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En 2014, Emmanuel Davidenkoff annonçait l’arrivée imminente d’un tsunami numérique sur l’éducation (Stock). Deux ans après, Philippe Bihouix et Karine Mauvilly titrent sur le désastre que serait pour eux une école devenue numérique (Seuil). Le désastre après le tsunami, tout est en ordre si l’on peut dire.

On pourra se désoler une fois de plus du peu de goût que les commentateurs de la crise scolaire éprouvent pour la nuance. L’emphase, la brutalité des constats et des jugements ont sans doute à voir avec le désir des auteurs de mettre leurs idées en valeur et celui des éditeurs de vendre. N’insistons pas.


Philippe Bihouix avait publié en 2014 un livre remarqué (L’âge des low tech, Seuil) sur la prévisible pénurie de matières premières, en particulier de métaux, qui empêchera les sociétés modernes de maintenir leur niveau actuel de développement technologique. Pour affronter un accident qui lui parait inéluctable, il recommande de ne pas parier sur la croissance verte et de passer sans attendre à un régime frugal de production et de consommation des technologies qu’il baptise « low tech ».

Un discours radical mais manifestement basé sur des données et une réflexion sérieuses (Philippe Bihouix est ingénieur, spécialiste des ressources minières). Ces analyses sont reprises ici (vertu du recyclage) en estimant la part (bien mince en définitive) qui revient à l’école numérique dans le désastre écologique.

Mais dans les parties qui concernent spécifiquement l’éducation, le nombre de références et de citations masque mal une analyse indigente. Le numérique éducatif est un champ de vives controverses, de promesses, de discours partisans et excessifs dans lesquels il est facile d’aller puiser de façon sélective pour appuyer n’importe quelle thèse. Pour le lecteur, l’épreuve est pénible quelle que soit la thèse défendue. C’est le cas ici. Pour l’illustrer, deux ou trois exemples suffiront.


La quatrième de couverture commence avec ceci : « certains cadres de la Silicon Valley inscrivent leurs enfants dans des écoles sans écrans ». Comprendre : ceux qui connaissent le mieux le numérique l’épargnent à leurs enfants…

Cette extraordinaire révélation, déjà entendue mille fois, est reprise au début du chapitre 2, avec quelques précisions toutefois : dans cette école californienne (Waldorf School of the Peninsula), certes on ne trouve pas d’ordinateurs dans les classes primaires (ce qui n’est pas une exclusivité californienne soi dit en passant) mais l’usage des technologies, nous dit-on, est limité dans le secondaire (idem pour l’exclusivité).

On trouve donc quand même des écrans dans cette école, contrairement à ce que l’on nous annonçait au début… On en trouve certainement aussi du côté de l’administration de l’école si l’on en juge par son site Internet (eh oui, cette école réputée sans écran est quand même sur le Web) qui invite le client potentiel à envoyer son mail. Entre l’administration et la pédagogie, aucune porosité ?

Par ailleurs et pour en finir avec cet exemple, on se demande bien ce qui justifie que le comportement des cadres de la Silicon Valley, inventeurs des horreurs numériques dénoncées plus loin, nous soit donné en exemple d’une conduite à suivre en matière d’éducation.


Le dernier chapitre du livre (alternatives pour une école sans écran) se présente comme un fourre-tout baroque, presque amusant, qui vise à démontrer par de multiples exemples que l’innovation pédagogique est possible sans écran.

On pourrait parler de porte ouverte si encore il y avait une porte. Dans cet inventaire farfelu, il est question de pratique musicale (page 204). Les auteurs n’osant pas aller jusqu’à regretter la flute à bec, plaident pour l’introduction d’instruments dans les classes, c’est-à-dire (ce sont eux qui choisissent) de violons et de pianos, de sorte que la pratique musicale puisse enfin se développer dans l’école sans écrans.

Ignorent-ils vraiment ou feignent-ils d’ignorer que le numérique est depuis de nombreuses années à l’origine d’un développement extraordinaire des pratiques musicales d’interprétation et de composition, chez les jeunes et les amateurs en particulier, dans toutes les catégories sociales et dans tous les genres musicaux ? Pourquoi vouloir retirer les écrans des salles de musique (ils sont d’ailleurs bien peu nombreux), alors que si l’on souhaite sincèrement développer la pratique musicale des jeunes, il faudrait au contraire les multiplier ?


Les mêmes remarques valent pour les enseignements pratiques et manuels que les auteurs souhaitent voir se développer sans recours aux écrans.

Pourtant, la première chose à faire lorsque l’on crée un potager (p.205), ce qui est évidemment une activité pédagogique intéressante même si on ne voit pas ce qu’elle vient faire ici, c’est d’aller sur le Web, source inépuisable de tutoriels, d’idées, de conseils et d’images, dans ce domaine en particulier comme dans tous ceux où les savoirs pratiques et les tours de main fondent les apprentissages.

Quant aux sciences et aux techniques (p. 210), les auteurs mesurent-ils à quel point s’y engager aujourd’hui sans écran et sans numérique, c’est se condamner d’avance à l’impuissance technique et pédagogique mais aussi, avant cela, au ridicule.

Notre monde sera peut-être un jour contraint d’adopter un régime low tech, c’est la conviction de Philippe Bihouix et elle est évidemment respectable. Dans un tel régime, la production et l’utilisation des technologies seront rapportées à leur utilité sociale et à leur impact écologique. Mais ce monde-là ne sera pas un monde no tech. Bien au contraire. Il exigera de tous une connaissance des techniques et une culture du numérique qui vont bien au-delà de la simple activation des appareils. Comment croire que l’on y parviendra en les ignorant ?

Dernière modification le lundi, 05 septembre 2016
Pouts-Lajus Serge

Directeur associé du cabinet de conseil et de formation "Education & Territoires"
 
 

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