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Il y a quelques mois, j’ai eu Claire Malié du projet de recherche ANR Conspiracy. Elle m’invitait à témoigner de mon expérience en me disant “et 5 ans après… ?”

Il y a 5 ans, je quittais le monde de l’enseignement mais pas de l’éducation. Je devenais directeur d’atelier Canopé sans oublier quelques-unes de mes marottes dont celle du développement critique de l’élève par l’élève pour faire face aux théories complotistes et conspirationnistes. L’actualité brûlante : Qanon et l’élection américaine (rappelons du pizza gate), hold-up ou encore théories platistes, nous montrent à quel point il est vital pour la démocratie et stratégique pour la République, de valoriser l’esprit des Lumières.

Pour vous faire entrer dans la mécanique de ce texte, j’ai pensé citer le conte du joueur de flûte de Hamelin, ou autrement dit, dire qu’un apprenant qui se laisse guider par le complotisme serait manipulé et presque passif face à ces explications du monde. C’est sûrement vrai pour la première, c’est nettement discutable pour la seconde. On oublierait alors, comme le dit Sophie Mazet dans “Le manuel d’autodéfense intellectuel”, que le problème n’est pas le manque d’esprit critique, mais plutôt qu’il n’est pas forcément utilisé au bon endroit. Dans ce texte, je n’aurais pas la prétention de donner les clefs de la lutte contre le complotisme, mais quelques éléments d’une recette :

Instaurer la confiance

Vous pourriez vous dire que c’est le moment de la boîte à mot et du trait intellectuel facile dans la pensée mais complexe dans la réalité. Vous pourriez dire que c’est un mot à la mode et pourtant c’est celui qui est le plus important aujourd’hui comme il y a 5 ans. Mon histoire sur le sujet commence par un constat d’échec, le jour où je dis les illuminatis n’existent pas. Explicitement, c’est un argument d’autorité, implicitement c’est un “comme ça et pas autrement”. Lorsque l’élève interpelle l’enseignant, parfois il s’interroge lui-même. Il n’est peut-être pas complotiste et peut-être que ses camarades ne le sont pas non plus. Ce n’est peut-être pas une provocation et c’est peut-être la question légitime d’un citoyen en construction qui se construit une représentation du monde.

L’adolescence est le temps de l’engagement. Questionner le monde, faire preuve de sens critique et se construire un idéal sont plutôt des signes positifs. C’est le meilleur moyen de passer de la question de la place dans le monde et dans la République à celle d’être un citoyen qui comprend le sens et l’importance de sa place. Il ne s’agit pas de tout accepter comme tel mais d’instaurer le rapport de confiance qui laisse la place au dialogue, à l’accompagnement et à la compréhension de notre commun : les valeurs de la République.

Apprendre à apprendre

L’expression est elle-même à la mode mais dans un monde de concurrence des porteurs de savoir, la méthodologie est la mère des batailles. Selon visual capitalist : 4,5 millions de vidéos sont vues sur internet et autant de choses apprises et intégrées. Supprimer celles qui relèvent de la croyance, du complotisme ou de l’extrémisme relève du mythe de Sisyphe. Le seul antidote à la crédulité reste le développement de l’esprit critique par et pour les élèves. L’ancien étudiant en histoire se rappelle du conseil de ses maîtres : apprendre et développer la critique externe des documents à travers le 3QPOC. L’élève en position de chercheur ou de journalisme se pose ces questions indispensables : “Qui, Quoi, Quand, Pourquoi, Où, Comment”. Il peut à la fois cerner la recherche et évaluer la qualité d’une source.

Lutter contre l’évidence

Vous allez me dire que c’est l’évidence ? C’est bien elle qui est notre ennemie. Je fais le détour par une petite anecdote. Pendant des années, je me suis toujours interrogé sur la qualité aléatoire des présentations assistées par ordinateur des élèves que j’avais en responsabilité. C’était évident selon moi. Encore une fois je me suis trompé, la vraie question est qui leur a appris ? Est-ce qu’ils ont compris ? Est-ce qu’ils ont oublié ? L’apprentissage n’est pas un chemin déterminé. N’oublions pas le droit de ne pas savoir, les élèves sont là pour apprendre. N’oublions pas non plus le droit à l’erreur, passage oublié des plus grandes réussites.

Rappelons-nous de Marc-Aurèle

“Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre.”

Si Marc-Aurèle avoue qu’il peut commettre des erreurs, pourquoi pas nous ? Pourquoi pas les élèves ? L’échec a des vertus car il est l’étape indispensable à l’apprentissage. Enseigner, c’est être mue par la conviction de l’élève progrédient et finalement de son éducabilité. Parfois, l’École et sa parole renvoie à une histoire propre, familiale, d’un rapport compliqué et finalement on en revient à une rupture de confiance. Il faut que chacun, et particulièrement le pédagogue, fasse appel aux compétences douces : la compassion, l’altérité, l’écoute et le dialogue. On ne construit pas son esprit critique seul mais avec et par les autres. Je pourrais parler de stratégies coopératives comme réponse au complotisme. Je dirais plutôt qu’il s’agit de faire société et d’apprendre à écouter l’autre.

Être citoyen, c’est accepter la parole de l’autre, accepter de ne pas le convaincre ou revendiquer le fait de ne pas être convaincu. La démocratie nous sort forcément de notre individualisme car elle est l’apprentissage de la défaite. Elle est acceptée et acceptable car elle n’est pas le fruit d’une manipulation des masses mais d’un programme qui a convaincu, d’un projet qui rassemble la majorité jusqu’à la prochaine échéance électorale. C’est un contrat de confiance qui s’appuie sur le socle de la République qu’est la Constitution.

En guise de conclusion, notre rôle est d’aider l’élève à discerner la croyance, du savoir, en l’accompagnant au développement de son esprit critique, et de l’aider à se construire comme un citoyen émancipé, libre et conscient des enjeux du monde.

Source :

https://www.cairn.info/temps-et-politique--9782724618303-page-165.htm

http://www.faireunerecherche.fse.ulaval.ca/actualites/?no_actualite=2080

https://www.visualcapitalist.com/what-happens-in-an-internet-minute-in-2019/

Dernière modification le jeudi, 17 décembre 2020
Le Luherne Nicolas

Nicolas Le Luherne est directeur des Ateliers Canopé de Beauce, blogueur, chroniqueur pour le Thot Cursus, Ludomag et Educavox. Il est administrateur de l’Association Nationale des Acteurs de l'École. Professeur au lycée professionnel Philibert de l’Orme à Lucé jusqu’en août 2016, il a intégré différents outils numériques tels que les tablettes, les jeux sérieux, la réalité augmentée, la cartographie numérique en diversifiant les approches pédagogiques. Il s'intéresse l’impact de la culture numérique sur nos sociétés, notre citoyenneté et nos démocraties notamment à l’esprit critique et au complotisme.