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J’ai récemment découvert l’existence du "berjalement". Vous voyez de quoi je veux parler ? Non ??? C’est pourtant évident. Le berjalement est une race de chiens, du moins c’est ce que j’apprenais en furetant sur internet.

Ce qui est parti d’une blague entre amis suite à la découverte d’une annonce, pratiquement écrite en phonétique, sur leboncoin.fr où la personne recherchait un "berjalement", est rapidement devenu une triste constatation : notre berjalement n’etait pas seul et nombre de ses petits camarades prenaient la pose au coté de leurs maitres au sein de blogs, pages web, forums et autres sites... Le berjalement existe, je l’ai rencontré.

Force est de le constater : l’ordinateur n’est plus une grande découverte. Qu’il prenne la forme d’un poste fixe, d’un portable, d’une tablette ou d’un téléphone mobile, il est entré dans le quotidien de nombreuses personnes que ce soit dans les loisirs ou dans le travail. Maintenant que nous avons enfoncé une première porte ouverte, passons au plat de résistance.

Outil de travail, emails, recherche sur internet, photos et vidéos de vacances, musique, home-cinéma, réseaux sociaux, casual games... Les utilisations sont vastes et bien souvent hasardeuses. Le site Pebkachttp://www.pebkac.fr/(Problem exists between keyboard and computer) regorgent d’anecdotes liées aux prestations et à l’ignorance de l’utilisateur. On a tous plus ou moins vécu l’une de ces situations et nous possédons de même bien souvent dans l’environnement familial, amical ou professionel quelqu’un dont les questions font sourire et sont redoutées.

Récemment par exemple j’ai reparé en quelques secondes le son d’un ordinateur, muet depuis l’installation d’un système Gnu/Linux. Muet jusqu’à ce que je tourne l’interrupteur des enceintes.

Et l’on pourrait continuer ainsi longtemps sur le plan matériel.

Mais ce n’est pas le plus grave.

Le poids de la recommandation sociale est désormais devenue le moteur principal des réseaux sociaux et de l’e-commerce. Les légendes urbaines fonctionnent depuis longtemps sur ce principe et le web n’a pas échappé à ce phénomène. Un simple exemple personnel... Des amis m’interpellent un jour en me demandant si je sais que les mails vont devenir payants. J’ai pensé qu’ils blaguaient. Non, car "untel" les avait informés, le dit "untel" n’ayant aucune connaissance particulière en informatique, même loin de là... Mais recommandation sociale oblige, il était soudainement devenu crédible, alors même que le mail transféré annonçant le "timbre numérique au tarif lent et au tarif express" était loin d’être réaliste.

Pourquoi le berjalement existe-t-il ? Pourquoi le "tarif express" des mails et tant d’autres mythes ou informations erronées ont-ils de beaux jours devant eux ? Tout simplement par le poids de cette recommandation sociale, de ce slogan virtuel "vu sur internet". Parce que, même si désormais Google propose la correction "berger allemand", les résultats existent et valident l’existence de cette nouvelle race. Le berjalement existe, Google l’a rencontré. Pour beaucoup, la vérité est non pas ailleurs, mais sur internet, alors qu’internet ne reflète que la société, ses rumeurs, ses mythes véhiculés à longueur de chaînes, spams et autres scams.

Le nerf de la guerre est aujourd’hui l’information. L’expression "guerre de l’information" est d’ailleurs entrée dans les moeurs depuis longtemps et, si l’on excepte les traditionnels accrochages avec les différentes dictatures du globe, les principaux accrocs ont été ces derniers temps causés par des questions où l’information jouait un grand rôle, par l’espionnage industriel, économique ou informatique au travers de virus qui, cette fois, ne sortent plus de la chambre d’un adolescent génial mais bel et bien d’officines d’Etat.

Revenons à des niveaux plus proches de nous. La fracture numérique tant décriée n’est plus véritablement au niveau de la possession matérielle, de l’équipement de l’individu ou de la famille mais se déplace progressivement vers la maîtrise du matériel, des codes et processus de l’information.

Au beau milieu, il y a monsieur et madame Toulemonde, et nos élèves, à qui tout cela paraît bien loin et qui sont pourtant indirectement concernés. L’école ne doit-elle pas former, aider à la compréhension de l’information ? Cela arrive en général bien tard, le plus souvent lors du cursus universitaire si l’étudiant a choisi une spécialisation le mettant en rapport avec les Sciences de l’Information. Même dans ces cursus, cela reste encore cependant assez rare.

Former à l’information ? Inutile, me dira-t-on, car les "digital natives" savent tout faire... Oui et non.

J’ai l’outrecuidance de me croire un bon conducteur. Cela fait-il de moi un bon mécanicien ? Toute personne ayant bénéficié de mes services dans ce domaine s’empressera de vous conseiller d’aller voir ailleurs.

Mon but n’est pas de créer une image alarmiste et sombre d’internet, loin de là, ni de prendre de haut l’utilisateur lambda. Mais cessons une bonne fois pour toutes de glorifier les "digital natives". Oui, ils savent manier une souris, appuyer facilement sur des boutons, appréhender rapidement une interface mais de là à comprendre le fonctionnement technique et les enjeux, c’est une autre question. Savoir manier n’est pas forcément comprendre. Le début du cours de recherche web est ainsi toujours croustillant car je vois bien dans les regards des étudiants "astreints" à ce cours que la recherche web, c’est aussi simple qu’une requête Google. L’expérience et les premiers exercices sous forme de jeux, d’enquêtes nous montrent bien qu’il n’en est rien et qu’une recherche et une veille efficaces demandent une certaine formation.

Le "poids" de l’habitude et des standards facilitent donc l’utilisation des interfaces actuelles. Quand la plupart des interfaces se ressemblent et utilisent des standards, il est normal qu’on sache les prendre en main rapidement. Il n’y a rien de magique dans les pseudo-"digital natives".

Mais la fracture est toujours là. Elle se déplace sur un plan que nous devrions normalement prendre en charge très tôt. Quand évoque-t-on l’information ? Parfois en cours mais c’est à l’initiative de l’enseignant, parfois par le biais d’associations ou d’institutions officielles mais c’est bien souvent pour présenter un internet de la peur et non un univers qu’il faut savoir décoder pour pouvoir y évoluer sereinement. On préfère évoquer contrôle parental et interdictions en tous genres plutôt que donner les clés d’un environnement numérique qui constitue notre quotidien et dont nous nous passons de moins en moins.

C’est aussi toute la question de l’apprentissage de la programmation à l’école et ce, dès le plus jeune âge, qui est en jeu. Il ne s’agit pas de produire des ingénieurs mais d’offrir un regard ludique sur les interactions homme-machine au travers de logiciels comme Scratch, Squeak, la Tortue-Logo. Certes, me direz-vous, on peut s’en passer. Tout aussi bien que d’autres notions que nous avons du apprendre par coeur. Je n’ai gardé que très peu de souvenirs de mes leçons sur le fonctionnement du corps humain. Cela fait partie de la culture générale mais, si je connais le fonctionnement global, j’en ai oublié les détails. La programmation, la compréhension des mécanismes numériques relèvent à mon sens de la culture générale et devraient faire partie de manière plus ou moins importante de tout cursus scolaire.

Nous n’avons jamais eu autant besoin d’informations, de numérique. Nous n’avons pourtant jamais eu si peu d’éléments nous permettant de les appréhender. Le fossé se creuse peu à peu non plus entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, mais bel et bien entre ceux qui s’y connaissent et les autres.

JFC

Cauche Jean-François

Docteur en Histoire Médiévale et Sciences de l’Information. Consultant-formateur-animateur en usages innovants. Membre du Conseil d'Administration de l'An@é.

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