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Le baccalauréat n'est plus ce qu'il était... Que peut-il devenir ? Les résultats de la session 2020 du baccalauréat viennent d'être communiqués : prés de 745900 nouveaux bacheliers sont promus cette année, ce qui correspond au plus haut taux de réussite qu'on ait jamais connu depuis la naissance du baccalauréat moderne : 95,7% (98,4% pour les candidats issue de la voie générale).

A première vue, il semble possible d'expliquer ces chiffres par les circonstances exceptionnelles provoquées par la pandémie du Covid 19.

Concernant le baccalauréat, il a en effet été décidé de prendre diverses mesures visant à ne pas pénaliser les élèves en tirant fortement les notes vers le haut. Le Ministre de l'Education nationale en a publiquement appelé à l' "esprit de bienveillance" des évaluateurs, ce qui a été largement suivi d'effet. Nul doute que cela a joué en faveur d'un très important taux de réussite cette année. Il ne faut cependant pas se contenter de cette explication car force est de constater que ce taux record de réussite, pour exceptionnel qu'il soit par son ampleur, s'inscrit dans une tendance longue à l'augmentation du nombre annuel de bacheliers supplémentaires qui remonte sur plus de deux siècles. Sans le Covid 19, on aurait probablement eu un taux de réussite moindre, mais malgré tout supérieur à celui observé pour la session 2019 ( 88,6%). De 1808, année de naissance du baccalauréat moderne, à nos jours : plus de deux siècles d'une tendance séculaire vers le "tous bacheliers".

1. La naissance du baccalauréat moderne :

On attribue fréquemment à Napoléon Ier le mérite d'avoir créée le baccalauréat. C'est vrai pour sa version moderne, mais il existait auparavant une version ancienne nommée "bacca laurea" (en latin : "couronne de lauriers", par référence à l'objet symbolique que, dans les sociétés antiques, on plaçait sur la tête des vainqueurs d'épreuves de toutes sortes : Jeux olympiques, batailles, guerres ...). Ce diplôme, qui découlait de la réussite à diverses épreuves très difficiles, parmi lesquelles plusieurs supposaient une bonne connaissance du latine, n'était octroyé que fort parcimonieusement, par un petit nombre d'universités. Il sanctionnait la fin de la première étape des études universitaires et correspondait donc à ce qu'aujourd'hui nous nommons "licence". Pendant près de cinq siècles, les très rares personnes qui parvinrent à s'en doter bénéficièrent de privilèges juridiques et financiers (en particulier fiscaux), et firent pour la plupart de brillantes études qui leur permirent d'accéder aux plus hautes fonctions du pouvoir royal, mais aussi au sein de l'église et de l'armée. En outre, ce fut pour certains d'entre eux un passage quasi obligé pour pouvoir accéder à la "noblesse de robe", prenant progressivement place à côté de la "noblesse de sang".

Supprimé par les révolutionnaires, c'est par un décret impérial daté du 17 mars 1808 que naquit le baccalauréat moderne. Il fut positionné en tant que diplôme de sortie de l'enseignement secondaire et non plus de fin de premier cycle universitaire. Toutefois, il fut décidé que sa délivrance se ferait sous le sceau des universités et non de l'enseignement secondaire. Dans son article 16, le décret impérial mentionne que "les grades, dans chaque faculté, sont au nombre de trois : le baccalauréat, la licence et le doctorat" (il n'existait alors pas de grade intermédiaire entre la licence et le doctorat). Il est en outre précisé (article 19) que "pour être admis à subir l'examen du baccalauréat, il faut (...) répondre à tout ce que l'on enseigne dans les hautes classes des lycées". Par "hautes classes des lycées", il faut entendre les classes de seconde, première et terminale. Ainsi, dès le départ, fut posé le principe d'un examen sanctionnant la scolarité suivie sur l'ensemble des années lycée, délivré par un jury composé d'examinateurs membres de l'enseignement universitaire. Il faudra attendre de nombreuses années avant que ces jurys ne s'ouvrent à des personnes issues de l'enseignement secondaire (professeurs, inspecteurs généraux). Ainsi s'explique qu'aujourd'hui encore, le baccalauréat français demeure un grade universitaire, et non un simple certificat de fin de scolarité au lycée. Ainsi surtout s'explique que tout bachelier soit bénéficiaire d'un droit d'accès à une formation universitaire non sélective de premier cycle.

Notons que dans un premier temps, les femmes n'eurent pas le droit de se présenter aux épreuves de ce examen. Ce n'est qu'en 1861, plus d'un demi siècle après sa création, que des femmes purent accéder à ce diplôme.

Autre constat : pendant plus d'un siècle, le diplôme du baccalauréat ne fut délivré qu'à un tout petit nombre de personnes. A cette époque, réussir cet examen fort sélectif était véritablement un signe d'excellence. Il en alla ainsi jusqu'à la Première Guerre Mondiale. A l'approche de la Première Guerre Mondiale, le taux de bacheliers dans une génération se maintint en France en dessous de 2%. Autre chiffre significatif : durant la même période, le nombre annuel des nouveaux bacheliers ne dépassa jamais les 10000. Il en alla autrement à partir des années 1920.

2. Des années 1920 aux années 1970 : une progression quantitative d'abord très faible, puis plus importante mais contenue :

C'est au cours des années 1920/1930 que ces chiffres commencèrent à augmenter significativement, mais à un rythme d'abord relativement modéré : en 1939, ce diplôme ne fut délivré qu'à 21000 personnes, 33000 en 1950, 61000 en 1960... Durant cette même période, le taux de bacheliers dans une génération augmenta également : 5% en 1930, 8% en 1940, 10% en 1950, 16% en 1960, 20% en 1970...annonçant l'explosion quantitative qui allait survenir à partir des années 1970.

Cette évolution s'explique par plusieurs facteurs :

  • Une réforme, survenue en 1927, remplaça les baccalauréats alors existants, fortement caractérisés par leur haut niveau d'exigence académique et le poids des humanités classiques (avec plusieurs épreuves en latin), par le "baccalauréat de l'enseignement secondaire en deux parties" : première partie en fin de première (la réussite à ces épreuves conditionnait alors le passage en classe terminale), deuxième partie en fin de classe terminale. Se voulant plus accessible à un plus grand nombre de lycéens, ce nouveau baccalauréat vit le nombre de ses postulants et détenteurs augmenter fortement.
  • Par la suite, en 1945, une autre réforme consista à scinder la classe terminale alors unique en trois : philosophie, sciences expérimentales, mathématiques. Il en découla la création de trois nouveaux baccalauréats, nettement plus différenciés que celui auquel ils succédaient, et surtout, moins difficiles à réussir.
  • Ajoutons le fait que les lycées publics, payants jusqu'aux années 1930, devinrent progressivement gratuits, ce qui provoqua une forte croissance des effectifs, et donc du nombre potentiel des candidats à l'examen du baccalauréat.
  • Poussé par la décision prise en 1959 de faire passer l'âge de la scolarité obligatoire de 14 à 16 ans, on assiste à un phénomène de forte croissance des effectifs des collégiens. Entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1970, leur nombre passe de un à trois millions. Corrélativement, la part des collégiens parvenant à se doter du brevet des collèges s'accrût fortement : inférieure à 30% au début des années 1950, elle s'éleva à 90% au début des années 1970. Cette forte croissance du nombre des collégiens provoqua une toute aussi forte augmentation du nombre des admissions en lycée, et donc des candidats au baccalauréat.

3. Des années 1970 à nos jours : une irrésistible fuite en avant.

Une réforme en date de 1968 fit passer le nombre des baccalauréats de trois (philosophie, sciences expérimentales, mathématiques) à 23 (les baccalauréats A, B, C, D, D', E, treize spécialités du baccalauréat technique F, trois pour le baccalauréat G, ainsi que le baccalauréat H). En outre, cette réforme ajouta aux traditionnels baccalauréats généraux, 17 baccalauréats techniques, signifiant que le lycée français s'engageait dans une politique de large diversification des filières, et d'accueil d'un plus grand nombre de jeunes, pour beaucoup membres de catégories socio-professionnelles moins favorisées que dans le passé. C'est ce qu'il a été convenu de nommer la "politique de démocratisation de l'enseignement secondaire"En 1985, ce mouvement s'amplifia avec la création du baccalauréat professionnel, qui se déclinait alors en près de 110 spécialités, et la transformation des baccalauréats techniques en baccalauréats technologiques. Aujourd'hui, il existe plus de 120 baccalauréats, plus de 150 si on prend en compte les spécialités entre lesquelles certains d'entre eux se subdivisent.

Il en résulta une véritable explosion des effectifs des lycées et donc du nombre des bacheliers : au nombre de 150000 en 1970, les nouveaux bacheliers furent 215000 en 1980, 305000 en 1990, 440000 en 2000, 530000 en 2010, et en 2020. Dans le même temps, les taux de réussite à l'examen du baccalauréat connurent une hausse régulière et très forte : 61% en 1970, 63% en 1980, 72% en 1990, 78% en 2000, 87% en 2010, 88,6% en 2019, et et 95,7% en 2020. Quand au taux de bacheliers dans une génération, qui n'était que de 20% en 1970, il s'éleva à 26% en 1980, 43% en 1990, 63% en 2000, 66% en 2010, 77% en 2015 et 80% en 2019.

Parallèlement, on assiste à la forte croissance d'un autre indicateur qui est celui de la part des bacheliers qui obtiennent ce diplôme avec une mention : en 1970, ils furent 4% à obtenir une mention bien (avec entre 14 et 15,9/20 de moyenne) et 1,5% une mention très bien (16/20 de moyenne ou plus). Depuis, ces chiffres ont fortement augmenté : 22% des reçus au baccalauréat de la session 2019 l'ont été avec mention bien ou très bien (dont 7% de mentions très bien); et 30% en 2020 (dont 12,3% de mentions très bien"). Ainsi, à l'inflation des taux de réussite au baccalauréat s'ajoute une forte augmentation de la part de ceux qui l'obtiennent avec mention bien ou très bien.

4. Une dégradation de la valeur individuelle du baccalauréat, partiellement compensée par une tendance à la prolongation des études dans l'enseignement supérieur ...

Aujourd'hui, il n'est plus guère de personnes pour se bercer d'illusion : nul ne peut sérieusement nier que le baccalauréat, en se délivrant à une part croissante de la population, a progressivement perdu de sa valeur individuelle.

S'il y avait le moindre doute sur ce point, il suffirait de constater le fait que la procédure télématique Parcoursup, qui organise la répartition des élèves des classes terminales vers les diverses formations supérieures, impose un calendrier qui fait très peu de cas des résultats obtenus aux épreuves du baccalauréat. En effet, c'est vers la dernière semaine du mois de mai que, chaque année, les candidats commencent à recevoir les réponses à leurs diverses candidatures. Or, à cette date, les épreuves de fin d'année de terminale du baccalauréat n'ont pas encore commencé. Ainsi s'explique le fait que, mises à part les notes acquises par un élève dans le cadre de la part de contrôle continu qui est prise en compte dans le dossier Parcoursup , et les notes obtenues lors des épreuves anticipées du baccalauréat qui se déroulent en fin d'année de première (représentant au total 40% de l'évaluation au baccalauréat), une grande partie des notes obtenues lors des épreuves finales du baccalauréat (philosophie, les deux enseignements de spécialité, le grand oral...soit plus de la moitié de l'ensemble des coefficients) ne sont pas prises en comptes par les "commissions d'examen des voeux" (jurys) chargés de classer les candidats à l'admission dans l'enseignement supérieur.

Cependant, sauf dans quelques rares cas dérogatoires particuliers, du fait de son statut de "premier grade universitaire" (hérité des textes fondateurs de 1808, jamais abrogés depuis), la réussite au baccalauréat (ou à un diplôme équivalent) est une condition du passage dans l'enseignement supérieur. Ainsi s'explique qu'un lycéen qui aurait reçu une proposition d'affectation via Parcoursup, et l'aurait acceptée, en est automatiquement retiré en cas d'échec au baccalauréat. C'est sans nul doute ce qui fait que ce diplôme conserve un semblant de respectabilité. Mais chacun sait aujourd'hui que "ce qui fait la différence" entre les candidats à l'admission dans l'enseignement supérieur, ce n'est pas le fait d'avoir réussi (ou pas) à se doter du baccalauréat, mais la qualité du parcours accompli au lycée, notamment tout au long des années première et terminale.

Les familles prouvent d'ailleurs qu'elles ont pour la plupart pleinement pris conscience de ce phénomène de détérioration de la valeur individuelle du baccalauréat par le fait qu'elles sont de moins en moins nombreuses à se contenter d'un tel diplôme. De longue date, on observe que les bacheliers généraux poursuivent presque tous (97% en 2019) leurs études dans l'enseignement supérieur, ce qui est parfaitement logique compte tenu des caractéristiques de ces cursus d'études. Il en va de même pour les bacheliers technologiques, mais dans une moindre proportion (85% d'entre eux en 2019). C'est par contre plus surprenant de la part des bacheliers professionnels qui sont désormais plus de la moitié à faire un tel choix (jusqu'à plus de 80% dans certaines spécialités), alors que ce diplôme est officiellement conçu pour permettre d'accéder à un emploi dès la sortie de classe terminale professionnelle.

Tout se passe comme si, pour se protéger de la perte de valeur individuelle du baccalauréat, les "consommateurs d'école" (familles) étaient de plus en plus convaincus qu'il faut aller chercher aux niveaux bac + 2/3 au moins, voire bac + 5 et plus, les niveaux de formation qui permettent de se distinguer. Notons que certaines catégories de bacheliers y sont officiellement encouragés par des "quotas de places réservées" (en IUT pour les bacheliers technologiques, en BTS pour les bacheliers professionnels). Il faut aussi voir en ce phénomène une conséquence du fait que la France, comme l'ensemble de ses partenaires de l'Union européenne, a adhéré à l'objectif commun d'amener à 50% la part d'une génération parvenant à se doter d'un diplôme de l'enseignement supérieur de niveau bac + 2/3, alors qu'il n'est que de 32% aujourd'hui. Nul besoin d 'être un grand analyste pour comprendre qu'on n'y parviendra que si une plus grande part des bacheliers font le choix de prolonger leurs études. Or, pour les bacheliers généraux et technologiques, les marges de croissance de ce taux sont faibles. C'est donc principalement du côté des bacheliers professionnels que se trouve le "gisement potentiel d'élèves" qui peuvent venir alimenter la "machine" à produire 50% d'une génération parvenant à se doter d'un diplôme de niveau bac + 2/3 ou plus.

5. ... et par la quête du "bon" baccalauréat, préparé dans un "bon" lycée.

Autre façon de se protéger de la détérioration de la valeur individuelle du baccalauréat : la quête de plus en plus forte du "bon baccalauréat", de préférence préparé dans un "bon lycée".

  • La quête d'un "bon" bac :

Depuis nombre d'années, on a observé qu'aux moments où elles expriment leurs voeux d'orientation vers une filière de préparation à un baccalauréat (en fin de troisième et de seconde générale et technologique), les familles font des voeux qui procèdent de plus en plus d'une vision très hiérarchisée des filières de lycée. Longtemps, le baccalauréat général S occupa la place de leader, suivi par les deux autres baccalauréats généraux (ES surtout, L dans une moindre mesure). On observe en outre le fait que de plus en plus de familles s'efforcent de permettre à leur(s) enfant(s) de préparer ces baccalauréats généraux dans le cadre d'une filière internationale ou européenne. Les filières générales sont suivies par la variété des filières technologiques, la dernière position hiérarchique étant occupée par la vaste famille des filières professionnelles. La réforme du lycée, et notamment de la voie générale, progressivement mise en oeuvre depuis la rentrée de l'année scolaire 2019/2020, vise officiellement un objectif de suppression de cette hiérarchie. Pour cela, il a été décidé de fusionner les trois anciens baccalauréats généraux en un seul. Force est cependant de constater que la hiérarchie des parcours n'est pas si simple à supprimer car on la retrouve fortement dans les choix d'enseignements optionnels dits "de spécialité" que les familles doivent faire en entrant en première du nouveau lycée : qui ne voit par exemple qu'opter, lors de l'entrée en première générale du nouveau lycée, pour les enseignements de spécialité de mathématiques, physique-chimie et sciences de la vie et de la Terre, permet de reconstituer un parcours de type "S" ?

Sur ce point, vous noterez que chaque fois qu'un Ministre de l'Education nationale s'est attelé à un projet de réforme du lycée, et/ou du baccalauréat, il a justifié cette démarche par la nécessité de "rééquilibrer les filières", donc de lutter contre la hiérarchisation jugée excessive des filières. Force est de constater que malgré un large consensus sur un tel objectif, nul à ce jour n'y est vraiment parvenu. Au moment où nous rédigeons cet article, il est encore trop tôt pour dire si la dernière en date de ce type de réformes - celle du Ministre Jean-Michel Blanquer - y parviendra. Notre pronostic est qu'on n'y parviendra pas plus qu'avec les précédentes réformes de ce type. Comme le dit fort justement Alain Boissinot, ancien recteur, ancien conseiller de divers Ministres de l'Education nationale, "la hiérarchie des filières correspond à des réflexes sociétaux très profonds", si bien que les responsables ministériels ne parviendront probablement pas à atteindre un tel objectif.

  • La quête d'un "bon" lycée :

En outre, un nombre croissant de familles déploient des trésors d'ingéniosité dans le but que leur(s) enfant(s) parviennent à se faire admettre dans un lycée ayant la meilleure réputation possible. De nombreux sociologues de l'éducation ont mis en lumière les stratégies que développent de plus en plus de familles en vue de contourner l'obstacle de la "carte scolaire" qui vise en principe à fixer a priori le cadre géographique au sein duquel il est possible d'exprimer ses voeux d'affectation vers tel ou tel lycée. De l'utilisation du droit de se porter candidats pour une admission dans un établissement privé sous contrat, à la recherche du logement localisé dans la "bonne zone d'affectations scolaire", en passant par certains choix d'orientation très spécifiques (diverses options, concernant notamment certaines langues étrangères rarement proposées) ... diverses possibilités existent qui permettent d'échapper - si on y tient - au déterminisme qui préside aux affectations en lycée. Notons sur ce point que le facteur le plus favorable à une telle stratégie est celui qui découle du niveau scolaire atteint par l'élève : au plus celui-ci est élevé, au plus une dérogation à l'affectation dans le cadre de la carte scolaire est possible. Voila pourquoi certains parents d'élèves de collège se montrent si exigeants en ce qui concerne la performance scolaire accomplie par leur(s) enfant(s).

6. Vers une transformation majeure du statut du baccalauréat ?

En l'état actuel du Code de l'Education, et malgré la dégradation progressive de sa valeur individuelle, le baccalauréat est bien plus qu'un simple certificat de fin d'études secondaires : il a le statut de "premier grade universitaire", qui découle de la loi fondatrice de 1808, jamais abrogée à ce jour. Du fait de ce statut, le baccalauréat remplit de droit une double fonction : certificative (il atteste que tout bachelier est supposé avoir acquis les savoirs et savoir faire fondamentaux dont on peut se doter à l'occasion des années lycée), et d'orientation (il octroie un droit d'accès aux études supérieures universitaires non sélectives).

Cette double fonction avait tout son sens à l'époque où le baccalauréat ne se délivrait qu'à quelques dizaines de milliers de lauréats chaque année, à l'issue d'épreuves rigoureuses et par des jurys qui ne laissaient passer que moins d'un candidat sur deux. Peut-elle perdurer avec les plus de 700000 bacheliers que livre désormais chaque année l'enseignement secondaire français, à plus de neuf candidats sur dix ?

  • La fonction "certificative" est fortement bousculée par la massification :

Dans les pages précédentes de cet article, nous avons mis en lumière le phénomène de massification progressive du baccalauréat. D'abord réservé à une élite, il est devenu un diplôme très largement diffusé (aujourd'hui, plus de 85% d'une génération en sont détenteurs), et d'accès de plus en plus facile (plus de 90% de réussite aujourd'hui), De diplôme rare, le baccalauréat est progressivement devenu un diplôme abondamment distribué, ce qui a fortement réduit sa valeur individuelleCes tendances conduisent un nombre croissant de personnes à s'interroger sur le fait que malgré tout, le baccalauréat conserve, de par une loi remontant à plus de deux siècles, une fonction certificative qui fait que tout détenteur de ce diplôme est supposé être porteur des savoirs et savoir faire fondamentaux qui sont supposés avoir été acquis à l'issue du lycée. Or, cette position est de moins en moins crédible : à l'évidence, un écart grandissant se creuse entre les savoirs et savoir faire qui sont supposés avoir été acquis, et ceux qui suffisent pour pouvoir se doter de ce diplôme.

  • Quand à la fonction "orientation", force est de constater que, malgré la dégradation de sa valeur individuelle, le baccalauréat, en tant que diplôme universitaire d'Etat, conserve un avantage de plus en plus considéré comme exorbitant : le droit d'accès automatique à une formation universitaire de premier cycle non sélective.

Conformément à la loi napoléonienne de 1808, le Code de l'Education d'aujourd'hui continue de faire du baccalauréat un diplôme d'Etat, premier grade universitaire, procurant à ses détenteurs un droit d'accès automatique à une formation universitaire de premier cycle non sélective. Peut-on continuer ainsi ?

Pour s'adapter à la dégradation de la valeur individuelle de ce diplôme, on a progressivement multiplié les formations supérieures sélectives. Ce phénomène compensatoire a d'abord concerné des écoles de toutes sortes (grandes écoles ou écoles spécialisées) , les classes préparatoires aux grandes écoles, mais aussi des formations tels les IUT, STS..., et plus récemment, des formations universitaires telles les licences doubles, les classes préparatoires universitaires, etc. Aujourd'hui, ce que les spécialistes qualifient de "secteur d'études supérieures fermé" (c'est-à-dire "sélectif à l'entrée"), représente en France un peu plus de la moitié de l'offre de places proposées aux bacheliers. Reste que près de la moitié des places à prendre font partie du "secteur ouvert" ("non sélectif à l'entrée"). C'est pour ce secteur de formations supérieures que le statut du baccalauréat joue à plein ... et que des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour en contester la portée jugée exorbitante au regard de la dégradation de la valeur individuelle de ce diplôme.

Contre partie de ce système "dual" (secteur non sélectif/secteur sélectif) : les taux de réussite dans les formations non sélectives (pour la quasi totalité situées en université) y sont fort modestes. En moyenne, seuls 40% des élèves entrant en première année d'une de ces formations parviennent à se doter du grade de licence, dont près de la moitié en quatre ou cinq ans au lieu des trois années normalement requises. Ainsi, tout se passe comme si le nécessaire travail d'élagage que l'enseignement secondaire ne fait plus, est désormais confié aux premiers cycles universitaires non sélectifs. Comme nous le déclare crûment un Président d'université qui a souhaité rester anonyme, "nous devons faire en premier cycle le ménage que l'enseignement secondaire ne fait plus". Bien évidemment, il en va tout autrement du côté des formations supérieures sélectives : les élèves fragiles en étant écartés (on les retrouve alors dans les formations universitaires non sélectives où ils échouent pour la plupart), les taux de réussite y sont très élevés.

Autre phénomène compensatoire : l'émergence, dans un nombre croissant d'universités, de licences (ou PASS : "parcours accès santé spécifique") non sélectives, mais à capacités d'accueil limitées. Introduit par Parcoursup, ce cas de figure - de plus en plus fréquent - s'ajoutant au fait que désormais, tous les bacheliers (ou équivalents) candidats à une formation supérieure sont classés, conduit à ce que dans un nombre croissant de formations officiellement non sélectives, on s'autorise à ne pas retenir la candidature certains des candidats les moins bien classés. Cette situation est aujourd'hui fréquente concernant la PASS (première année des études de santé), mais aussi les licences de droit, psychologie, STAPS, économie-gestion... procèdent à une forme de tri des candidats qui les fait fortement ressembler à des formations sélectives.

Faut-il aller plus loin ?

Dans une note en date du 15 juin 2016, intitulée "Sauver le baccalauréat", le "think tank" Terra Nova propose d'élargir la réflexion concernant le baccalauréat en l'inscrivant dans une réflexion plus globale sur le rôle joué par l'orientation au lycée : "il faut une articulation plus claire entre les exigences des lycées et les attendus des formations supérieures". Et d'en appeler à ce que les lycées s'inscrivent plus qu'ils ne l'ont fait dans le passé "dans une logique de réforme profonde de l'orientation (...). Dans le futur, il faudra mieux accompagner les projets d'orientation ou d'insertion professionnelle des élèves". Le Président de la République lui-même a pris position en faveur d'une telle évolution : dans Le Nouvel Observateur du 10 novembre 2016, il exprimait l'avis qu' "on n'a pas pensé le système (d'enseignement secondaire) pour traiter autant de bacheliers", ce qui, selon lui, fait que "les inégalités se recréent après le bac, entre ceux dont les parents ont une bonne visibilité sur les formations supérieures, et ceux qui sont désorientés, s'inscrivent à la fac (non sélective) et ne finissent pas la première année. C'est un gâchis pour eux, pour l'université et pour la société. Le problème est donc celui de l'orientation dans tout le lycée".

Conclusion :

L'ensemble de ces observations, et bien d'autres, constituent à nos yeux une sorte de "critique en creux" du lycée, accusé de ne pas suffisamment préparer les élèves (et leurs parents) aux choix de leurs études supérieures.

De ce point de vue, il conviendrait de renforcer la fonction d'orientation des lycées. C'est l'un des objectifs visés par la réforme du lycée et du baccalauréat du Ministre Jean-Michel Blanquer, qui se déroule progressivement depuis 2019. Il est trop tôt (cette réforme s'appliquera au niveau des classes terminales en 2020/2021, et le nouveau baccalauréat ne verra le jour qu'en 2021), pour voir si on y parviendra, mais force est de constater que diverses mesures récentes permettent d'espérer une réponse positive, du moins en partie : nomination obligatoire d'un deuxième professeur principal en classe terminale, dotation d'un volume annuel de 54 heures par classe pour l'accompagnement des projets d'orientation, organisation de "journées de l'orientation" au sein des établissements, développement des partenariats avec les établissements d'enseignement supérieur, etc. 

L'idée est claire : si on veut cesser de voir l'accès en première année de l'enseignement universitaire non sélectif se transformer en cauchemar pour un trop grand nombre d'élèves de bacheliers, et ce sans supprimer pour autant le droit d'accès aux études universitaires non sélectives, alors, il faut que l'accompagnement des projets d'orientation scolaire et professionnel soit plus efficient qu'il ne l'a été jusque-là.

Si on n'y parvient pas, on prendra le risque de voir s'ouvrir toutes grandes les portes d'une réforme plus radicale, et socialement très sensible, qui est celle de la transformation du statut actuel du baccalauréat, qui pourrait devenir un simple certificat de fin de scolarité secondaire, comme l'est devenu le brevet à l'issue des années collège. Il en résulterait alors la probable montée des procédures de sélection à l'entrée des formations supérieures actuellement non sélectives.

Bruno MAGLIULO

Dernière modification le mercredi, 15 juillet 2020
Magliulo Bruno

Formateur/conférencier/auteur Orientation scolaire et professionnelle - Inspecteur d'Académie honoraire -  Auteur, dans la collection L'Etudiant (diffusion éditions de l'Opportun) de :

  • SOS Parcoursup
  • SOS Le nouveau lycée (paru le 19 septembre 2019)
  • Bien choisir ses études à l'université

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