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Au Québec, plusieurs voix réclament la mise en place par le gouvernement d’une réflexion collective sur l’éducation … cependant le gouvernement n’a toutefois pas répondu à cette demande. Alors quatre organisations citoyennes, Debout pour l’école ! [i] Je protège mon école publique (JPMÉP) [ii] École ensemble [iii] et le Mouvement pour une école moderne et ouverte (MÉMO) [iv] ont uni leurs efforts afin de permettre une réflexion collective sur la formation des jeunes. [v]

 

Le Document de participation qui sert à orienter les discussions se fonde sur de nombreuses analyses et recherches et ne se prétend pas neutre.

il s’appuie sur les valeurs défendues par les quatre organisations à l’origine de Parlons éducation. On y propose cinq thèmes liés à des enjeux majeurs en éducation. Les participants à chacun des forums citoyens discuteront de :

  1. Repenser la mission de l’école d’aujourd’hui et de demain ;
  2. Construire un système d’éducation équitable pour tous les élèves ;
  3. Viser l’inclusion sociale et culturelle de toutes les populations scolaires ;
  4. Respecter et valoriser les compétences professionnelles de tous les
    personnels scolaires ;
  5. Démocratiser le système scolaire québécois dans toutes ses composantes.Chaque thème se décline en plusieurs sous-questions qui guident les interventions des citoyens réunis en petits groupes d’une vingtaines de personnes dans des classes du Cegep du Vieux Montréal. Les quelques deux cents participants étaient des gens de tous âges, dont plusieurs à cheveux blancs.

Nous pouvions changer d’équipe lors du traitement de chaque thème. C’est ce que j’ai fait. Les thèmes ont été discuté dans le désordre. Je ne prétends pas rapporter toutes les discussions et parfois mes textes mentionnent particulièrement mes interventions lorsque le sujet touchait davantage mes intérêts. J’ai été une participante active !

Viser l’inclusion sociale et culturelle de toutes les populations scolaires

C’est le vendredi soir que nous avons dialogué sur ce thème. Les premiers échanges portaient sur la valorisation et l’inclusion des perspectives et valeurs des membres de Premières nations et des Inuits au sein de l’école québécoise.

Montréal est un territoire autochtone non cédé. Nous avons reconnu que nous étions en territoire autochtone non cédé par voie de traité et saluons ceux et celles qui, depuis des temps immémoriaux, en ont été les gardiens traditionnels. Nous exprimons notre respect pour la contribution des peuples autochtones à la culture des sociétés ici et partout autour du monde.

Cette reconnaissance du territoire permet d’éveiller les gens à la présence des onze nations autochtones du Québec. Les participants ont souligné l’importance de créer des ponts entre nous, de respecter les cultures autochtones, d’en intégrer certaines caractéristiques à l’enseignement scolaire de tous les jeunes québécois afin que ces derniers soient conscients de la présence des premières nations ainsi que de leur apport à la culture traditionnelle québécoise dont voici quelques exemples : la récolte de la sève d’érable, les raquettes pour marcher sur la neige ou les canots et les kayaks pour circuler sur nos cours d’eau.

Les élèves issus de l’immigration

La seconde question est dans quelle mesure les personnels scolaires sont-ils capable de prendre en compte la diversité des besoins et des réalités des élèves issus de l’immigration. Ma participation a été de rappeler cet excellent webdocumentaire produit d’une collaboration entre l’UQAM et la Commission scolaire de Montréal : Des racines et des ailes https://webdocumentaireaccueil.uqam.ca/#Accueil au sujet duquel j’ai écrit un article en 2016 sur École branchée https://ecolebranchee.com/webdocumentaire-reussite-eleves-immigrants/.

Respecter les divers parcours scolaires

La dernière discussion de la soirée portait sur comment tenir compte de la diversité du parcours scolaire des élèves et comment faire en sorte que la formation professionnelle soit un choix valorisé ?

Mon intervention a été de présenter le modèle du Réseau CFER https://reseaucfer.ca/. CFER est le regroupement de 23 écoles-entreprises dont le curriculum particulier s’adresse à une clientèle d’écoliers de 15 ans et plus pour leur offrir une formation préparatoire au travail. La pédagogie CFER vise le développement de cinq valeurs : l’engagement, le respect, l’effort, l’autonomie et la rigueur. En développant ces valeurs, les élèves deviendront des personnes autonomes, des citoyens engagés et des travailleurs productifs. «Une vie heureuse et un niveau de vie acceptable sont parfaitement accessibles à une personne autonome, un citoyen engagé et un travailleur productif, peu importe le diplôme obtenu.» telle est la philosophie de Normand Maurice, le fondateur des CFER

Repenser la mission de l’école d’aujourd’hui et de demain

Le Programme de formation de l’école québécoise décline la mission de l’école en trois verbes : instruire, socialiser et qualifier. Aucun participant de mon groupe a remis en question : instruire et socialiser. Quant à l’objectif de «qualifier» qui selon le sens donné par le gouvernement signifie quitter le secondaire (l’équivalent du collège) avec un diplôme d’études secondaire, les participants ont critiqué cette mission. Nous avons aussi regretté qu’une mission de l’école ne consiste pas au développement harmonieux de toutes les facettes de l’individu et d’un citoyen sain.

Selon John Dewey l’éducation est un processus social, un processus de partage de l’expérience. Il a écrit : L'éducation est un progrès social. L'éducation est non pas une préparation à la vie, l'éducation est la vie même. Ne l’oublions pas. Tentons de faire de nos écoles de véritables milieux de vie.

Quelques pensées de Condorcet ont aussi été rappelé au groupe :

L’habitude de vouloir être le premier est un ridicule ou un malheur pour celui à qui on la fait contracter, et une véritable calamité pour ceux que le sort condamne à vivre auprès de lui. (Premier mémoire)»…

«Il est bien étrange, se désolait déjà le philosophe genevois (Jean Jacques Rousseau), que, depuis qu’on se mêle d’élever des enfants, on n’ait imaginé d’autre instrument pour les conduire que l’émulation, la jalousie, l’envie, la vanité, lavidité, la vile crainte, toutes les passions les plus dangereuses […] et les plus propres à corrompre l’âme.» («Emile ou de l’éducation», Livre II).…

«la vie humaine n’est point une lutte où des rivaux se disputent des prix; c’est un voyage que des frères font en commun, et où chacun employant ses forces, en est récompensé par les douceurs d’une bienveillance réciproque, par la jouissance attachée au sentiment d’avoir mérité la reconnaissance ou lestime». (Condorcet, «Premier mémoire»)

«Si la condition première de toute instruction est de n’enseigner que des vérités, alors les établissements que la puissance publique y consacre, doivent être aussi indépendants qu’il est possible de toute autorité politique (Rapport sur l’instruction publique). Dans le rapport d’avril 1792, Condorcet propose de fonder une société nationale des sciences et des arts qui aurait pour mission de garantir la qualité scientifique des programmes et de rédiger les manuels scolaires. … La seule autorité légitime que l’école est en droit d’admettre est l’autorité scientifique… Être un lieu d’instruction, préservé et indépendant car voué à l’émancipation de tous les hommes, telle est la définition que pourrait donner Condorcet de l’école.» [vi]

Les écrans

Plusieurs s’opposaient à l’usage des écrans à l’école.  Une participante enseigne dans une école où il n’y a aucun écran, peut-être une école Steiner.  Il m’a semblé que pour plusieurs l’usage que fait l’école des «écrans» consisterait principalement en cours de type ZOOM ou le visionnement de vidéos. Or, les technologies numériques sont souvent utilisées au primaire moins pour remplacer l’enseignant et plus comme instrument de création par les élèves.  De mon côté, j’ai indiqué qu’il est possible d’utiliser des applications d’IA pour faciliter l’apprentissage de ce qu’on appelle «les drills» [vii] car un robot peut faire répéter un exercice à un élève sans fatigue et aussi graduer l’ordre de présentation des exercices en fonction des résultats de l’élève.

Interdisciplinarité

Quant à la question relative à la répartition des matières scolaires et s’il est possible de développer davantage de liens entre elles, un participant a conté avoir entendu des enseignants.es avouer qu’ils n’avaient pas la culture générale nécessaire pour créer des activités interdisciplinaires. Ici, la formation des enseignants est remise en question.  Ne pourrait-on pas leur assurer une culture générale suffisante ?

Ouverture au milieu

La dernière question de ce thème consiste en la remise en question des heures d’ouverture et fermeture des écoles afin de favoriser l’établissements de liens avec le milieu.

Pourquoi les écoles ne pourraient-elles pas être ouvertes en soirée et les samedis et dimanches afin de faciliter la tenue d’évènements communautaires pour les parents et leurs enfants ?  De mon côté, j’ai aussi proposé une ouverture à la communauté avec la possibilité de mener les élèves visiter des marchands et artisans locaux.  La visite d’une boulangerie par exemple par les jeunes élèves pourraient favoriser la prise de conscience qu’il y a diverses façons de gagner sa vie. Au retour en classe on fera des mathématiques (mesure des ingrédients), de la chimie (l’action de la chaleur), de la biologie (les levures), de l’écologie ( les sols et la culture du blé), d’initiation à une culture générale ( la fabrication du pain, le développement des premières civilisations, les divers types de pains fabriqués selon les origines - baguettes, pain brioché, pumpernickel, tortillas, naan, baguels, pita, etc.).

Respecter et valoriser les compétences professionnelles de tous les personnels scolaires

Un des gros problème au Québec est la précarité, près de la moitié des enseignants ont un emploi à statut précaire. Cette condition empêche le développement d’équipes écoles ainsi que l’atteinte d’une autonomie professionnelle car comme employé précaire, on évite de brasser la cage.  Selon les participants de mon groupe, la structure du système est à revoir.  La qualité structurelle influence la qualité du produit. 

Mentorat

On propose le mentorat pour accompagner les jeunes enseignants.es.  Le potentiel de l’enseignant n’est pas toujours utilisé. Le métier comprend une mise à disposition de leur temps, une surcharge de travail dans des domaines où ils ne sont pas formés et sans soutien pédagogique adéquat, alors qu’ils se voient souvent accorder les tâches les plus complexes en raison du système d’ancienneté. 

Gouvernance

Le nouveau modèle de gestion publique se fonde sur le modèle de gouvernance, un modèle de gestion issu l’entreprise privée. On met les écoles en concurrence les unes avec les autres. Les parents ont souvent une relation de client avec l’école à la quelle ils imposent leurs exigences.  D’un autre côté, les services scolaires refusent les initiatives des parents pour améliorer le milieu, par l’aménagement des cours d’écoles par exemple, sous prétexte d’égalité entre les écoles et que les écoles dont les parents sont plus à l’aise financièrement seraient favorisées.

Construire un système d’éducation équitable pour tous les élèves

Nous avons au Québec ce que l’on nomme familièrement un système d’éducation à trois vitesses :

  • des écoles privées subventionnées à 75% par l’état ;
  • des écoles publiques à vocation particulière (sport/étude, internationale, danse, musique, etc) où sont admis les élèves en fonction de leurs résultats scolaires ;
  • des écoles publiques de quartier où l’éducation doit être inclusive, c’est-à-dire qu’elle doit tenir compte de la diversité des élèves. La classe ordinaire de l’école de quartier doit d’abord être considérée comme le lieu privilégié pour la scolarisation des élèves à problèmes (autisme, troubles dys, dysphasie, dyspraxie, troubles du comportement avec ou sans hyperactivité, retard mental et d’autres…), avec les adaptations et le soutien nécessaires.  Or avec les restrictions budgétaires imposées aux Centre de services scolaires, les soutiens à l’enseignant.e sont réduits année après année comme une peau de chagrin.

Plusieurs suggestions ont été proposées par les nombreux participants à cet atelier.  Tous s’entendent pour accepter que ce n’est pas possible financièrement de rendre publiques toutes les écoles privées car le gouvernement devrait non seulement combler le 25% payé par les parents mais aussi acquérir les bâtiments propriétés actuelles des diverses fondations ou corporations propriétaires. Par contre, en Ontario, la province voisine, les écoles privées ne sont pas subventionnées et ce sont les parents qui payent à 100%. Une solution serait des écoles privées non subventionnées et des établissements scolaires conventionnés qui doivent accepter les enfants du quartier, en particulier un intéressant ratio d’élèves ayant des difficultés (autisme, troubles dys, dysphasie, dyspraxie, troubles du comportement avec ou sans hyperactivité, retard mental, et autres…). 

Tronc commun

La plupart des participants ont exprimé d’établir un tronc commun d’enseignement jusqu’à 13 ans environ. Un modèle suggéré serait de consacrer une demi journée à l’enseignement des matières de base (ce que je nomme les outils de la connaissance) et les après-midi seraient consacrés à l’éducation de type pédagogie de projets, dans des laboratoires, des locaux plus ou moins spécialisé - Maker spaces, salle d’art plastique, de musique, de danse, gymnase, etc.-.  Pour remplacer les écoles à vocation particulière, les participants ont suggéré que toutes les écoles offrent des formations dans tous les domaines jusqu’à l’âge de 13 ans, c’est-à-dire la fin du premier cycle du secondaire.  À cet âge, les élèves ayant vécu une diversité d’expérience sauront si une école à vocation particulière correspond à leurs goûts et leurs habiletés.  Parfois, l’enfant de 12 ans qui commence le secondaire (le collège) est passionné de soccer (un exemple) mais cette passion n’est que temporaire et changera avec la maturité.

Réseau scolaire commun

Cette suggestion fort intéressante est proposée par le groupe École ensemble. Ce groupe a publié un document disponible en ligne : PLAN POUR UN RÉSEAU SCOLAIRE COMMUN  [viii] On y retrouve les idées partagées avec le groupe. Une transition sur six ans est prévue pour changer le système actuel vers celui préconisé par le groupe École ensemble.

  • Les frontières des bassins scolaires seront établies de manière à optimiser la proximité, la capacité d’accueil des écoles et la mixité socio-économique, l’objectif étant que les bassins scolaires d’un même territoire soient les plus semblables possible entre eux.
  • Pour parvenir à conserver les avantages des projets particuliers tout en en éliminant les désavantages, le présent plan recommande d’offrir des parcours particuliers à tous sur le modèle de la cinquième période. Il s’agit de réduire le temps alloué aux quatre périodes quotidiennes actuelles pour permettre la création d’une cinquième période utilisée pour des cours au choix qui viennent bonifier la formation générale.
  • Chaque école secondaire offrira à tous ses élèves un choix de parcours particuliers en s’assurant que ce choix de cours n’ait pas de conséquence ségrégative.
  • Les écoles privées non conventionnées ne recevront plus aucuns fonds publics et seront régies par le ministère de l’Éducation.

Je n’ai pas participé à la dernière session : Démocratiser le système scolaire québécois dans toutes ses composantes.  Par contre, j’ai discuté avec l’un ou l'autre au moment du lunch et des pauses.  Lors d’un de ces échanges informel, un groupe a exprimé regretter ces cours offerts autrefois au secondaire. Ils se souviennent avec nostalgie de ces enseignements «d’apprentissage de la vie». Pour l’un c’est d’avoir appris à faire un budget, pour l’autre c’est de savoir coudre suffisamment pour recoudre un bouton. Chacun avait un souvenir émouvant de ces apprentissages «de base» qui leur sont encore utiles au quotidien. Ces cours ont été remplacés par des mathématiques plus avancées, mais sont-elles utiles pour savoir faire une vinaigrette ou un potage aux légumes, réarmer un disjoncteur ou se découvrir des talents de sculpteurs en menuiserie ?

Ces forums sont suivis par des personnes passionnées par l’éducation. 

Qu’en restera-t-il ? Il faut avoir la foi. Merci et bravo aux organisateurs

[i] Debout pour l’école ! un collectif citoyen de réflexion et d’intervention sur l’éducation au Québec. https://deboutpourlecole.org/qui-sommes-nous/

[ii] Je protège mon école publique (JPMÉP), est un regroupement de parents qui réclament du gouvernement qu’il cesse les compressions dans le système scolaire primaire et secondaire et exigent que l’éducation redevienne une priorité au Québec. https://jpmep.com/le-mouvement/organisation/

[iii] École ensemble, Fondé par des parents d’élèves en juin 2017, École ensemble anime un espace de réflexion et de mobilisation afin que le Québec se dote d’un système d’éducation équitable en mettant fin à la ségrégation scolaire causée par les réseaux privé subventionné et public sélectif. https://www.ecoleensemble.com/

[iv] Mouvement pour une école moderne et ouverte (MÉMO), Le MÉMO est un mouvement citoyen panquébécois qui vise à valoriser et à promouvoir l’éducation et l’école publique au Québec comme levier de développement des personnes et des communautés locales. Les principales motivations du MÉMO sont : la réussite éducative, l’égalité des chances, l’inclusion et la mixité sociale, la participation citoyenne, la démocratie scolaire et le développement de l’école communautaire. https://fr-fr.facebook.com/EquipeMEMOCSDM/

[v] Document de participation https://www.parlonseducation.ca/wp-content/uploads/2022/12/DocumentParticipation_ParlonsEducation.pdf

[vi] Elrick Prairat, (2019) Ce que Condorcet a encore à nous dire sur l’éducation, https://theconversation.com/ce-que-condorcet-a-encore-a-nous-dire-sur-leducation-125113

[vii] Drilster,  Les 10 principes de conception des drills https://drillster.com/fr/les-10-principes-de-conception-des-drills/ Denise Morel, (2008) Qu’est-ce que j’enseigne? Qu’est-ce qu’ils apprennent? Des rapprochements à faire! Publié dans la Revue Vie Pédagogique http://www.mels.gouv.qc.ca/sections/viepedagogique/148/index.asp?

[viii] PLAN POUR UN RÉSEAU SCOLAIRE COMMUN LEVEZ LA MAIN POUR UN MEILLEUR SYSTÈME D’ÉDUCATION https://assets.nationbuilder.com/coleensemble/pages/114/attachments/original/1652084926/Plan-re%CC%81seau-commun_2022_FR_web_ecole_ensemble.pdf?1652084926

 

Dernière modification le vendredi, 24 mai 2024
Ninon Louise LePage

Sortie d'une retraite hâtive poussée par mon intérêt pour les défis posés par l'adaptation de l'école aux nouvelles réalités sociales imposées par la présence accrue du numérique. Correspondante locale d'Educavox pour le Canada francophone.