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Aucun enseignant raisonnable ne contestera que le but de l’école soit de permettre à l’élève d’apprendre à apprendre. Un sujet humain est destiné à apprendre tout au long de sa vie, bien davantage donc en-dehors de l’école qu’à l’intérieur. Et l’école est faite pour le préparer à cette aventure, pour lui en donner le goût, lui enseigner les méthodes et lui fournir le bagage nécessaire. Le point de discussion est ailleurs.
 Il consiste à savoir si la mémorisation, la copie et toutes les formes de répétition, autrement dit les pratiques d’apprentissage les plus traditionnelles, à la fois les plus anciennes et les plus répandues, sont conformes à cet objectif. Ou si, au contraire, elles seraient purement mécaniques, refermées sur elles-mêmes, dans quel cas il conviendrait de les abandonner, de les proscrire, comme il semble qu’on s’efforce de faire aujourd’hui, dans le monde occidental au moins, hors quelques écoles privées réservées aux plus riches.
 
Pendant des millénaires les hommes ont produit en copiant, dans un rapport direct, personnel avec l’objet. Ils y mettaient leurs propres yeux et leurs propres mains. Le moyen de produire les biens nécessaires à la communauté consistait, pour ouvriers et artisans, à copier les objets que d’autres avaient produits avant eux. Produire un four à pain ou une bicyclette ne signifiait rien d’autre que reproduire à l’identique d’autres fours à pain ou bicyclettes qui servaient de modèles. La démarche exigeait de se mettre à l’école des autres qui vous avaient précédé. Une leçon d’humilité. Grâce à quoi les plus talentueux pouvaient prétendre apporter un jour une infime amélioration à la forme de l’objet, que d’innombrables autres ne manqueraient de reproduire après eux. De copier à leur tour. 
 
Et même quand il ne s’agissait pas de recopier à l’identique, qu’on était un artiste plutôt qu’un artisan, il y avait une forme modèle qui fournissait ses règles. Que l’on songe au sonnet. Pendant la plus grande partie de notre histoire, écrire de la poésie n’a pas consisté à livrer par écrit la part la plus intime et singulière de son être, mais à composer à son tour un sonnet qui pût être ajouté aux autres et comparé à eux. De se comporter en bon ouvrier de la langue (Dante désigne ainsi le troubadour Arnaut Daniel comme "il miglior fabbro"). Et parfois, lorsqu’on était un peintre, c’était l’apparence du monde, la nature elle-même qui servait de modèle, en même temps que les œuvres des autres peintres qui vous avaient précédé et qui l’avaient pris pour modèle, eux aussi. 
 
Or, le point important si l’on songe à l’avenir de l’école est que, dans tous les cas, la copie en quoi consistait la production d’un objet matériel supposait et impliquait, comme son envers, au moins deux formes (ou strates) d’apprentissage, l’apprentissage d’une technique tout d’abord (comment m’y prendre pour que l’objet soit conforme au modèle, que je puisse le vendre ou l’échanger, ce qui supposera qu’il puisse être utile à d’autres, désiré par eux ?), et puis, à l’arrière-plan, un autre apprentissage à la fois plus élevé et plus intime. En quoi l’ouvrier était engagé à titre personnel. Quelque chose comme une ascèse.
 
Imaginons une jeune anglaise. Elle se promène à Florence, disons en 1908, année où E.M. Forster fait paraître son roman Room with a View. Elle visite les jardins Boboli, il fait chaud, la lumière est dorée, et, à un moment, elle s’arrête, s’assied sur un banc, essuie avec son mouchoir un peu de sueur qui perle sur sa lèvre, puis sort de son sac son matériel d’aquarelle et, lentement, avec des gestes posés, l’installe devant elle. Après quoi, comme elle a fait et fera à beaucoup d’autres moments de son voyage en Italie, elle entreprend de peindre le paysage qu’elle voit, qui la ravit, d’une manière aussi exacte que possible.
 
L’acte qu’elle accomplit alors n’a rien d’exceptionnel, il trouve son équivalent en bien d’autres lieux du monde, mais il n’en constitue pas moins un sommet de civilisation qu’il convient de saluer et de regarder de plus près. En quoi consiste-t-il ? Le point remarquable est qu’il est double. Qu’il présente deux aspects, à la fois complémentaires et très différents, qu’il parait important de distinguer avec soin.
 
D’un côté cette jeune femme produit une image qu’elle remportera chez elle, qu’elle montrera à ses amies, qu’elle épinglera dans sa chambre peut-être, en souvenir, ou dont elle fera cadeau à une autre ("Tiens, voilà, c’est pour toi, mais si..."), en quoi son acte aura rempli une fonction matérielle, consistant à fabriquer un objet capable d’évoquer le paysage aperçu alors, une petite représentation qui permette de le reconnaître, de l’identifier avec un certain degré de précision, et ainsi de mieux s’en souvenir. Ou de le faire découvrir peut-être à une autre personne qui n’a pas encore fait le voyage ou qui, pour une raison ou pour une autre, ne le fera jamais (on songe aux gravures que Swann offre au jeune Marcel).
 
D’un autre côté, en même temps, la jeune femme s’est livrée à une activité personnelle que nous pourrions rapporter à une forme de méditation et qui ressortit bien sûr à un apprentissage. Car elle a concentré son attention sur le paysage qui la ravissait, et elle s’est efforcée de mieux le voir, de mieux le comprendre, de dépasser l’émotion pour tenter de décomposer et d’organiser la perception qu’elle en avait, pour mieux s’en souvenir sans doute, pour enrichir sa mémoire de ce bel aspect du monde, de ce beau visage du Dieu des soufis, mais aussi pour conformer sa propre humeur à cette beauté, son propre esprit, et pour ainsi s’améliorer elle-même, progresser de cette manière dans la voie d’une certaine perfection. Et remarquons que, pour que cette fonction subjective soit remplie, il n’est pas nécessaire qu’elle montre jamais cette aquarelle à personne, ni qu’elle l’épingle dans sa propre chambre, ni même qu’elle la conserve. Elle peut se lever de son banc et déchirer aussitôt cette page de son album sans que l’acte qu’elle a accompli ne perde rien de sa force, sans qu’il ne manque rien à sa vertu d’ascèse.
 
Puis la technologie photographique s’est développée et répandue, et celle-ci a pris en charge la fonction objective de l’aquarelle. Elle suffit désormais à produire toutes les représentations, tous les supports de mémoire dont nous avons besoin concernant les lieux où nous nous déplaçons. Et elle le fait de manière particulièrement économique, exacte, instantanée, sans exiger de l’amateur aucun savoir-faire particulier. Ce qui n’empêche certains de continuer à lui préférer la technique manuelle du pinceau. Ils sont très peu nombreux dans ce cas, une infime proportion de par le monde, mais ils existent, formant une confrérie. Et leur obstination peut s’expliquer par une préférence esthétique, sans doute, mais aussi parce qu’ils considèrent qu’en prenant des photos, on apprend moins sur le paysage et sur soi-même qu’en dessinant et en peignant. Et que, quant à eux, ils souhaitent apprendre et se perfectionner tout au long de leur vie.
 
 
Et la seule question qui se pose alors est de savoir pourquoi et comment nous avons pu perdre cela ? Pourquoi et comment nous avons pu nous laisser distraire d’une telle évidence ? Et surtout pourquoi l’école, en Occident, néglige avec un tel dédain cette Voie de la copie ?


Christian Jacomino
http://voixhaute.net
Jacomino Christian

Docteur en sciences du langage. Inventeur des Moulins à paroles (m@p), collection de petits livres numériques dont chaque volume est consacré à une œuvre littéraire (poème, conte ou chanson) qu’il s’agit de lire puis de reconstituer, au fur et à mesure que le texte s’efface, en rétablissant les mots dans les phrases puis les lettres dans les mots.

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