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Par Laureline LENEVEZ, Doctorante en sciences de l'information et de la communication, Laboratoire TECHNE (UR-20297). Depuis plusieurs années, le numérique s’est progressivement installé dans l’espace scolaire. Tablettes, environnements numériques de travail, applications éducatives, plateformes collaboratives ou récemment intelligences artificielles génératives, occupent désormais une place croissante dans les pratiques éducatives. Pour beaucoup d’enseignant·e·s, ces outils représentent des opportunités réelles : ils permettent de diversifier les supports, de différencier les apprentissages, de favoriser certaines formes d’autonomie ou encore de faciliter l’accès à l’information.

1. Une école prise entre deux impératifs

Ces évolutions prennent toutefois place dans un contexte marqué par la crise écologique où l’impact environnemental du numérique est désormais bien documenté[1]. Fabrication des équipements, extraction de métaux rares, consommation énergétique des infrastructures ou multiplication des usages participent à l’empreinte environnementale du secteur numérique, dont les émissions de gaz à effet de serre et les pollutions associées sont en constante progression[2].

Dans ce contexte, la question de la sobriété numérique s’installe progressivement dans les réflexions éducatives[3]. Elle invite à dépasser une approche strictement quantitative des usages pour interroger les cadres d’usage, les finalités éducatives et les arbitrages qu’ils impliquent. Comment concilier l’usage pédagogique du numérique et la nécessité de limiter son impact environnemental ? Comment penser l’innovation pédagogique dans un contexte de transition écologique ? Ces questions prennent une dimension particulière pour les enseignant·e·s, qui sont en première ligne pour les traduire en actes. Or ces décisions ne relèvent pas uniquement de considérations techniques ou pédagogiques : elles s’inscrivent dans une éthique située, marquée par des arbitrages entre des valeurs parfois concurrentes. Par exemple, un outil numérique peut permettre de mieux accompagner des élèves en difficulté ou de proposer des activités différenciées, tout en reposant sur des infrastructures énergivores. Une plateforme peut faciliter la communication avec les familles ou le partage de ressources, mais implique également des flux de données et une dépendance à certaines infrastructures numériques.

2. Les usages numériques à l’épreuve de dilemmes moraux

L’unité de recherche TECHNÉ, de l’université de Poitiers, conduit actuellement une recherche en sciences de l’information et de la communication sur les ressorts éthiques qui sous-tendent les usages numériques des enseignant·e·s d’école élémentaire, lorsqu’ils sont amenés à arbitrer entre les opportunités éducatives des technologies et leurs coûts environnementaux.

Pour explorer ces arbitrages, cette recherche s’appuie sur un outil issu de la philosophie morale : le dilemme du tramway. Formulé initialement par Philippa Foot (1967)[4], puis développé par Judith Jarvis Thomson (1976)[5], il met en scène une situation simple, mais troublante : un tramway se dirige vers cinq personnes immobilisées sur une voie. Un observateur peut actionner un levier pour le détourner vers une autre voie, où se trouve une seule personne. La question est alors la suivante : est-il moralement acceptable de sacrifier une personne pour en sauver cinq ? Ce type de scénario, souvent qualifié de dilemme sacrificiel, puisqu’aucune option ne permet d’éviter une forme de perte, est largement mobilisé pour analyser les principes qui orientent nos jugements. Il met notamment en tension deux grandes approches éthiques : une approche utilitariste, centrée sur les conséquences, qui conduit à privilégier le plus grand nombre ; une approche déontologique, qui considère qu’il est problématique de provoquer intentionnellement un dommage, même au nom de meilleures conséquences globales. Aujourd’hui, ces scénarios ne sont plus utilisés uniquement en philosophie, mais aussi dans des études sur les véhicules autonomes, l’éthique médicale, l’allocation de ressources ou encore les décisions professionnelles dans certains métiers. L’intérêt de ces dilemmes ne réside pas dans l’identification d’une réponse correcte, mais dans leur capacité à éclairer les raisonnements mobilisés face à des situations où plusieurs exigences entrent en conflit.

Cette méthode a donc été adapté à des situations inspirées des pratiques éducatives contemporaines. Les enseignant·e·s sont invités à se positionner face à de courts scénarios mettant en tension différentes dimensions de leur activité, comme : faut-il utiliser un outil particulièrement utile pour les apprentissages des élèves, mais dont le fonctionnement repose sur des infrastructures énergivores et très lourdes pour l’environnement ?

L’analyse de ces arbitrages constitue une étape essentielle pour penser l’avenir du numérique éducatif dans un contexte de transition écologique. Il ne s’agit ni d’opposer numérique et écologie, ni d’imposer des prescriptions uniformes, mais de mieux comprendre comment les acteurs de terrain composent avec des logiques parfois difficiles à concilier. Dans cette perspective, la sobriété numérique ne peut être réduite à une simple diminution des usages : elle engage une réflexion plus large et collective sur les finalités éducatives, les valeurs qui orientent les décisions et les conditions dans lesquelles les technologies sont mobilisées.

3. Vous souhaitez contribuer à cette recherche ?

Si vous êtes enseignant ou enseignante du premier degré, vous pouvez apporter une contribution précieuse à cette recherche en répondant au questionnaire accessible en suivant ce lien : https://survey.appli.univ-poitiers.fr/436352?newtest=Y&lang=fr

La participation prend environ 10 minutes.

Le questionnaire est entièrement anonyme et ne collecte aucune donnée permettant d’identifier les participant·e·s.

Le dispositif se déroule en trois étapes :

  • Une courte vidéo introductive : présente les consignes ainsi que le cadre général de l’étude.
  • Cinq dilemmes éthiques : Il ne s’agit pas de décrire vos pratiques réelles, mais simplement de réagir à des situations hypothétiques. Les scénarios sont volontairement simplifiés et présentés sans contraintes particulières (techniques, financières, matérielles, institutionnelles, etc.) afin de vous permettre de vous positionner librement. Il n’y a donc ni bonne ni mauvaise réponse : chaque positionnement est légitime.
  • Des questions complémentaires : permettront de mieux connaître votre rapport au numérique et certaines de vos habitudes d’usage (fréquence d’utilisation, perception du numérique ou des enjeux écologiques, etc.).

Enfin, vous pouvez également relayer ce questionnaire auprès de collègues, directeurs ou directrices d’école, ou plus largement dans vos réseaux professionnels.

Un grand merci pour le temps que vous y consacrerez et pour votre contribution. Chaque réponse participe à éclairer les choix et les questionnements qui traversent aujourd’hui les pratiques enseignantes face aux enjeux du numérique et de la transition écologique.

Laureline LENEVEZ
Doctorante en sciences de l'information et de la communication
Laboratoire TECHNE (UR-20297)

Université de Poitiers - UFR Lettres et Langues 
1 rue Raymond Cantel, 86000 Poitiers

 


[1] Flipo, A. (2020). La face cachée du numérique : L’impact environnemental des nouvelles technologies. Paris : L’Échappée.

[2] ADEME, & ARCEP. (2022). Évaluation de l’impact environnemental du numérique en France et analyse prospective. https://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/etude-numerique-environnement-ademe-arcep-volet01_janv2022.pdf

[3] France. (2021). Loi n° 2021-1485 du 15 novembre 2021 visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique en France (REEN), art. 1 modifiant l’article L.312-9 du Code de l’éducation « Cette formation comporte également une sensibilisation à l’impact environnemental des outils numériques ainsi qu’un volet relatif à la sobriété numérique. »

[4] Foot, P. (1978). Virtues and vices and other essays in moral philosophy. Oxford: Blackwell.

[5] Thomson, J. J. (1976). Killing, letting die, and the trolley problem. The Monist, 59(2), 204–217. https://philpapers.org/archive/footpo-2.pdf

Dernière modification le jeudi, 19 mars 2026
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