également l’organisation, en règle générale complexe, de ces systèmes d’éducation, leur réalité matérielle et les cultures éducatives qui y sont souvent très vivaces. Des premières années d’apprentissage jusqu’à la fin de vie, le terme « apprendre » est peut être appelé à prendre ainsi un nouveau sens. En termes de gouvernance, pour les institutions publiques ou privées dont la mission s’inscrit dans le domaine de l’éducation ou de la formation, ce ne sont pas juste de nouvelles stratégies qu’il s’agit de mettre en place, c’est sans doute d’une nouvelle tête dont il s’agit de se doter !

 Pierre Balloffet - Education & Intelligence artificielle

Professeur agrégé à HEC Montréal au Département d’entrepreneuriat et innovation.

 

Dernière modification le jeudi, 12 mars 2020
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