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Par Franc Morandi, Professeur émérite, Université de Bordeaux membre du conseil scientifique An@é :  Confinement et déconfinement offrent un scénario inédit pour l’école. Ils marquent un temps de rupture et, en même temps, d’union avec celle-ci. Le confinement met en question l’enjeu d’une liberté de circuler et d’apprendre, l’absence d’école et de travail. Dans le même temps une hyperprésence de la sphère privée, envahie par le travail à distance, agit comme contrepoids. Quelle est dans ce contexte de situation déscolarisante, la part, entre mythe à usage social et réalité, de « l’école à la maison » ? Quel rôle a joué le numérique ? Quelques observations les accompagnent.

L’école à la maison ?

En ce qui concerne l’école, est apparue un modèle, au-delà d’une instance de circonstance, celui de l’ « école à la maison ».

Cette figure inédite, solidaire de la  situation de confinement et de déconfinement, redessine la forme scolaire. S’agit-il du produit final d’une société de distanciation et de socialisation individuelle, correspondant aux souhaits d’innovateurs, réinventeurs de l’école, tel Ivan Illich (descholing society), ou bien d’un ensemble de pratiques de circonstances ?

Dans les deux cas est interrogé le scénario scolaire. Est-ce que la classe continue pendant le confinement (l’expression « Ma classe à la maison » semble l’affirmer), ou, pour une part, sous forme de son double numérique ?  Est-ce qu’elle s’arrête, et pour qui ? Le discours continuité –discontinuité pédagogique-, noyau de « l’école à la maison » peut signifier un relai mais aussi une transformation, une articulation organisatrice des scénarios pédagogiques. La « continuité pédagogique », idéal paradoxal,  prend alors le sens d’une gestion des apprentissages, autre que de révision. Il ne s’agit plus d’un simple relai d’attente de l’école mais d’une alternance, élément intégratif dynamique organisée à valeur ajouté, et non un « travail à la maison ». L’espace de « l’école à la maison » n’est pas substitutif : il en dépasse le lien ; au-delà des circonstances il ouvre à perspectives.

La « continuité éducative » concerne à la fois les conditions possibles des études, (cognitives, culturelles, sociales) et l’organisation des moments de cette crise : confinement, déconfinement souvent sous forme d’alternance, et, également, étape suivante de déconfinement élargi à une nouvelle normalité.

Elle est affirmée dans son ambivalence : d’une part l’école a été considérée dans l’urgence sociale dans sa fonction de garde des enfants et comme lieu de sociabilité, avant d’être celui de l’enseignement ; d’autre part, l’essentiel est de « faire école », les savoirs retrouvant une place d’appui, autant par l’évidente nécessité de les acquérir et de trouver les chemins adaptés aux conditions d’un isolement partagé et à ses obstacles.

Le « travail à la maison » ne peut être le même que celui mené en classe : une nouvelle forme de travail doit être organisée. Le confinement-déconditionnement pédagogique, avec l’idée d’«école à la maison », par alternance et/ou à distance, met en perspective le fonctionnement de l’école et de la place du « à la maison ».

Sphère privée et sphère publique

L’école « confinée » interroge pour cela l’articulation des rôles de la sphère privée et de la sphère publique et des rééquilibrages au sein du procès scolaire.

Un équilibre en est en partie reconstruit. Il faut contextualiser ce lien dans l’urgence et la dynamique des situations. Dans la relation famille-école  les parents avaient tendance à mettre le curseur du côté de l’école. Or, l’inverse se produit : c’est vers « la maison » que se tourne l’école pour assurer la continuité éducative.

Une des originalités du moment est que les parents ont été –explicitement ou explicitement – sollicités à prendre une responsabilité dans l’« école à la maison ». Celle-ci devient le lieu  du « à distance »  et de son intégration dans le temps individuel et familial. Mais tous les parents peuvent-ils y faire face ? La question est socialement diffusée dans l’urgence (« ce sont les parents qui doivent faire l’école » ?) : elle amène à de nouvelles fractures dont on peut mesurer les conséquences. Les rôles doivent être redéfinis. 

Le double soin du travail à distance et du tutorat à la maison est une situation inédite.

Les parents témoignent de rôles nécessairement adaptés : au primaire où il faut suivre pas à pas les élèves pour que le travail donné soit réalisé, au collège où le travail relevant de modalités multiples peut-être refusé ou peu maitrisé par où  les élèves, et au lycée lycéens semblant plus habitués à gérer leur travail à l’aide de supports à distance. Le « travail »  éducatif des parents est institué de fait dans la sphère privée socialisée : il devient lié à la logique scolaire du confinement.

Cette figure (la réalité est très inégale), et, peut-être mieux, celle du déconfinement,  conduisent à un recentrage sur l’instance familiale, à inverser le mouvement vers l’école en donnant aux parents un rôle dans les études de leurs enfants. Ces études (distinctes de la famille et de l’école) et leur rôle éducatif et social dépassent les institutions.

S’agit-il d’une responsabilisation (ou/et d’une fragilisation) des familles ou bien d’une redécouverte du rôle de l’école à travers des formes renouvelées ? D’autres éléments interfèrent,  telle la crainte d’envoyer les enfants à l’école, ou bien de considérer que le confinement a du bon. Si l’école doit évoluer, elle ne le fera qu’en y associant les parents dans une nouvelle forme d’alternance.

Un nouveau « tournant numérique » ?  

Un véritable écosystème du confinement s’est agrégé autour du  numérique,  autre support du «  à la maison ».

Le télétravail et ses formes complexes ont joué le rôle de levier d’activités. Le développement général de l’usage des plateformes en ligne (Zooms, Skype, Padlet, Duo,..) au-delà des réseaux sociaux habituels, des diffuseurs, Disney, Netflix,.,, ainsi que le développement de toutes formes d’évènementiels en ligne et en réseau, ont marqué la sphère privée comme la sphère professionnelle. Plus que la nouveauté c’est l’acceptabilité reconnue qui en marque le moment.

Le confinement n’a eu de sens, et n’a été vécu  que dans la logique possible d’un monde tiers numérique.  La classe « augmentée » - le numérique y est toujours présent – fait partie des opérateurs qui ont servi à un nouveau partage du temps, de l’espace et des ressources, et aussi de leur accompagnement

Le numérique va de soi tant qu'il est au centre d’une sociabilité maintenue et développée et d’une offre pédagogique : ressources, classe à distance, rôle de l’information.

Les chaines du Service public, renouant avec l’idéal de la télévision scolaire, ont offert des programmes éducatifs  (dont les classes à distance : cf Lumni, France TV), le dispositif « Eduscol, continuité pédagogique »  (https://eduscol.education.fr/pid39543/continuite-pedagogique.) ainsi que le dispositif Ma classe à la maison (https://college.cned.fr.).

Le numérique, comme l’ensemble des médias d’information et de  communication, ont été le noyau de l’école à la maison. Si les usages sont divers (de Pronote à Padlet), il est présent dans toutes les reconfigurations de l’espace social et éducatif, (ou dans les souhaits émis). Nos humanités –au sens premier du faire école- sont devenues numériques. Et la famille et l’école ne se sont unies ou opposées qu’au travers de la trame des échanges numériques.

Mais ce qui préoccupe dans le numérique c’est son usage quotidien et intégré, autant que les fractures qui en traversent les usages, mises en lumière en période de crise.

Les écarts de pratiques des enseignants comme celles des élèves apparaissent comme autant de fractures-obstacles : structurelles (les espaces numériques de travail – les ENT – n’ont pas été prévus pour l’enseignement à distance de masse) ; ou matérielles (tous ne sont également équipés : messagerie, logiciels éducatifs, imprimantes, scanner, ou ordinateur disponible par enfant dans toutes les familles).

L’accompagnement est un point central : tous les parents ne sont pas en compétence de comprendre les difficultés propres aux apprentissages, à leur organisation, autant que de maîtriser le numérique. A cela s’ajoute les profils différents des élèves ; ceux qui ont refusé l’école à la maison, ceux qui ont désinvestit l’école, ceux qui ont perdu pied, ceux qui se sont perdus devant leur écran, ceux donc l’isolement a été trop prononcé dans la logique numérique.  L’« école à la maison » n’a pas été une école en ligne.

Beaucoup d’enseignants se sont employés à répondre à l’exigence de continuité et à développer un usage éducatif adapté du numérique, au-delà de la multiplication du « travail à la maison ».

Les usages ont procédé de logiques et d’opportunités diverses : présentiel en ligne collectif, par cluster, ou individuel ; dépôt de travaux (exercices, recherches, ...) ; capsules produites par les élèves ; travail interactif par cluster ; espace ressources : sites, documents ; « tutos » pour le travail chez soi, etc... Les usages repérés ne relèvent pas d’une grammaire d’emplois préprogrammés, mais de développement d’usages accompagnés techniquement, relevant de la situation de confinement et du contexte scolaire.

L’évolution des usages lors de l’expérience de cette école hors mur pose la question de formes pérennes qui peuvent redéfinir le temps des études, sous le mode du travail à distance, en tenant compte des limites apparues lors du confinement. Ce qui est interrogé c’est une nouvelle socialité scolaire, un rapport collectif-individualisation aménagé, par exemple au-delà de la forme obligée des clusters, autour d’espaces de travail collectifs et de nouveaux temps présentiels articulés aux apprentissages.

Malgré les obstacles déjà évoqués, l’adaptation rapide de beaucoup d’enseignants a constitué un vecteur important de ce développement. C’est le levier professionnel – et stratégiquement de la formation – qui peut être le seul garant de leur valorisation.

Le confinement-déconfinement est-il un temps numérique? Le numérique été la place forte de la réponse à un besoin éducatif en période de crise. Le confinement et son déconfinement sont un moment particulier d’acceptation du numérique Celle-ci procède non de sa nature propre mais de ses usages. Ce nouveau « tournant numérique » est d’abord social et contextuel. Mais cela en souligne la dimension devenue essentielle : on ne peut désormais s’organiser-en pensant à l’école- sans le déploiement d’un ensemble de supports numériques, et en les rendant accessibles.

A suivre...

Confinement et déconfinement, expériences déscolarisantes, sont des moments d’invitation contrainte à « faire » autrement, Les conditions de l’éducation, telles la relation famille école, le rôle de savoirs, la fonction de l’autorité (au sens général d’autorisation) et, enfin l’articulation société-école se sont trouvées ébranlées. Il a fallu s’adapter et  « faire ». Est-ce un temps d’attente, une suspension, une mise entre parenthèse, ou bien un temps fondateur? Le déconfinement suppose de concevoir et d’organiser les études à plus long terme : au-delà de la  période actuelle (juin 2020) on ne pourra pas organiser la rentrée prochaine sans une  organisation nouvelle des études au sein des établissements scolaires. Une limite est donnée : ce n’est pas au sens propre « l’école à la maison », il s’agit bien d’école, au contrat élargi.

Franc Morandi

Professeur émérite, Université de Bordeaux.

Dernière modification le jeudi, 11 juin 2020
Laurissergues Michelle

Tout d’abord enseignante en école maternelle, directrice d’école, maitre formateur, directrice du centre Départemental de documentation pédagogique en Lot-et-Garonne (actuellement CANOPE),  responsable associative au niveau des écoles maternelles de 1973 à 1994, présidente nationale de l’An@é de 1996 à 2017 qui a créé le site Educavox dont je suis responsable éditoriale.

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