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Article publié sur le site de l'Agence des Usages  par Karine Aillerie - Collaborer de façon informelle sur les réseaux sociaux : quelles pratiques ? Quels enjeux ? - Résumé : Les usages des réseaux sociaux par les adolescents ont été largement décrits : de façon statistique, surtout, et du point de vue de la socialisation. Ces usages ordinaires importants trouvent leur pendant dans l’intégration des réseaux sociaux dans certains scénarios pédagogiques. Cet article se propose de faire le point sur les usages scolaires des réseaux sociaux en dehors d’une prescription académique directe.

Recommandations : 

- Former les élèves à la recherche d’information y compris dans les RSN
- Prendre en compte ces activités hors champ dans l’accompagnement des élèves
- Former les élèves à l’usage collaboratif des RSN de façon à combler le sentiment de non efficacité des élèves les moins aguerris

Les données quantitatives nombreuses sur le sujet (Bigot & Croutte, 2014, Lenhart et al., 2015), pointent les jeunes (collégiens, lycéens, étudiants) comme de grands utilisateurs des réseaux sociaux, même si ces usages tendent à se disséminer dans toutes les couches de la population. D’un point de vue théorique, il reste délicat de définir précisément ce qu’il est possible d’entendre par « réseaux sociaux » en ligne ou « réseaux sociaux numériques » (RSN). L’appellation, plus restreinte que celle de « médias sociaux », renvoie à l’expression anglophone « Social Networking Sites », littéralement « sites de réseautage social », c’est-à-dire : « Des services web qui permettent aux individus de construire un profil public ou semi-public dans le cadre d’un système délimité, d’articuler une liste d’autres utilisateurs avec lesquels ils partagent des relations et de voir et de croiser leurs listes de relations et celles faites par d’autres à travers la plate-forme » (boyd & Ellison, 2007). Ce sont de ces services de réseautage en ligne dont il est question ici. La recherche a très tôt souligné leur rôle dans la mise en œuvre des sociabilités digitales (Cardon & Delaunay-Téterel, 2006) et décrit dans le détail ces interactions, en particulier pour ce qui regarde les jeunes. Longtemps associés à la « culture de la chambre » (Bovill & Livingstone, 2001 ; Glevarec, 2009) et à la construction des intimités juvéniles, et à ce titre souvent bannis des établissements d’enseignement, les réseaux sociaux suscitent pourtant des usages pragmatiquement liés à l’organisation du travail scolaire. En effet, ces plateformes offrent suffisamment d’espace pour que plusieurs types d’usages y cohabitent.

La recherche nous donne ainsi à voir des usages collaboratifs spontanés à vocation académique, collaboration entendue au sens large de « situation dans laquelle au moins deux personnes apprennent ou tentent d’apprendre quelque chose ensemble » (Dillenbourg, 1999). Ce sont surtout les étudiants du supérieur qui sont pour l’instant concernés par ces études mais des recherches émergentes donnent à voir des pratiques comparables chez les lycéens.
Précisons que si certains enseignants ont d’ores et déjà choisi d’intégrer les RSN dans leur palette d’outils pédagogiques, il est fait mention ici d’un recours aux RSN à des fins académiques sans que soit explicitement formulée une demande de l’enseignant en ce sens.

Un lieu d’expression de l’expérience étudiante

Neil Selwyn de l’Université de Londres a mené en 2006-2007 une analyse ethnographique systématique des interactions sur le mur Facebook de 909 étudiants en sciences sociales de l’Université de Coalsville. En réaction à la représentation selon laquelle la pratique des réseaux sociaux est complètement détachée voire contradictoire des préoccupations académiques, les objectifs de cette étude visaient précisément à interroger la réalité des activités menées par ces étudiants sur le réseau social, à identifier quels aspects de ces activités étaient relatifs à leurs travaux scolaires et à considérer le rôle joué par le réseau social dans l’expérience universitaire du XXIe siècle. Les étudiants concernés étaient alors âgés de 18 à 25 ans et la période de collecte des données a couvert 18 semaines parmi les plus actives de l’année universitaire (entre novembre 2006 et mars 2007).

Le chercheur via son propre compte a pu assister aux échanges, les anonymiser, les consigner, sans interagir directement avec les personnes observées. Le chercheur dégage de l’analyse des données recueillies 5 types d’interactions relatives à la vie universitaire au sens large :

- (1) des réflexions sur les cours, voire sur les enseignants, de façon générale plutôt négatives ;

- (2) l’échange d’informations pratiques, souvent de dernière minute quant aux horaires, à la localisation des cours ou aux dates limites de retour des devoirs. Ces informations ont été délivrées par d’autres voies qui ne recouvrent donc pas forcément les canaux d’information utilisés au quotidien par certains étudiants. Un pic d’échanges de ce type semble contigu aux périodes d’examens ;

- (3) l’échange d’informations académiques, moins fréquent mais cependant directement lié aux travaux universitaires, à savoir principalement, les attendus en termes de lectures, d’évaluations ou de travaux à rendre. Le chercheur note parfois la présence de conseils donnés par un enseignant et relayés ainsi auprès d’une plus large audience. Plus généralement, on assiste ici à des informations essentiellement basées sur l’interprétation des étudiants eux-mêmes et à une forme d’accompagnement par les pairs. Ces interactions révèlent, selon le chercheur, un manque de compréhension des attentes liées au « métier d’étudiant » et des critères de réussite des productions académiques. Dans d’autres cas, le réseau social permet la recommandation de données issues de recherches bibliographiques, d’ouvrages ou d’articles pertinents, voire le recrutement efficace de co-participants pour un projet. Si l’entraide entre étudiants se remarque surtout en fin de cursus, il est à noter qu’elle ne va pas cependant de soi, les marques de refus et le « chacun pour soi » étant fréquemment relevés par le chercheur ;

- (4) l’échange autour des difficultés inhérentes à la vie quotidienne d’étudiant, relevant ici plutôt de l’assistance morale que de l’entraide intellectuelle et formulées sur un mode désabusé ;

- (5) des traits d’humour et plaisanteries.

Le réseau social fonctionne ici pour maintenir des relations déjà établies entre les personnes plutôt que pour créer de nouveaux points de contact. Ceci allant dans le sens de conclusions précédentes (Ellison, Steinfield & Lampe, 2007). Cela dit, les échanges liés à la vie étudiante et au travail universitaire ici décrits ne constituent qu’une petite partie des contenus échangés sur le réseau social à côté des discussions à propos des loisirs, des activités culturelles, des petits boulots, des relations interpersonnelles, de la vie quotidienne. Ces échanges sont ainsi présentés par le chercheur comme une prolongation des conversations tenues entre les étudiants observés dans d’autres contextes sociaux tels que la dernière rangée de l’amphi, le café, etc. Il note cependant qu’à ce titre, les RSN placent sur un même plan le discours académique officiel, ses interprétations, les blagues, les critiques, etc. Le réseau social constitue ainsi un lieu de construction de l’identité étudiante devant être pris en compte comme tel par les autorités académiques, dans leurs politiques de communication par exemple.

La collaboration informelle sur les réseaux sociaux

S’ils ne sont pas expressément conçus comme tels, les réseaux sociaux peuvent être utilisés par les élèves ou les étudiants comme un moyen informel simple, connus de la majorité d’entre eux et réunissant différents modes d’interaction (profils, mur, messagerie instantanée, groupes...), de mieux connaître leurs pairs, de mieux comprendre ensemble les prescriptions ou exigences académiques (lever les implicites), comme de s’organiser dans la classe ou autour de projets pédagogiques particuliers. Cliff Lampe, de l’Université du Michigan, et ses collègues, l’ont démontré au moyen de deux études systématiquement citées dans le domaine (Lampe et al, 2011). Sur la base de deux enquêtes en ligne (échantillons respectifs de 302 et 214 personnes interrogées), elles délivrent des données sur les types de collaboration mis en œuvre via le réseau social ainsi que sur les facteurs psychologiques et sociaux relatifs à cet engagement dans la collaboration. Les chercheurs distinguent ainsi collaboration « positive » et collaboration « négative », dans le sens où un enseignant serait susceptible ou non de valider les motivations et modes opératoires de la collaboration. 


La collaboration « positive » recouvre : organiser une réunion pour un groupe engagé dans un projet, demander de l’aide à un camarade de classe, gérer un projet de groupe, contacter un étudiant d’une autre classe quant à des questions relatives au sujet d’étude, discuter des cours et des travaux à rendre, coopérer pour un travail à rendre d’une façon que l’enseignant approuverait, organiser un rendez-vous dans le cadre d’un travail de groupe, effectuer tout ou partie d’un travail à rendre via le réseau social, discuter des résultats d’une évaluation. 
La collaboration « négative » désigne : se partager les réponses à un travail à rendre, coopérer pour un travail à rendre d’une façon que l’enseignant désapprouverait, partager les réponses avant une évaluation déjà menée avec un étudiant pour lequel elle n’a pas encore eu lieu. 
Les habitudes de communication sur le réseau social, comme la propension à interagir notablement avec les autres et à y instaurer de nouvelles relations apparaissent comme un facteur positif et ce pour les deux types de collaboration. Les résultats ont en outre montré une corrélation positive entre le sentiment d’auto-efficacité de l’étudiant à utiliser le réseau social et ses dispositions à y établir une collaboration. 


Par ailleurs, un des résultats intéressants de cette étude concerne l’impact positif de la présence des enseignants sur le réseau social pour la mise en œuvre d’une collaboration en ligne, permettant de lever l’implicite des attendus académiques. Cet impact positif s’inverse à partir du moment où l’enseignant n’est plus seulement disponible via son profil mais intègre le cercle d’« amis » de ses étudiants. 


Une étude plus récente menée par M. Laeeq Khan (Université américaine aux Emirats arabes unis) et ses collègues américains (Khan, Wohn & Ellison, 2014) vise à combler le manque de littérature concernant les usages académiques des RSN par les lycéens. Cette recherche (690 lycéens américains répondants d’une enquête diffusée sur papier et en ligne) vise à cerner les facteurs susceptibles de favoriser les activités collaboratives spontanées via Facebook à des fins scolaires (chercher de l’aide, discuter des travaux à produire, trouver des ressources). Ces facteurs sont les suivants : les performances académiques, le nombre d’« amis », la perception des « amis actifs » en termes d’aide potentielle, les compétences de recherche et de partage de l’information (manipuler, structurer, utiliser l’information avec avantage), l’entraide technique entre « amis ».


Les résultats de l’étude donnent à voir une corrélation positive entre la fréquence de pratiques de recherche d’information en ligne, en particulier sur le thème de la santé et sur l’actualité sociale et politique, avec la mise en œuvre d’une collaboration scolaire via le réseau social.

Ces aptitudes informationnelles sous-jacentes sont déterminantes selon les chercheurs, au point de gommer les différences d’accès, l’impossibilité pour certains enquêtés d’utiliser internet à la maison dans de bonnes conditions. Les élèves les plus avancés dans le cursus seraient par ailleurs plus enclins à collaborer sur les RSN. Le nombre d’« amis actifs », et non pas le nombre total de relations, joue également un rôle dans cette collaboration possible ainsi que la perception positive de ces « amis » en tant que source d’aide. L’étude ne formule pas de conclusions, positives ou négatives, quant au rôle du niveau scolaire des élèves. De même, elle affirme la nécessité de mener d’autres recherches, à caractère longitudinal, aptes à mesurer la portée éventuelle de cette collaboration sur les performances académiques des élèves qui s’y investissent.

Conclusion

L’appropriation par les jeunes des RSN à des fins scolaires et hors prescription explicite de l’enseignant illustre la capacité de ces services à prolonger la vie du groupe et à déporter les activités pédagogiques en dehors des cours. Ce type d’organisation fait état d’une forme de « détournement » du réseau social, révélateur de compétences en construction, voire de stratégies. La capacité à solliciter l’aide de la bonne personne au bon moment, la capacité à utiliser un réseau social à des fins académiques apparaissent ici en elles-mêmes en effet comme une forme d’expertise. Les recherches mentionnées démontrent que les élèves peuvent mettre en œuvre de nouvelles modalités de travail collectif qui doivent être prises en compte par la communauté éducative car elles-mêmes susceptibles de modifier les interactions dans le groupe-classe. Une insistance particulière est également faite sur l’importance de prendre en charge de façon explicite les compétences de recherche d’information chez les élèves de manière à faciliter ce type d’aptitudes. De nouvelles recherches doivent cependant être envisagées de façon à estimer les éventuels impacts de ces organisations en ligne sur l’intérêt des élèves pour les cours ou l’engagement dans les travaux académiques par exemple.

* Karine Aillerie - Chargée de mission R&D Réseau Canopé * - Chercheure associée à l'équipe TECHNE [EA6316 - Université de Poitiers]
Publié sur le site : http://www.cndp.fr/agence-usages-tice/que-dit-la-recherche/collaborer-de-facon-informelle-sur-les-reseaux-sociaux-quelles-pratiques-quels-enjeux-83.htm

Dernière modification le lundi, 25 mai 2015
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