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Il s'indigne du fait que les éditeurs scolaires ont pris la quasi-totalité de l’appel d’offres pour des contenus innovants.

http://www.huffingtonpost.fr/pierreetiennne-pommier/ecole-vallaud-belkacem-education_b_11795076.html

Dans une vie précédente, j’ai voulu faire changer l’école en intégrant le numérique dans les pratiques pédagogiques. J’ai passé 5 années à développer un projet pour lequel tous mes interlocuteurs du monde éducatif avaient un avis favorable. C’était bien évidemment la solution d’avenir. Mais c’était sans compter avec le monde de l’édition scolaire. Racheté par un grand éditeur, mon produit et son brevet se trouvent aujourd’hui dans une boite d’archives au sous-sol du siège social. La start-up a fait long feu. Je suis parti sous d’autres cieux.

Une grosse décennie a passé et je découvre sur Internet les récriminations d’un jeune patron de Start-up à l’encontre de Madame Najat Vallaud-Belkacem.

Est-ce réforme du collège qui hérisse ce patron de plate-forme de vidéo en ligne? Point du tout.

L’affaire concerne un appel d’offre émis par l’état en Novembre 2015 pour financer des ressources innovantes et aider la filière du numérique scolaire à se développer. 18 millions pour lancer la filière. Le patron de Pythagora aurait dû le savoir. Dans l’Éducation Nationale, quand il y a un gâteau distribué, les convives sont présélectionnés. C’est triste car on se trouve bien loin des considérations sur les meilleurs outils à apporter à notre jeunesse pour la former au mieux à la société numérique de demain. On parle de gâteau et de chiffre d’affaires.

Petit rappel du marché de contenus pédagogiques (c’est-à-dire TOUS les supports utilisés dans l’enseignement scolaire).

En 2005, j’ai fait une étude qui a démontré après avoir recoupé les chiffres par diverses sources dont l’inspection générale. Ce marché représentait environ 400 millions d’euros annuel dont 255 millions pour les manuels et ses produits dérivés. Le multimédia et l’audiovisuel représentait une quinzaine de millions. Les 130 millions restant, sans aucune directives ministérielles, rectorales ou académiques étaient dépensés… pour la photocopie. Oui, Oui la photocopie. 100 millions pour les frais techniques (papier, machine, encre et maintenance) et 30 pour les éditeurs au titre de la copie privée.

Forts les éditeurs. Dès qu’un marché apparaît, ils arrivent à prendre leur part du gâteau en bloquant l’entrée de nouveaux arrivants. Il ne faut pas oublier que ce marché est régi par deux grands acteurs Editis et Lagardère qui doivent représenter plus des 2 tiers du marché.

La stratégie est bien rodée, soit empêcher le marché d’émerger, soit le préempter si possible avec des produits absurdes faisant la démonstration que le manuel reste encore moins cher et plus opérationnel. Et quand on leur rétorque que le cartable des enfants est lourd, ils ont une solution toute trouvée. Que l’établissement achète deux manuels, un pour l’école un pour la maison. Et hop j’augmente mon marché en préservant le dos des enfants.

En 1999, face à la montée de solutions innovantes comme le cartable électronique de l’Université de Savoie, le groupe Editis réagit promptement avec leur cartable électronique. Un ordinateur portable par enfant dans lequel on retrouve les manuels scannés en PDF plus quelques contenus multimédias. Résultat des courses. 5.000 francs par élève pour 3 ans, 3 à 5 kilos de livres sortis du cartable mais remplacé par 3 à 5 kilos d’ordinateur portable (on est en 1999 !). Des risques accrus d’agression et de vols pour les enfants transportant un tel objet…. Une vraie démonstration par l’absurde.

Quand quelques années plus tard, M. Emmanuelli décide d’équiper ses élèves avec des ordinateurs portables et demande au ministère de fournir des contenus pédagogiques. Même stratégie. Les éditeurs scolaires raflent la quasi-totalité de l’enveloppe pour …numériser leurs manuels en PDF. Au final les enseignants trouveront que l’expérience n’est pas satisfaisante. Difficile d’imaginer le contraire.

J’ai cru que le salut allait arriver en 2009. Le cartable électronique est déclaré grande cause nationale. Le ministère à la fin de l’été a réuni tous les acteurs de l’éducation autour d’une table, inspection générale, syndicats, éditeurs, administration. Tous ont soutenus le plan d’action. Faire du cartable électronique une réalité. A quoi était dû ce miracle. A la Grippe A qui menaçait de fermer les écoles. Comment assurer la continuité de l’enseignement dans ses conditions. Le cartable électronique y répond parfaitement. Quelques mois plus tard, 48 m€ de doses de vaccins commandées pour rien, la Grippe A fait pschitt et le cartable électronique avec.

A son arrivée à l’Élysée M. Hollande a voulu marqué son quinquennat par un plan d’action en faveur de l’école numérique. L’appel à projets allait dans ce sens. D’expérience, M. Pommier, ne blâmez pas Mme Najat Vallaud-Belkacem. Ce n’est pas à son niveau que cela à dévier. Il faut regarder ailleurs dans la relation entre le monde éducatif et les éditeurs scolaires.

Regardez les titres et les fonctions des auteurs de manuels. Un auteur peut gagner chaque année plusieurs milliers d’euros voire dizaines de milliers d’euros en droits d’auteur sur ses manuels. Ces auteurs constituent le bras armé des éditeurs qui au sein de l’administration peut détourner une belle initiative qui auraient dû permettre l’émergence de ressources innovantes et aux jeunes entreprises qui les développent, de démarrer sur le marché français pour ensuite, allez soyons fou, d’attaquer le marché international. Ils ont une fois de plus été plus fort que vous les start-up.

Le seul espoir des contenus éducatifs numériques et des start-up de se faire un place,  est de créer un business model qui intègre des auteurs  au sein de la même corporation que celle qu’utilise les éditeurs classiques. Que leur rémunération soit suffisante pour qu’ils deviennent vos propres ambassadeurs et que le débat soit ainsi porté au sein même de l’Éducation nationale. Sans quoi, vous aurez toujours un coup de retard.

Bon courage tout de même. Et bravo d’avoir par votre billet exprimer au grand jour une situation qui, en partie, bloque l’entrée de supports pédagogiques innovants et enfonce l’enseignement scolaire dans des pratiques très éloignées de ce que le monde extérieur connait. En ne voyant que le gâteau, ceux qui devraient aider à faire que l’école forme des générations en phase avec les outils de notre temps (ce que d’autres pays en Europe font très bien), creusent un peu plus le fossé entre ceux qui auront ces outils chez eux et ceux qui ne les auront pas. C’est pas très moral tout ça.

Anecdote pour finir. J’ai croisé un des enseignants qui avait travaillé avec mes solutions au début des années 2000. Il m’a redit que mon produit était vraiment ce qu’il faut pour l’école. C’était il y a15 ans !

Dernière modification le mardi, 14 novembre 2017
Edutopie

Comme beaucoup a voulu changer l'école puis a réalisé l'ampleur de la tâche!

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