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Chaque année, au début du printemps, fleurissent dans divers organes de presse des "palmarès" et "classements" des lycées. Commencé dans les années 1980, la publication de ce type d'articles a progressivement pris de l'ampleur, portée par la massification du nombre des bacheliers et le souci croissant des familles de bien choisir son lycée, mais aussi par le fait que chaque publication d'un article consacré à ce sujet déclenche une forte augmentation de la diffusion du support qui le propose.

Le syndrome de la quête du "bon" lycée est devenu - en France comme dans bien d'autres pays - un phénomène de masse, et la mise à disposition des familles d'une information comparative sous forme d'un "palmarès" ou "classement" est - à tort ou à raison - désormais considérée comme un élément incontournable de la réflexion sur le choix du lycée.

1. Au début étaient les "palmarès" ou" classements" des lycées fondés sur la comparaison des taux bruts de réussite au baccalauréat, progressivement élargi à quelques autres indicateurs de performance scolaire :

Longtemps, on s'est contenté d'établir ces "palmarès" ou "classements" sur la base des seuls taux bruts de réussite au baccalauréat, globalement et/ou par série. Une telle façon d'aborder ce sujet avait du sens à l'époque où la part d'une tranche d'âge qui parvenait à se doter du baccalauréat en France était modeste, et le taux brut annuel moyen de réussite à cet examen inférieur à 65%, C'était le cas dans les années 1980/1990, lorsqu' apparurent dans la presse les premiers articles consacrés à ce sujet. A cette époque, le nombre des lycées qui pouvaient se vanter d'obtenir 95/100% de réussite au baccalauréat était relativement modeste, si bien que cet indicateur permettait à lui seul de marquer une différence significative par rapport aux nombreux autres dont les taux globaux de réussite étaient plus ou moins nettement inférieurs.

Aujourd'hui, le baccalauréat étant devenu beaucoup plus accessible que dans le passé, on observe que plusieurs centaines d'établissements affichent des taux de réussite au baccalauréat de 95 à 100 %.  Il en résulte que la distinction par ce seul indicateur a progressivement perdu de sa signification, obligeant à tenir compte d' indicateurs complémentaires tels que les taux d'élèves obtenant leur diplôme avec mention (très bien, bien ou assez-bien), la part de ceux qui parviennent à se faire admettre dans une filière sélective de l'enseignement supérieur, la proportion de celles et ceux qui parviennent à se doter du baccalauréat en trois ans pile après leur entrée en seconde (donc sans redoubler), etc. 

2. La prise de conscience progressive de la nécessité de tenir compte d'autres critères :

Les années 1980 furent celles du lancement d'un vaste chantier qui devait progressivement conduire à une forte expansion de la part d'une tranche d'âge parvenant à se doter d'un baccalauréat ou d'un diplôme équivalent. L'objectif alors fixé était de parvenir à 80% d'une tranche d'âge parvenant à se doter d'un baccalauréat ou d'un diplôme ou titre équivalent, objectif désormais atteint et qui sera sans doute largement dépassé dans les années futures. Cette indéniable réussite quantitative a été permise par la multiplication des filières de lycée, notamment par la création des baccalauréats professionnels, et par la généralisation progressive de la scolarité en lycée.

Dès lors, la définition de ce qu'est un "bon" lycée a fortement évolué : alors que la majorité des familles considéraient dans les années d'avant 2000 qu'un bon" lycée est avant tout un lycée performant en matière de réussite scolaire", donc affichant les meilleurs taux de réussite à l'examen du baccalauréat, on a progressivement dû tenir compte de l'hétérogénéité croissante du "public" scolarisé en lycée, non seulement pour ce qui est du potentiel de réussite compte tenu des acquis scolaires de chaque élève à l'issue du collège, mais aussi de la diversification des origines socio-économiques des familles et donc des aspirations et besoins de chacun. le niveau de réussite affiché par un tel établissement ne repose pas sur le seul critère de la performance purement scolaire.

Tout en continuant de prendre en compte les indicateurs de performance que nous venons de présenter de façon élargie, l'idée que d'autres facteurs tels que le milieu socio-professionnel des familles, la politique d'orientation au sein de l'établissement sur le parcours seconde/terminale (notamment les pratiques concernant l'usage du redoublement), le niveau scolaire préalablement acquis par les élèves lors de leur entrée au lycée, les retards de scolarité... doivent également être pris en compte. 

L'idée est donc progressivement venue que la bonne approche devrait désormais consister à classer les lycées non pas uniquement en fonction du taux brut de réussite au baccalauréat (éventuellement enrichi par d'autres indicateurs de performance), mais aussi prendre en compte la "valeur ajoutée" que l'établissement apporte à chacun de ses élèves du fait de son mode de fonctionnement pédagogique. C'est la raison pour laquelle les études auxquelles procède chaque année le Ministère de l'Education nationale sur ce sujet reposent sur une conception très élargie des facteurs qui influencent les résultats obtenus par les élèves au baccalauréat

3. Le concept de "valeur ajoutée" :

Comment mesurer ce qu'un lycée "ajoute" au niveau initial de ses élèves ? Autre façon de poser cette question : comment évaluer quantitativement, pour chaque lycée, les différences entre les "résultats obtenus" (ceux qui résultent des épreuves de l'examen final de l'enseignement secondaire : "le lycée Charles a obtenu 87% de réussite à la session de 2018 du baccalauréat"), et les "résultats attendus" compte tenu des caractéristiques économiques et sociales, mais aussi scolaires, des élèves ayant préparé et passé les épreuves du baccalauréat ? Dans cette logique, si un lycée affiche un taux de réussite de 87%, et que son taux attendu est de 76%, alors il offre à ses élèves une "valeur ajoutée" de 11% qui le rend meilleur qu'un autre dont le taux réel de réussite est de 92% (donc supérieur de 5%), mais qui présente un taux attendu de 98% (soit une "moins value" de 6%).

Pour parvenir à une telle façon de mesurer la qualité d'un lycée, il convient de tenir compte d'indicateurs plus diversifiés que ceux qui mesurent la réussite pourement scolaire indicateurs : la politique d'orientation de l'établissement (il s'agit essentiellement de prendre en compte les pratiques en matière de redoublement), la mise en œuvre de diverses activités pédagogiques permettant d'accompagner les élèves (tutorat, soutien, dédoublements d'effectifs de classe, études hors horaire officiel accompagnées par des personnels enseignant...), la proportion de filles dans la population scolarisée dans chaque lycée (ces dernières réussissant en moyenne mieux que les garçons à ce niveau de scolarité), le niveau des acquis scolaires (connaissances et compétences) à l'issue du collège mesuré par les notes obtenues lors des épreuves du diplôme national du brevet, les éventuels retards scolaires constatés à l'entrée au lycée, les catégories socio-professionnelles des familles...

Cette méthode présente donc l'avantage de fonder l'analyse des résultats obtenus par chaque lycée sur un panel de critères très large et plus significatif : les indicateurs de performance scolaire (le taux de réussite observé au baccalauréat, la proportion des élèves obtenant le baccalauréat avec mention ), mais aussi  les acquis des élèves en sortant du collège, leur âge au moment de l'entrée en seconde..., ainsi que ce qu'il est convenu de nommer les "effets de structure" produits par l'établissement fréquenté (sa politique en matière d'orientation, d'accompagnement des élèves, la stabilité des équipes pédagogiques...), et enfin, en prenant en compte les milieux socio-professionnels d'appartenance des familles dont l'enfant fréquente le lycée. On peut ainsi valoriser l'image des lycées qui, bien que recrutant des élèves qui ne sont pas les plus brillants à la sortie du collège, et sont majoritairement issus de catégories socio-professionnelles défavorisées, parviennent à les élever vers un niveau remarquable de réussite, même si cette performance est significativement plus modeste que celle réalisée par d'autres lycées, ayant bénéficié pour cela d'un recrutement d'élèves de bien meilleur niveau en moyenne, et dotés de tous les avantages que procure l'appartenance à des catégories socio-professionnelles plus favorisées.

4. Les données publiées sur ce thème par le Ministère ne constituent donc pas un "palmarès" ou un "classement" ... contrairement à l'usage qu'en font la plupart des organes de presse :

Chaque année, lors de la publication de ses "indicateurs de résultats" concernant plus de 2300 lycées, le Ministère prend bien soin de clamer haut et fort qu'il ne s'agit pas d'un "palmarès", puisque les données qui résultent de cette évaluation visent avant tout à mettre en lumière la plus ou moins grande capacité de chaque lycée à procurer à ses élèves une "valeur ajoutée", telle que nous venons de l'expliciter. De ce point de vue, les "bons" lycées sont ceux qui "ajoutent" le plus au niveau initial de leurs élèves, et non ceux qui obtiennent les meilleurs taux de réussite au baccalauréat. De fait, si on se rend sur le site ministériel qui publie les résultats de cette étude (www.education.gouv.fr), on trouve les résultats pour chaque lycée en terme de taux observés, taux attendus, valeur ajoutée ... mais aucun classement des établissements.

Cependant, pour une importante partie des organes de presse, une telle façon de présenter les résultats de cette étude n'est guère "vendeur". Ainsi s'explique que la quasi totalité des articles qui paraissent chaque année courant mars sur ce sujet s'intitulent "palmarès des lycées" ou "classement des lycées" et proposent divers tableaux classant les lycées par ville/département/académie ... Pour justifier une telle approche du sujet, la plupart des rédacteurs de ces articles n'hésitent pas à ne retenir qu'une partie des indicateurs de l'étude ministérielle : celle qui correspond aux indicateurs de réussite au baccalauréat. Ajoutons que dans l'esprit de nombreux parents d'élèves et élèves (mais aussi professeurs et personnels de direction exerçant dans les lycées les plus réputés), ces indicateurs de réussite au baccalauréat demeurent les plus significatifs.

Prenons l'exemple du "Palmarès 2019 des meilleurs lycées " publié par Le Figaro/Etudiant.

Pour chaque académie on dresse un tableau de classement des lycées allant du meilleur au moins bon, accompagné de deux indicateurs statistiques extraits de l'étude ministérielle : le % de réussite global au baccalauréat, et le % de mentions (assez-bien, bien ou très bien). C'est ainsi par exemple que sont présentés les 61 lycées de l'académie de Montpellier, le "meilleur" étant le lycée Saint Louis de Gonzague de Perpignan. Or, si on regarde du côté de l'étude ministérielle, ce même lycée est présenté différemment : on signale un taux de réussite constaté de 100% et un taux attendu de 98%, donc une "valeur ajoutée" de 2%, ainsi qu'un taux de mention constaté de 85% et un taux attendu de 75% (donc une valeur ajoutée de 10%), mais point de classement dans cette présentation ministérielle. Il en va de même pour chaque établissement.

5. Alors, quel est le lycée idéal pour chacun ?

Peut-on dire que c'est le lycée qui, dans la ville ou l'agglomération où on vit, affiche les taux de réussite les plus élevés, avec en outre la part de mentions la plus grande ? Nous ne nierons pas que pour certains élèves c'est une bonne réponse. Pour une minorité d'élèves de fort bon niveau, ayant acquis en collège de solides connaissances et compétences, n'ayant jamais redoublé, ayant une grosse capacité de travail, l'esprit de compétition... le "bon" lycée est un établissement "d'élite", très sélectif, mettant principalement l'accent sur le quête du plus haut niveau scolaire possible.

Mais tous les élèves ne correspondent pas à un tel portrait robot. Pour d'autres, le "bon" lycée est plus accompagnateur que sélectif : c'est un établissement dans lequel chaque élève bénéficie d'une attention personnelle de la part des professeurs et autres membres de l'équipe pédagogique, d'un accompagnement de tous les instants, d'une politique d'évaluation plus formative que sommative, d'une "vie scolaire" (hors la classe) stimulante faite d'activités variées : culturelles/sportives/artistiques/sociales, d'un accompagnement dans la durée de son projet d'orientation ... dans ce cas, l'objectif est moins de viser l'excellence que l'épanouissement global de chacun.

D'autres sont à la recherche d'un lycée "différent" permettant de répondre à des aspirations spécifiques : pratique d'un sport ou art de haut niveau, culture et langue régionale, ouverture internationale, pédagogie particulière (Steiner, Montessori ...), religion, voire préférence pour une scolarité à domicile.

Certaines familles sont portées par des motivations moins "avouables" telles que le souci de protéger l'enfant des risques (réels ou supposés) de violence, harcèlement... voire le refus d'une certaine mixité ethnique et/ou religieuse.

Il résulte de ce panorama rapide que le "bon" lycée est manifestement celui qui correspond au potentiel et aux aspirations de chacun. A chacun sa définition. Au plus l'élève y trouve une bonne adéquation entre sa personnalité et son potentiel de réussite scolaire, au plus il y a des chances qu'il s 'y sente bien, donc motivé, et parvienne à un bon niveau de réussite, telle du moins qu'on l'entend dans ce type d'établissement. Le lycée "idéal" n'est donc pas le même pour tous ! Ce constat se retrouve en ce qui concerne la répartition des élèves entre les diverses filières de lycée (générale, technologique et professionnelle), et entre les spécialités de celles de ces voies qui en offrent plusieurs (technologique et professionnelle).

Conclusion :

En passant de 20% d'une tranche d' âge atteignant le niveau du baccalauréat (ou équivalent) en 1970 à 40% en 1990, puis 80% aujourd'hui, on a provoqué un puissant mouvement de démocratisation de l'accès au baccalauréat, permettant à des centaines de milliers de familles appartenant aux catégories socio-professionnelles les moins favorisées de se hisser à ce niveau de formation. Mais dans le même temps, cette évolution a provoqué une nette dégradation de la valeur individuelle de ce diplôme, conduisant un nombre croissant de familles - pour la plupart appartenant à des catégories socio-professionnelles plus favorisées - à s'efforcer de se protéger de cette perte de valeur du baccalauréat on mettant en œuvre des stratégies pouvant permettre à leurs enfants d'accéder au plus haut niveau possible, et pour cela de préparer dans les meilleurs lycées l'un des baccalauréats situés en haut de la hiérarchie des filières de l'enseignement secondaire : un baccalauréat S de préférence, préparé dans un "bon" lycée.

Comme l'écrivent Marie DURU-BELLAT et Agnès VAN ZANTEN dans "Sociologie de l'école" (éditions Armand Colin, collection U), "les décisions qui sont prises en fin de troisième déterminent fortement les carrières scolaires puis professionnelles. Elles obéissent à une logique académique", les familles des "bons" élèves cherchant à les faire admettre dans les "bons" lycées et à y entrer dans les "bonnes" filières. Dans cette logique, les familles de milieu favorisés, plus sensibles que celles des milieux populaires à l'importance de bien choisir son lycée et sa filière, sont indéniablement celles qui profitent le plus des informations fournies par les indicateurs de performance du Ministère de l'Education nationale, et les "palmarès" et "classements" publiés par la presse. C'est donc de reproduction sociale qu'il s'agit, au sens ou l'entendait le sociologue Bourdieu.

https://www.linkedin.com/pulse/quest-ce-quun-bon-%C3%A9tablissement-scolaire-lecture-dun-concept-bruno/

 Bruno MAGLIULO

Dernière modification le jeudi, 28 mars 2019
Magliulo Bruno

Formateur/conférencier/auteur Orientation scolaire et professionnelle - Inspecteur d'Académie honoraire

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