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La réponse à la question « qu’est-ce que la laïcité ? » peut se déployer, de manière nécessairement synthétique et partielle, en trois points essentiels :

1 - La laïcité est à l'origine le principe de la liberté de conscience :

"Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, y compris religieuses, à conditions qu'elles ne troublent pas l'ordre public instauré par la loi" (Déclaration de 1789 - art 10 - article rédigé par Rabaud Saint-Etienne, constituant qui était protestant de son état...) - « La République assure la liberté de conscience. ... Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public. » (Loi de 1905 - art 1)

2 - Cette liberté est elle-même garantie et conditionnée par la neutralité de l'Etat qui ne doit être soumis à aucune Eglise (différence république/monarchie de droit divin), n'exercer aucune contrainte sur les esprits :

Cette neutralité de la force publique permettant alors la libre conscience de tous les citoyens (ce que revendiquent d'ailleurs certaines religions : "il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu". Le problème est ici qu'historiquement et culturellement toutes les religions n'ont pas accompli ce même chemin en matière de théologie et de philosophie politique...).

3 - Dans l'enceinte de l'école comme dans le cadre de l'espace public (à nuancer cependant), la mise en oeuvre de cette liberté d'expression impose paradoxalement des restrictions.

Ainsi, la loi de 2004 interdit à tout élève de porter des "signes ostensibles d'appartenance religieuse". Mais c'est afin de préserver sa propre liberté à venir de conscience : pour lutter contre les risques de prosélytisme et la manipulation dont il peut faire l'objet dans un contexte communautariste. L'élève est en effet considéré comme mineur : c'est-à-dire comme non encore pleinement maître de sa totale liberté de conscience que son éducation vise à former (principe de la majorité civile). Il reste donc potentiellement plus influençable qu'un citoyen doté de sa majorité : d'où le statut et le mot même "d'élève" : celui qu'on élève vers sa propre majorité...

D'où ce paradoxe, complexe et difficile à résumer en quelques mots "médiatiques" : la liberté de conscience présuppose, pour être effective et garantie par la force publique, des restrictions face à l'expression de certaines libertés trop spontanées ou au contraire trop "intéressées". C'est la lutte contre les communautarismes, l'affirmation de l'universalisme de la raison comme socle de la res publica (idéal des Lumières). La croyance est en effet d'ordre privé, voire rester dans l'ordre de l’intime. Seule la raison, dans la tradition occidentale, peut être le vecteur de l'universalité politique et d'un ordre public - puisque nécessairement neutre et partagé. On est convaincu par la raison, on adhère ou non à la foi (par la grâce élective : on est soi-même choisi, "élu") : c'est très différent...

Il faut souligner que cette conception de la république laïque n'est pas partagée par toutes les démocraties : d'autres font le choix (également légitime et justifié en raison) d'agréger les identités communautaires pour construire une république. Nous faisons quant à nous le choix philosophique d'une identité fondée en raison, sur l'universalité d'une vision du monde commune et partagée - et non sur des particularismes divers et agrégés. Ce sont là deux conceptions de la démocratie : qui donnent par exemple, sur le plan des idées politiques, le pluralisme des régimes parlementaires d'une part, l’unité des régimes présidentiels d'autre part (« la république est une et indivisible » - art 1 de la constitution de 1958).

Tous les citoyens ont donc le droit de croire ou de ne pas croire : seul l'Etat doit être neutre.

Dans le cadre du service public (et les élèves en font partie), aucune expression communautariste ne peut être acceptée.

Dans le cadre de la société civile en revanche, tous les citoyens ont le droit de pratiquer ou pas leur culte - et de caricaturer le culte des autres : c'est la nature même de toute liberté d'expression. Et chacun a le droit d'exprimer comme il l'entend ses convictions personnelles : sauf à porter atteinte à "l'ordre public instauré par la loi". Et en aucun cas l'Etat ne peut interdire des caricatures. La seule restriction légale qui s’impose à l’exercice de cette liberté d’expression est alors le « trouble à l’ordre public » (par exemple dans le cadre de prières de rue, ou de toute autre forme d’affichage de ses convictions qui serait jugée attentatoire à l’ordre public car ayant un caractère de provocation).



Dernière modification le lundi, 09 novembre 2020
Torres Jean Christophe

Proviseur au lycée Léopold Sédar Senghor à Evreux (lycée campus des métiers et des qualifications - biotechnologies et bio-industries de Normandie). Agrégé de philosophie, auteur de plusieurs essais dans les domaines de la philosophie morale et politique, de la pédagogie et de la gestion éducative.

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