fil-educavox-color1

Une légende urbaine, sans doute nourrie par le cinéma hollywoodien, veut qu’une tenue négligée n’empêche pas d’accomplir des prouesses. On a en tête l’expression linguistique. On accrédite l’idée qu’un élève puisse parler ou écrire de manière incorrecte, en même temps qu’exprimer des vues précises et personnelles.
À propos d’un poème de Baudelaire, par exemple. Ou d’une question philosophique. Il a fallu que cette légende s’impose pour qu’on accorde aussi peu d’importance qu’on fait aujourd’hui à l’enseignement de la grammaire. 
 
Il fut une époque, pas si lointaine, où les bons élèves issus des milieux populaires se devaient d’obtenir le Certificat d’études, diplôme grâce auquel ils pouvaient prétendre à toutes sortes d’emplois dans l’administration et, plus généralement, passer pour instruits. Parmi les épreuves de l’examen se trouvait la dictée où il suffisait de commettre cinq fautes "entières"(et non pas seulement des quarts ou des demies) pour qu’un zéro vous élimine. Puis on a voulu élever le niveau général, en permettant à une large majorité de jeunes d’obtenir le baccalauréat, un examen dans lequel l’épreuve reine du français n’était plus la dictée, passée aux oubliettes, mais, dans un premier temps au moins, la dissertation, exercice de plus noble ambition, puisqu’il ne s’agit plus de restituer ce qu’un auteur a écrit mais bien de se prononcer en son nom personnel, de "produire" comme on dit. Et aujourd’hui plus un seul élève sur dix n’obtiendrait le baccalauréat si suffisaient à l’éliminer non pas cinq mais dix, voire quinze fautes d’orthographe dans une page qu’il écrit.
 
Il faut dire - il aurait fallu dire alors que l’orthographe du français est irrégulière, beaucoup plus que celles des autres langues européennes. Plus difficile, par conséquent. Qu’elle rend notre langue plus fragile. Qu’elle la menace dans son avenir. Et que s’il est relativement facile d’évaluer sa maîtrise, il est beaucoup difficile de l’enseigner. 
 
La volonté louable de démocratiser le baccalauréat aurait pu s’accompagner d’une volonté aussi ferme d’améliorer l’efficacité des outils et des méthodes d’enseignement. Quand on veut diminuer le nombre des victimes de telle pathologie, on se débrouille pour améliorer les procédures de soin. Mais cela n’a pas été le cas. D’innombrables réformes ont été tentées sans que jamais le souci d’efficacité mesurable soit mis en avant. La volonté politique l’a emporté sur le pragmatisme, c’est-à-dire sur le peu de goût (et de confiance) que nous inspire la technique, à nous autres Français qui paraissons oublier que nous sommes aussi un peuple d’ingénieurs. 
 
Qu’un bien plus grand nombre de jeunes obtiennent le baccalauréat aurait pu (aurait dû) signifier qu’un bien plus grande nombre aussi maîtrisent les règles de la langue. Mais l’on a préféré se montrer indulgent. Le message émis par l’institution éducative a consisté à dire qu’il n’était pas si grave de faire des fautes d’orthographe. Que les formes orales et écrites de l’expression linguistique importaient moins que le fond. Or, il se trouve que l’efficacité, dans quelque tâche qu’on accomplisse, ne va pas pas sans aisance. Que celui qui lit mal ne peut pas lire longtemps. Et que celui qui s’exprime de manière incorrecte, dans l’immense majorité des cas, ne le fait que par bribes.
 
Enfin la langue n’appartient à personne. Elle n’appartient pas à l’Académie française, plutôt conservatrice, qui constate son évolution sans pouvoir l’empêcher. Mais elle n’appartient pas non plus au ministère de l’Éducation nationale, qui décide de se montrer indulgent sans pouvoir en modifier les règles. 
 
Inévitablement, ceux qui possèdent une bonne maîtrise de la langue reconnaissent les fautes d’expression là où ils les rencontrent, dans les curriculum vitae, les lettres de motivation, les courriels, les entretiens. Ils en retirent une impression de relâchement qui n’augure pas d’une grande rigueur dans ce qu’il y a à attendre de la part de la personne qui s’exprime. Et si l’école s’en accommode, il n’est pas du tout sûr qu’il en aille de même sur le marché du travail, où il est à prévoir que la simple compétence linguistique soit de plus en plus recherchée dans les années à venir. Et si cette compétence n’est pas (n’est plus) celle acquise à l’école, alors ce sera celle acquise dans les familles. Ou auprès d’organismes de formation privés. Fournisseurs de services payants.
Christian Jacomino
Jacomino Christian

Docteur en sciences du langage. Inventeur des Moulins à paroles (m@p), collection de petits livres numériques dont chaque volume est consacré à une œuvre littéraire (poème, conte ou chanson) qu’il s’agit de lire puis de reconstituer, au fur et à mesure que le texte s’efface, en rétablissant les mots dans les phrases puis les lettres dans les mots. https://christian.jacomino.org