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A Evian au Palais Lumière, chef-d’œuvre architectural du Thermalisme de la Belle Epoque, l’exposition Modernité suisse. L’héritage de Hodler est une invitation à la découverte de la peinture suisse de 1880 à 1930. Plus de cent-quarante œuvres d’une cinquantaine d’artistes se déploient sur dix sections autour des disciples de Ferdinand Hodler, et d’artistes « divergents ». Au travers de nombreux talents souvent méconnus dont certains sont présentés pour la première fois hors du territoire helvétique, c’est aussi l’histoire de la Suisse qui transparaît dans sa complexité culturelle, linguistique et religieuse.

Chapitre sur la maladie et la mort

En introduction, Ferdinand Hodler (1853-1918) dans son autoportrait de 1912 semble méditatif, les yeux grands ouverts. Christophe Flubacher, co-commissaire de l’exposition Modernité suisse cite Monika Brunner – historienne spécialiste de l’artiste - : « Hodler reste en perpétuel étonnement devant le monde. Ses livres, ce sont la nature. » Tout à côté, Albert Schmidt (1883-1970) considéré jusqu’en 1918 comme le fils spirituel d’Hodler reprend l’approche frontale et symétrique sur fond neutre. Le jeune peintre s’affirme déjà avec beaucoup d’assurance et un regard glacial. Il a grandi sous l’aura du maître bernois et a bénéficié de nombreux conseils. Son père, David Schmidt, a été l’un des premiers collectionneurs et mécènes d’Hodler.

Alexandre Perrier 1862 1936 Vue du Jura et du Léman depuis Cologny s.d. Huile sur toile. Collection privée. Raphaël Fiorina Grimisuat

Le parcours se poursuit dans les années 1880. Aux côtés de ses deux rivaux, les peintres Gustave Jeanneret (1847-1927) et Eugène Burnand (1850-1921), Hodler exalte les valeurs du courage et de la bravoure du guerrier-berger, héros des batailles suisses. La Confédération helvétique est un Etat à la fois ancien du XIIIe siècle, et très jeune car sa Constitution date du XIXe siècle. Dans ce pays fragmenté, les peintres participent à l’unité en célébrant les paysages alpestres. Dès 1891, Hodler connaît la consécration au Salon du Champ-de-Mars à Paris où est exposé La Nuit (1889-1890) qui avait été censuré à Genève. Il acquiert le statut envié de « peintre national ». Artiste de la modernité, il a une prédilection pour l’art du paysage, et les portraits de genre – Le bûcheron (1910) du Musée d’Orsay représente l’affiche de l’exposition.

Après l’autoportrait de Barthélémy Menn (1815-1893) qui a formé plusieurs générations de peintres, la section du Symbolisme est incarnée par des femmes souvent nues, au plus près de la nature. Le traitement paralléliste d’Hodler oriente Heures Saintes (1911) en une frise presque dansée de part et d’autre d’un axe, avec une répétitivité des motifs floraux autour de jeunes femmes. Cuno Amiet (1868-1961) et Albert Schmidt s’inscrivent dans une variante de cette scène par deux tableaux au même format imposant. Hodler très proche d’Amiet modifie le titre initial de son œuvre par Richesse du Soir (1899), lui conférant une dimension symboliste.

Ferdinand Hodler 1853 1918 Heures Saintes 1911 CR 1486. Huile sur toile. Inv. N 5000 1985. Stiftung fur Kunst Kultur und Geschichte Winterthur. SKKG 2020

Le chapitre sur la maladie et la mort est un marqueur de la biographie d’Hodler. De 1914 à 1915, il consigne avec impudeur la progression de la maladie de sa compagne Valentine Godé-Darel. Les titres attribués aux dessins et tableaux jusqu’à l’ultime agonie - Malade, Femme mourante, Une morte - contribuent à stupéfier ses contemporains, à une époque où la mort est pourtant plus présente et perceptible.

« La montagne les yeux dans les yeux »

Deux sections éblouissantes proposent le thème de la montagne et des paysages lacustres – d’autant plus magiques à découvrir au Palais Lumière, en bordure du Lac Léman. Vue du Léman (1919) de Marcel Victor d’Eternod (1891-1971) - ancien élève d’Hodler - est une œuvre poétique à l’infinie tonalité bleue. En clin d’œil à la Ville d’Evian et dans un esprit de dialogue, les commissaires suisses Pierre Alain Crettenand et Christophe Flubacher ont souhaité que la Haute-Savoie soit représentée par des sommets préalpins. Hodler qui a notamment peint Le Salève, la Pointe d’Andey magnifie l’arrière-plan, retravaillant avec un crayon à huile les aspérités géologiques. Salève bleu et peuplier (1911) du peintre-architecte John Torcapel (1881-1965) révèle un jeu de contrastes entre couleurs chaudes et froides. Le matin à la montagne (1912) d’Edouard Vallet (1876-1929) est une étonnante montagne à la forme arrondie. Christophe Flubacher en souligne la dimension symboliste, approche non privilégiée par Hodler pour ce sujet : « Il regarde la montagne les yeux dans les yeux, à hauteur d’homme. » Le Val d’Orvin (1911) de Philippe Robert (1881-1930) émerveille par son spectacle antique de soleil couchant, les nuages formant un Temple céleste et lumineux. Si des artistes se sont construits en résonance à l’art novateur d’Hodler, d’autres l’ont rejeté ou ignoré. L’un des plus contestataires et virulents est Albert Chavaz (1907-1990), autre icône suisse qui ne s’est jamais reconnu en Hodler à qui il a reproché « le côté boche ». Dans les dernières salles, son portrait de Minouche Wanner (1934) d’allure androgyne, dans une robe rouge-rosée, évoque l’influence d’Otto Dix (1891-1969). Un air de Pierrot est accentué par le visage très fardé.

L’éphémère Groupe Le Falot basé à Genève, de 1915 à 1917, réunit des peintres installés à Paris et rentrés en Suisse romande en raison de la Première Guerre mondiale. En recherche de modèles français, ils se réfèrent principalement au Fauvisme, mais choisissent par la suite différentes voies artistiques. Hans Berger (1882-1977) - qui est aussi un ami d’Hodler -, et Maurice Barraud (1889-1954) sont exposés dans d’autres sections. Le catalogue publie une photographie de Barraud avec son épouse qui s’est démenée pour le soutenir. La tailleuse de soupe (1933) vient d’être terminée, tous deux conscients du chef-d’œuvre le tiennent en guise de victoire. La salle du Cubo-Futurisme rappelle les carrières contrariées d’adeptes du langage cubiste également obligés de revenir en Suisse en raison de la Grande Guerre.

Le pont de Wiesen (1926) d’Ernst Ludwig Kirchner (1880-1938) met en exergue l’angoisse d’un moment suspendu. Dans une atmosphère diurne, l’étrange paysage agite des tons mauve, bleu, rose… Alors que le peintre allemand reste traumatisé par l’horreur des champs de bataille, il s’est réfugié à Davos, mais cette ville est gangrénée par des partisans du régime nazi. Des admirateurs comme Paul Camenisch (1893-1970) le rencontrent et créent le Groupe Rot-Blau d’inspiration expressionniste. Leurs compositions aux motifs simplifiés et colorés scrutent une période incertaine.

Fatma Alilate

Exposition Modernité suisse. L’héritage de Hodler
Palais de la Lumière à Evian
Jusqu’au 17 mai 2026
Commissaires d’exposition : Pierre Alain Crettenand, historien de l’art, directeur éditorial de monographies sur la peinture suisse, expert du marché de l’art ; Christophe Flubacher, historien de l’art, auteur de monographies sur la peinture suisse, conférencier, professeur d’histoire de l’art et directeur scientifique de la Fondation Pierre‑Arnaud de Lens.
Conseiller artistique du Palais Lumière Evian : William Saadé, conservateur en chef honoraire du patrimoine et commissaire d’exposition.
Scénographie : Julia Dessirier ; Graphisme : Nicolas Turki Duchesnay.
Catalogue Modernité suisse. L’héritage de Hodler - Palais Lumière Evian, Éditions Monographic, 232 pages, 200 illustrations, 39 €

Légendes photos :
Ferdinand Hodler, Heures Saintes, 1911 (CR 1486). Huile sur toile. Inv. N° 5000, 1985. Stiftung für Kunst, Kultur und Geschichte, Winterthur. © SKKG, 2020
Alexandre Perrier, Vue du Jura et du Léman depuis Cologny, s.d. Huile sur toile. Collection privée. © Raphaël Fiorina, Grimisuat
Exposition Modernité suisse. L'héritage de Hodler - Palais Lumière © Ville d'Evian / Sébastien Doutard

Dernière modification le mercredi, 04 mars 2026