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Avant le doute scientifique existe le doute personnel. Si le doute scientifique et le scepticisme font appel aux connaissances pour résoudre une controverse à partir d’une proposition argumentée ou pour mettre à distance une croyance par la pratique cognitive d’une méthode, le doute personnel résulte de la conjoncture de facteurs psychologiques et sociaux. Le plus souvent il est créateur d’une angoisse qui peut se manifester par des comportements de crainte, d’égarement décisionnel, de soumission à une autorité.

D’un côté le doute scientifique est basé sur des connaissances multi référentielles qui croisent les sciences formelles, naturelles, sociales et appliquées.

Il a pour finalité une éducation intellectuelle qui couvre un spectre qui va de l’esprit critique à la pensée complexe en fonction des approches méthodologiques. Cette éducation est basée sur une transmission des connaissances, leur appropriation et la pratique de la controverse qui questionne l’univocité de la connaissance érigée en théorie. Il s’agit d’un processus qui fait partie de l’éducation des  enfants et qui se prolonge tout au long de la vie par l’accès aux données scientifiques.

D’un autre côté, les comportements  psychologiques et sociaux attribuables au doute personnel échappent à la construction intellectuelle du doute scientifique et du scepticisme.

Ils résultent le plus souvent de traumatismes individuels et collectifs quand, par exemple, les  processus cognitifs ne sont pas développés et que les individus subissent des injonctions paradoxales ou autoritaires.

Dans certains contextes, des situations de doute peuvent être vécues  collectivement ou individuellement même lorsque la capabilité dans sa dimension de possibilité d’accès aux informations ou connaissances reste préservée. Les décisions publiques sont alors impactées par le doute ce qui nourrit progressivement l’angoisse individuelle et collective. 

Un exemple nous permet de saisir les processus à l’œuvre dans un contexte de doute qui se traduisent par un ensemble de procédures subies par une population.

Cet exemple inscrit dans la mémoire des générations du 20ème siècle se rapporte aux mois de mai – juin 1940 en Europe et sur le territoire de la France métropolitaine.

Nous sommes dans le nord de la France lors de l’offensive du Troisième Reich contre l’alliance franco-anglaise.

« Bon : mais où sont les allemands ? » se questionne le colonel Lamiran.

« On est maintenant en arrière des allemands. Où aller ? Ils occupent la côte, ils (les allemands), ils l’ont dit. Alors on rentre ? Bien sûr on rentre. Ils occupent la côte… ».

Le chef du gouvernement prend la parole dans cette ambiance où les avis et leurs  contraires  circulent, mettant à l’épreuve à la fois les habitants, acteurs de la production nationale comme par exemple, les agriculteurs, mineurs ou commerçants, et les acteurs de terrain que sont les troupes engagées : « Toute la France l’écoute, vient respirer profondément. C’est poignant à entendre, avec la voix d’or du gouvernement c’est angoissant sans doute, mais enfin une explication ».

« Mais - dit Falempin, (directeur du personnel) - leur usine … si on le leur demandait, nos ouvriers la défendraient eux-mêmes !

  • Vous leur donneriez des fusils ? - interroge le Général sur un ton d’extrême politesse. Falempin ne s’est pas représenté … Evidemment non. Il commence à comprendre.

  • Ce n’est pas de ça qu’il s’agit ...»

Dans son oeuvre romanesque inachevée, Le monde réel, Louis Aragon comme l’indique Raphaël Aubert « nous fait partager le sort des humbles, des sans-grades, il nous introduit aussi, à la suite notamment d’un Romain Visconti – « le député des Pyrénées Orientales, vous savez » – dans les antichambres des ministères. Où toutes les combinaisons semblent soudain possibles ».

En effet, Aragon nous fait participer à la fois aux doutes de la population qui manifeste des comportements irraisonnables tel que de quitter sa ferme dans la précipitation et y retourner pour la trouver détruite donc sans logement en dehors d’une solidarité de voisinage. Il décrit les doutes des militaires engagés sur le terrain qui reçoivent des ordres contradictoires et qui subissent les aléas des signalements qui leur sont faits portant sur les opinions et les attitudes des conscrits.

Face à ce monde bouleversé par des injonctions contradictoires, Louis Aragon suggère dans le dialogue suivant qu’il existe un autre intérêt supérieur à la guerre contre les armées allemandes du régime nazi.

« Visconti a le geste évasif de l’homme qui est, sans être dans le secret des dieux …  mais alors que faire ? Que faire Romain ? Il doit bien y avoir une solution … 

Le député le regarde. La solution, elle crève les yeux. Pas ceux de Luc, en tout cas.

Mais la paix, mon cher, La Paix tout de suite… Avant que Monsieur Thorez ne vienne poser les patriotes à la Blanqui ! »

Si Aragon traduit en récit romancé le vécu de sa perception, il n’en est pas moins vrai que cette période se termina par l’élimination d’une partie de l’opposition politique et par le complot au sein de la chambre des députés qui signa la fin de la 3ème République et la création de l’Etat français.

Cette succession d’interrogations progressivement crée le doute à tous les niveaux de la société.

Cette  situation d’incompréhension génère un stress qui progressivement atteint chaque personne au sein de la collectivité. Elle amène chacun à des actes irraisonnés. Puis progressivement, chacun confronté à son impuissance se rassure en acceptant une parole univoque dont la controverse est  exclue comme tout autre proposition jugée fausse.

La lecture du roman de Louis Aragon retrace tous ces errements que provoque une situation où un doute collectif s’impose à partir d’informations incomplètes voire contradictoires suivies d’injonctions dont la justification reste difficile à vérifier.  

Dans le roman d’Aragon, il est clairement suggéré que ce doute n’est pas le fait de la guerre, mais résulte de la contradiction entre les finalités affichées et les objectifs sous-jacents d’une partie  de la classe dirigeante. Il s’agit de lutter contre un ennemi de l’intérieur et non contre l’avancée de l’armée du troisième Reich tout en soutenant que, s’il y a défaite, les responsables seront sanctionnés : cette information de nature pénale permet d’envisager la Paix avec l’ennemi et de modifier un système politique, de la 3ème République à l’Etat Français. Mais encore faut-il avoir détruit toutes les archives : « Cependant dans une autre aile du Ministère, Luc Fresnoy et   Benjamin Crémieux contemplent par la fenêtre le spectacle singulier : dans le jardin, des fonctionnaires en redingote, des chefs de bureau, des huissiers, viennent à tour de rôle déverser sur la pelouse des brouettes chargées de paperasses, de dossiers, de chemises … « Regardez … regardez ! » s’écrie Crémieux et Luc Frenoy regarde. On a mis le feu à l’énorme entassement … »

Il serait possible de parler d’une fabrication d’un doute collectif par une succession d’actes apparemment contradictoires  qui ont d’autres objectifs que la finalité à laquelle collectivement adhère une population.

Ceux exprimés par le personnage du député Romain Visconti. Il s’exclame « Je veux appartenir à l’avenir, au monde vivant, celui des maitres, celui des maîtres ! ». Après avoir aperçu  devant la Gare d’Orsay, « les lamentables voitures des réfugiés. Pauvres gens avec leurs hardes … » que les nouvelles contradictoires confirmées et infirmées ont conduit à quitter leur demeure où certains retourneront, il répondra à un interlocuteur qui s’inquiète de la suite des événements : « Mais la paix, mon cher, La Paix tout de suite… Avant que Monsieur Thorez ne vienne poser les patriotes à la Blanqui ! »

Le constat, que nous tirons de l’œuvre d’Aragon basée sur des faits réels,  prend toute sa valeur quand il permet d’interroger toute situation où un doute collectif conduit à des comportements individuels destructeurs de sa propre personnalité. Il pose la nécessité de permettre à chacun d’avoir la possibilité d’analyser les causes de ce doute créé dans le cas du roman par la contradiction entre des actes collectifs explicites  pour une cause et des objectifs implicites d’une minorité qui participe au pouvoir politique.

Pris dans l’urgence, comme Aragon le décrit, le doute entraine la collectivité vers des comportements psychologiques et sociaux de stress proches de la morbidité puis de la soumission. La situation d’injonctions contradictoires, créatrices du doute peut avoir pour origine des situations de tension financière, économique, géopolitique, climatologique, sanitaire  pour ne citer que les plus récentes.

Une question reste posée : comment prévenir ce doute ?

Ce doute naît d’informations présentées comme non contestables et cependant contradictoires ; il crée des angoisses allant jusqu’à des traumatismes, il conduit à des comportements irrationnels et compulsifs dans l’urgence.

Ce premier temps de l’urgence rend vaine toute réflexion sur les informations, à l’origine du doute. Il est en soi anxiogène et nécessite un temps pour mettre à distance son effet psychique pour chaque personne et son effet social par contamination à l’ensemble de la collectivité concernée. Il est le temps des échanges entre les membres de la collectivité pour que chacun partage avec l’autre ses propres doutes face aux informations univoques ou contradictoires. Ce temps d’échange  confronte les opinions, les interprétations, les vécus, il peut  entraîner des tensions, des conflits  mais aussi la construction d’une réponse partagée au doute vécu individuellement. 

Cette mise en commun des causes et effets du doute ne peut exister  que si est reconnu un espace et un temps éducatif qui à la fois donne l’accès à toutes les connaissances pertinentes mais aussi à une pratique de réflexion collective nécessaire tout au long de la vie. 

Il est en effet indispensable pour donner du sens à cette pause que les connaissances appartiennent à tous et toutes et non simplement à une élite qui pourrait écarter certaines hypothèses ne correspondant point à ses propres préoccupations. Cela nécessite un enseignement qui transmet les approches multi référentielles d’une question et non une information univoque.

L’élaboration d’une pluralité d’hypothèses permet de prendre une forme de recul et de passer du doute informel et anxiogène à la fabrique du doute scientifique. 

Ce temps peut s’avérer nécessaire pour répondre à une injonction d’urgence dont la justification est encore incertaine. Il s’agit de donner le temps à la personne et à la collectivité de passer du doute causé par des injonctions univoques ou contradictoires au « doute scientifique ». 

La reconnaissance de ce temps pour abréagir les effets du doute est une des caractéristiques d’un régime politique démocratique qui le différencie  des régimes autoritaires ou totalitaires.

Mais qu’en est-il dans un environnement qui atomise les différents temps et substitue à l’élaboration d’une pensée un simple clic, un message bref, une information médiatique normée et répétitive ?

Qu’en est-il d’une construction collective d’un savoir quand le télé-travail ne régit plus que par le numérique toute relation professionnelle et crée une forme d’isolement ?

Quand est-il du devenir de l’enseignement quand le télé-enseignement privilégie l’information et les messages individuels et concurrence l’enseignement en présentiel qui tout en intégrant le numérique, développe la vie collective ?

Alain Jeannel,  novembre 2020.

1 Louis Aragon, Œuvres romanesques croisées, d’Elsa Triolet et Aragon, tome 26, Robert
Lafont, 1967 p. 41
2 Op. cit , Louis Aragon p.109.
3 Op.cit. Louis Aragon p.90.
4 Op.cit. Louis Aragon p.18
5 https://bonpourlatete.com/chroniques/chronique-de-juin-1940
6 Op.cit. Louis Aragon p.16
7 Op.cit. Louis Aragon p.21
8 Op.cit. Louis Aragon p.15

Dernière modification le lundi, 30 novembre 2020
Jeannel Alain

Professeur honoraire de l'Université de Bordeaux. Producteur-réalisateur. Chercheur associé au Centre Régional Associé au Céreq intégré au Centre Emile Durkheim. Membre du Conseil d’Administration de l’An@é.