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Deux occasions m’ont été données, ces derniers jours, de rappeler l’importance étonnamment nouvelle d’une compétence qui surgit dans le même temps que le numérique progresse et diffuse dans les denses tissus de la société et de la culture. L’école n’y échappe pas, bien sûr, mais elle a, comme d’habitude, plus de mal à comprendre ce qui se passe. 

Je veux parler, bien sûr, de « publier » dont j’ai rappelé, ici-même, l’obligation urgente qui s’impose aujourd’hui à la société et aux médias traditionnels d’en comprendre les potentialités et à l’école de l’enseigner. Cherchez, pour voir, en tapant ce joli verbe dans la case de recherche de ce blogue, là, en haut à droite. Vous verrez que ce n’est pas la première fois que j’en parle…

Mettons-nous d’accord car il y a parfois confusion. J’entends par « publier » l’action de porter sa parole, son opinion, son point de vue, sur tel ou tel sujet, sous quelque forme que cette parole s’exprime, face à un auditoire universel ou possiblement tel, au seul risque d’être contredit. Il est nécessaire de redire la chance extraordinaire, le luxe inouï qui sont offerts à ceux qui peuvent aujourd’hui accéder à l’exercice de cette liberté via Internet, près de trois milliards de personnes, nous dit Wikipédia. Comme il est nécessaire de prendre conscience de cette universalité et d’en mesurer les enjeux humains.

Revenons à ces deux occasions. La première fois, c’était à l’ENS de Lyon, le 9 janvier dernier, dans le cadre de la conférence nationale « Cultures numériques, éducation aux médias et à l’information ». Delphine Barbirati et moi avons animé un atelier, sur un temps trop court qui n’a pas permis d’échanger, sur le thème « Transmettre les valeurs de la République », qui avait pour objet de plaider pour l’apprentissage raisonné de la liberté d’expression et pour son exercice qui ouvre la voie à la publication responsable, sans parti pris moral, en toute conscience et dans le respect de la loi. La deuxième fois, c’est à Lescar, près de Pau, dans le cadre du colloque Eidos64, le 25 janvier. Dans la continuité d’un atelier que j’avais animé à Bayonne il y a un an, en proposant de réfléchir à la publication sur les réseaux sociaux, à travers l’exemple d’un masque à la cannelle — il faut écouter pour comprendre, voir ci-dessous —, nous allons, Stéphanie de Vanssay et moi,  proposer de réfléchir à ce que signifie « S’exprimer, prendre la parole, c’est déjà hacker » à l’heure du numérique.

Vous trouverez ci-dessous l’intégralité de la captation vidéo de l’atelier bayonnais, en janvier 2016. Attention, ça dure 47 minutes et les premières sont manquantes :

Voilà pourquoi j’ai exprimé le souhait, dans le cadre général du thème général du colloque Eidos64 organisé cette année « L’élève, hacker de son apprentissage : savoir connecter ses neurones », de prolonger la réflexion sur ce thème si important, à mon avis, de l’exercice de la liberté d’expression et de son apprentissage et sur l’obligation d’apprendre aux élèves à publier.

Publier où ?

Je ne vais pas à m’attarder aujourd’hui — j’y reviendrai sans doute — sur l’apprentissage de cette compétence « publier » aussi fondamentale aujourd’hui, me semble-t-il, que lire, écrire et compter. Je vais juste poser des questions pratiques.

S’il est vrai que certaines académies, plus intrépides que d’autres, ont pris l’initiative d’offrir à leurs enseignants des plateformes de publication de blogues ou de vidéos pédagogiques, elles restent peu nombreuses. La plupart du temps, les demandes de ce type émanant des équipes de professeurs, sous couvert des chefs d’établissement, ou des professeurs eux-mêmes restent lettre morte. Les DSI académiques hébergent volontiers des sites web d’établissement mais rechignent à aller plus loin : confier des blogues ou une plateforme de publication de vidéos à des professeurs, c’est trop risqué, ils « risqueraient de faire n’importe quoi » !

Que font alors les enseignants pour publier et échanger leurs travaux, leurs séquences, leurs bonnes idées, leurs points de vue, co-construire la réflexion pédagogique ? Que font les enseignants, dans le cadre des groupes classes qu’ils ont en responsabilité, pour publier les travaux collectifs ? Ils bricolent. Le plus souvent, ils publient leurs vidéos sur les plateformes commerciales disponibles. De même, ils ouvrent des blogues sur les plateformes offertes par les associations de professeurs ou d’autres plateformes commerciales abondamment pourvues le plus souvent de publicité. Chacun se débrouille, dans le plus grand désordre, sans aucune cohérence. Les excellents documents produits çà et là ne bénéficient d’aucune valorisation puisque dispersés sur le web. Impossible non plus d’en assurer la circulation et donc la valorisation dans un flux forcément dérégulé !

Mais il ne s’agit pas là de liberté d’expression, juste de ce que doit un ministère qui veut changer avec le numérique à ses fonctionnaires, juste de quoi leur permettre de travailler.

Publier où pour exercer sa liberté d’expression ?

Au-delà de ce qui est évoqué ci-dessus, la vraie question est posée au ministère de l’Éducation nationale et à ses académies, de manière déconcentrée : que fait-elle pour permettre aux élèves qu’elle est censée accompagner et former d’exercer leur liberté d’expression. Ce droit fondamental est donné à tous les lycéens par la loi et l’importance de son exercice est rappelée dans tous les textes récents relatifs à l’éducation à la citoyenneté et à l’éducation aux médias et à l’information. En revanche, si « publier » est une compétence parfois rappelée dans les programmes, ne cherchez pas dans les référentiels du socle commun de compétences, de connaissances et de culture, le mot n’y est pas. Bon, il y a d’autres mots et phrases qui signifient la même chose mais c’est très dommage que leurs concepteurs, entravés par leur vision utilitaire du numérique, n’aient pas pris la mesure des enjeux à ce sujet.

Car les jeunes, les élèves, n’ont pas attendu qu’on leur demande de le faire pour commencer à mettre en ligne articles, commentaires, poèmes, tweets, photos, vidéos, dessins, animations… de manière massive et ce depuis longtemps. Une certitude pour qui s’y intéresse un peu, ces publications, si elles témoignent parfois d’une grande médiocrité de réflexion et d’une grande irresponsabilité — les exemples d’abus de la liberté à s’exprimer ne manquent pas —, sont aussi parfois d’une grande qualité et font la preuve tous les jours que nombre des jeunes auteurs s’expriment en toute autonomie, conscience et responsabilité. Les adultes n’ont guère de leçon à donner à ce sujet.

Et pourtant, aucune mesure n’a jamais été prise nulle part (à l’exception peut-être de mesures répressives), à aucun moment, pour que chaque élève, chaque jeune, en toute responsabilité s’il est majeur ou même seulement lycéen, avec l’aide et l’accompagnement des éducateurs, parents, professeurs s’il ne l’est pas, puisse enfin exercer cette liberté fondamentale et en déchiffrer les codes, si complexes parfois.

C’est urgent.

Je fais donc trois propositions :

  1. la création d’une plateforme de publication de vidéos ou de séquences audios, une sorte d’Édutube à la disposition de la communauté éducative, professeurs mais aussi élèves ;
  2. la création d’une plateforme de blogues, une sorte d’Édublog à la disposition des projets d’établissement, de classe ou individuels des professeurs et des élèves mettant à disposition un ou des systèmes de gestion de contenu libres (WordPress, par exemple, à cause du nombre de contributeurs et d’auteurs) ;
  3. la création d’une plateforme de médias photographiques, une sorte d’Éduphoto, qui pourrait s’inspirer de Wikimédia.

Ne me dites pas que cette liberté ouverte à tous va occasionner, tôt ou tard, des problèmes. C’est évident. Il est donc de nécessaire de proposer la rédaction de chartes de publication, un dispositif réglementaire qui pourrait être construit avec l’aide des élus collégiens et lycéens, précisant les droits mais aussi les devoirs de chacun. Au-delà du dispositif réglementaire donc, il s’agit là donc d’un outil magnifique à la disposition de tous pour apprendre à s’exprimer ! Sans doute conviendra-t-il de faire appel aussi à des modérateurs à même de vérifier que les chartes sont bien comprises et respectées. Sans doute enfin conviendra-t-il de proposer, selon la qualité et l’âge des participants et des contributeurs et auteurs, des dispositifs de droits différents… Bref, rien là d’impossible, il suffit de le vouloir et de se frotter aux difficultés pour les résoudre.

Sur ces plateformes, naturellement dépourvues de toute publicité, les chartes seraient mises à la disposition de tous, bien sûr, et proposées pour être enrichies et amendées. De plus, des tutoriels et des fiches pratiques pourraient être proposés aux contributeurs dans un premier temps, enrichis par ces derniers ensuite.

Enfin, au-delà des objectifs strictement pédagogiques, je ne vois pour ma part que des avantages à promouvoir les logiciels libres et les licences libres qui seront privilégiées, la connaissance et la culture des Communs, le partage, les échanges, la coopération, la collaboration… Et tout cela ne devrait pas coûter grand chose, en tout cas beaucoup moins que l’argent dépensé depuis des années pour soutenir des industriels frileux.

C’est bien le moins que doit un ministère à ses professeurs et à ses élèves.

Michel Guillou @michelguillou

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Crédit photo : Pixabay

Article publié sur le site : https://www.culture-numerique.fr/?p=5785
Michel Guillou

Dernière modification le dimanche, 29 janvier 2017
Guillou Michel

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias... Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Conférencier, consultant.

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