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S'il est un substantif récemment apparu dans la langue française et passé massivement dans l’usage, c’est bien « numérique ». Il est mis à toutes les sauces en tant que tel même si son sens demande parfois à être précisé. Les pays anglo-saxons ne substantivent guère, eux, mais, en France comme ailleurs aussi, l’adjectif « numérique » est rapidement devenu nom commun, « le numérique », plus ou moins tacitement compris. Que signifie, par exemple, « le numérique » dans l’expression slogan de la direction en charge du dossier à l’Éducation nationale : « L’école change avec le numérique » ?

On m’a soufflé à l’oreille que ce n’était que de la communication. Sérieusement ?

Pour la très grande majorité des gens, acteurs de l’éducation ou non, gageons-le, il s’agit ici, métonymie aidant, d’outils numériques ou d’équipement informatique — notez déjà l’ambiguïté de la présence de ces deux mots dans la même phrase. Sans doute certains s’hasardent-ils à parler de pédagogie ou d’enseignement numérique sans trop savoir ce que signifie exactement cette idée. Je lis à l’instant un article où la pédagogie numérique est illustrée par un travail de robotique dans une classe de technologie en collège. S’agit-il bien de cela ?

Le comble de la confusion sémantique et de la cacophonie est atteint par le concept d’« usages numériques » ou, pire, d’« usages du numérique », ressassée ad nauseam par les cadres de l’éducation, chercheurs en sciences de l’éducation, élus ou fonctionnaires des collectivités, sociologues, sans que personne n’évoque la même chose, n’essaie de comprendre de quoi parle l’autre ni ne sache exactement de quoi il s’agit.

  

Le numérique, y comprendre quelque chose…

Sur son blog personnel, dès 2012, Jean-François Cerisier, fait un point lucide sur les évolutions sémantiques en cours, notant déjà l’éloignement progressif des mots « informatique » et « numérique », même s’il raccroche tout cela au wagon des technologies de l’information et de la communication :

« Les choix terminologiques sont aussi des choix sémantiques. Les discours politiques et institutionnels concernant les technologies de l’information et de la communication dans l’éducation n’échappent pas à ce principe. Parler d’informatique (années 80), de multimédia (années 90) ou de numérique (aujourd’hui) ne signifie pas la même chose. Cela témoigne de changements d’ordre épistémologique. »

Pour ma part, sans doute nourri de réflexions sur le sujet, j’ai essayé dès le début de cette décennie de comprendre la confusion née de l’évolution du substantif « numérique » et de son sens et me suis hasardé à tenté de le définir plus précisément. J’ai lu ce qu’en disait en 2013 le journaliste Mario Tedeschini Lalli qui proposait de faire du numérique une culture à vivre, à ne surtout pas confier à des ingénieurs, disait-il déjà :

« Il digitale, come si è detto, è una “cultura”, non è una cosa da lasciare in appalto agli ingegneri. »

C’est aussi en 2013 que je m’aventurais à exprimer l’idée qu’il était nécessaire de partir à la conquête du numérique et de sa culture, niant tout héritage « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert ».

« Ni rédemptrice, ni triomphante, ni bienfaitrice, [la culture numérique] se construit dans la proximité et la sensualité de la relation humaine, via un paradigme sociétal étonnant et déconcertant. Elle est au centre du cercle, au centre de tout le reste, elle est fondamentale, elle nous construit, chacun d’entre nous, comme nous la construisons ensemble. »


Fin 2013, dans un article plutôt fracassant, voir son titre ci-dessus, la journaliste Laure Belot tire sur l’ambulance des élites débranchées et cite un certain nombre d’observateurs qui perçoivent bien la révolution culturelle et les grandes mutations sociales induites par l’émergence du numérique. Ainsi le sociologue Dominique Boullier :

« Le numérique n’a été abordé qu’en termes de média et de notoriété. On n’a rien compris de la culture qui est en train de transformer la façon de travailler, de se lier. La désintermédiation remet en cause les rentes de situation, qui sont vues comme des abus, explique-t-il. Il faut apprendre à diffuser les informations, lâcher prise, collaborer, co-créer. Cela produit un nouveau type de richesse, mais c’est une rupture culturelle : il faut faire confiance à la masse, prendre le risque d’ouvrir les vannes. Le droit de propriété est remis en cause, le principe même de l’autorité remis en question. »

Dès 2014, dans son Anthropologie des usages numériques — vous savez que je n’aime pas le mot « usages » mais « anthropologie » est tout aussi discutable quand il s’agit pour l’essentiel d’humanisme, Pascal Plantard fait référence à l’anthropologue Marcel Mauss qui définissait un fait social par le fait que toutes ses dimensions (psychique, symbolique, culturelle, esthétique, historique, politique, économique, juridique…) s’articulent les unes avec les autres et proclame, fort à propos :

« Le numérique, c’est le fait social total de notre civilisation occidentale hypermoderne. »

Les années qui suivent sont les années noires de la pression idéologique et lobbystique de l’informatique et des informaticiens, présents partout, à l’Académie des sciences, au Conseil national du numérique, auprès des députés, ministres et cabinets, qui ont tenté le coup, sans trop y réussir et c’est tant mieux, de l’embrouillamini sémantique et de faire passer l’informatique pour le numérique, ajoutant à la confusion des esprits, et de profiter enfin de l’engouement pour le deuxième pour faire avancer la valorisation de la première, en tant que science mais aussi comme discipline scolaire.

Ils continuent leur travail de sape en forme d’entourloupe sémantique aujourd’hui même, Serge Abiteboul, dans un élan populiste, parlant de « codage » à la place de « programmation » et de « numérique » à la place d’« informatique » :

 

 

J’ai combattu ce lobby, à ma manière car ca me paraissait un combat d’arrière garde, tout en proposant de réfléchir à ces nouveaux concepts de numérique et de culture numérique. En 2014 toujours, je tentais d’expliquer à ma petite fille de deux ans dans « Le numérique expliqué à Suzanne et à quelques autres… » ma propre vision de tout cela :

« Le numérique, vois-tu, ce sont des femmes et des hommes qui le mettent en œuvre, qui le vivent au quotidien, qui s’expriment, qui échangent et partagent, le plus souvent de pair à pair, dans des microcosmes multiples qui s’interpénètrent et desquels la figure classique des experts s’efface peu à peu. Ce sont des femmes et des hommes qui portent fièrement leurs opinions à la face du monde et ne craignent pas de les voir contredites ou censurées, même s’ils ont parfois à exercer à ce dernier sujet une grande vigilance. Le numérique, ce sont des valeurs et des attitudes nouvellement renforcées, celles du partage, de la connivence, de la collaboration, de l’amitié, du désir, de la responsabilité, de l’écoute de l’autre, de l’attention à ses préoccupations, de la tolérance… Ce sont encore des libertés, celles de l’expression et de l’opinion, de la création, du choix et des orientations, de nouvelles navigations possibles… Ce sont des droits et des devoirs, de la culture, de la raison enfin… Ah ! la raison ! »

Et je concluais :

« Le numérique, c’est un nouveau modèle d’humanisme, citoyen, social et politique… Le numérique, c’est aussi de la culture, la plus complète et transversale possible… pour te permettre d’exercer ta citoyenneté. »

En 2016, comme je ne suis pas homme à me démonter, j’accentuais encore le trait dans « Dis, papa, le numérique, c’est quoi l’idée ? » et proposais :

« Le numérique, c’est la culture d’aujourd’hui, économique, politique, citoyenne, sociale, éducative, médiatique, informationnelle, la culture d’un nouvel humanismequi s’éclaire des potentialités démultipliées de l’échange, du partage, de la diffusion de la connaissance, de l’accès de chacun à cette dernière. C’est la culture de l’engagement, du changement et du réseau, celle de l’horizontalité réticulaire. »

Élie Allouche, dans un diaporama fort complet publié en 2016 qui fait le point des ressources, des enjeux et chantiers propres aux humanités numériques dans l’éducation, mentionne à nouveau Dominique Boullier dans sa Sociologie du numérique :

« Il devient difficile de ne pas refaire toute la sociologie de tous les domaines, car le numérique a ceci de particulier qu’il est “pervasif”, c’est-à-dire qu’il pénètre toutes nos activités, des plus intimes aux plus collectives. »

En 2016 toujours, la regrettée Louise Merzeau répond, au collège des Bernardins, à la question que lui pose Frédéric Louzeau, directeur du pôle de recherche : « Où en est l’humain face au numérique ? ». Prenez le temps de l’écouter attentivement, elle tente elle aussi, à sa façon, de définir numérique et la culture numérique à l’éclairage de ses travaux sur la mémoire et les traces numériques :

La question qui lui est posée, curieuse à mon sens, laisse accroire que l’humain s’extrait du numérique, qu’il lui fait face. Peut-être a-t-elle été soufflée par l’historien et titulaire de la chaire d’humanisme numérique au collège des Bernardins, Milad Doueihi ? Ce dernier, connu pour ses travaux sur les humanités numériques, ne réussit que mal, généralement, à mon avis, dans un discours à la tonalité pourtant très humaniste, à s’affranchir, dans sa réflexion, d’un supposé socle technologique et informatique, alors que pourtant le consensus semble extraire la culture numérique de ses racines techniques et scientifiques. Lire par exemple son intervention en 2013 à l’ESEN.

L’an dernier, en 2017, Catherine Becchetti-Bizot, inspectrice générale, ancienne directrice de la DNE ou direction du numérique éducatif, qui a longtemps contribué, comme d’autres, à freiner les élans intempestifs du lobby en question, rédigeait un épais et revivifiant rapport que j’ai très longuement commenté dans « Exclusif : on peut aimer très très fort un rapport de l’inspection générale ». Ce rapport redessine les contours d’une nouvelle forme scolaire à l’éclairage du temps numérique et son rédacteur saisit l’opportunité de tenter, elle aussi et dès les prolégomènes, de définir le numérique. Pour elle, c’est :

« 1.1. Un changement de paradigme culturel et sociétal
Le numérique n’est pas seulement une révolution technologique. Comme le furent, en leur temps l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie, il est aussi un phénomène culturel et social qui imprègne les actes les plus ordinaires de notre vie et nos représentations du monde : notre perception de l’espace et du temps, notre relation aux autres, nos façons de penser, d’imaginer et de créer, nos modes de travail et d’accès au savoir, ainsi que nos manières de produire et de diffuser les connaissances. En quelques années, l’extraordinaire développement de l’Internet et des réseaux sociaux, l’explosion des moteurs de recherche et du big data ont accéléré cette transformation. À tout moment, les objets connectés que nous utilisons nous relient au monde, à d’autres objets connectés et à nos semblables, laissant des traces durables de nos activités sur la Toile, dessinant notre profil et anticipant nos comportements. »

C’est également en 2017 qu’Élie Allouche, en conclusion d’une journée de Dialogue des humanités numériques, énonce quelques résolutions en guise de conclusion desquels je retire particulièrement :

« [Il convient de] donner au numérique à l’école son sens le plus exigeant, qui ne limite pas à la technique […], de considérer ainsi le numérique […] comme culture, écriture et cadre de production des savoirs, et non comme une addition d’outils dont il faudrait sans cesse démontrer la plus-value. »

Cette année-là, comme je suis un homme persévérant, je plaide à nouveau « Pour un numérique humaniste, social et culturel » face à ceux qui entretiennent une vision étriquée, utilitaire, technophile et informatique du numérique.

Il y a quelques jours à peine, en 2018 donc, à l’occasion de la préparation d’un séminaire de travail sur la culture numérique, Jean-François Cerisier toujours proposait sa vision, en référence lui aussi aux travaux de Marcel Mauss. Prenez le temps d’une écoute attentive, ce n’est pas bien long :

« La culture numérique, c’est… le cadre culturel qui donne du sens à la vie de chacun, le paysage à partir duquel nous construisons nos actions, nos actes, nos tâches, à partir duquel nous élaborons nos valeurs… […] Le numérique est un fait social total au sens du concept proposé par Marcel Mauss parce que ces technologies transforment l’ensemble de la société et de toutes se institutions. »

Alea jacta est

Tout est à peu près clair aujourd’hui.

La grande majorité des chercheurs définissent aujourd’hui le numérique comme un fait social global et total qui bouscule à ce point les représentations sociales et culturelles qu’il peut être compris comme un paradigme.

Alors, bien sûr, ce numérique ne peut renier ses origines, qui sont pour l’essentiel technologiques et informatiques, les mutations sociales et culturelles évoquées ci-dessus trouvant leur source dès la fin du dernier millénaire dans l’irruption de technologies émergentes et particulièrement perturbantes. Oui l’informatique, l’algorithmique et les technologies contribuent aujourd’hui encore à bousculer davantage le fait numérique. Mais bien d’autres domaines, scientifiques ou non, apportent eux aussi régulièrement des contributions éclairantes et enrichissantes au fait numérique. Il en va ainsi des apports successifs et récents du design, de l’éthique, de l’économie, des sciences cognitives, de la sociologie, de la politique, de l’art… et de bien d’autres encore.

En ce sens, personne n’est aujourd’hui autorisé à s’approprier le numérique. Personne !

Pourtant, tous les jours, de nombreux scientifiques informaticiens continuent à penser et à dire que le numérique, c’est de l’informatique et vice-versa.

On peut se référer à l’occasion au tweet de Serge Abiteboul cité ci-dessus ou encore à l’interventionde Gérard Berry au Sénat devant la commission en charge de la consultation citoyenne en vue d’une prochaine loi sur l’école dans la société du numérique. Ce dernier, pourtant pointilleux sur le sens des mots qui concernent sa discipline scientifique, algorithmes, interfaces, données, langages, machines… est étrangement moins précis quand il s’agit de préciser les rapports entre informatique et numérique, son discours s’avérant particulièrement confus.

Gérard Berry mène un combat, celui de la reconnaissance universitaire de sa discipline scientifique, et milite ardemment pour la création d’un enseignement scientifique et de concours de recrutement de professeurs pour offrir de nouveaux débouchés à ses étudiants en informatique. Pour ce faire, il est particulièrement intolérable qu’il continue avec ses collègues à vouloir s’approprier le numérique, par ignorance ou incompréhension des mutations de ce monde ou par calcul démagogique, peu importe.

La mise en place récente au lycée, par exemple, des enseignements ou options appelés ISN (informatique et sciences du numérique) ou ICN (informatique et création numérique) est un contresens total car il ne s’agit que d’informatique et de rien d’autre, au service certes de projets créatifs dans le deuxième cas, mais si peu souvent ! Le numérique est ici mis à toutes les sauces sans autre justification que de servir de cache-sexe à l’informatique et à son enseignement.

Concernant spécifiquement le numérique, la relation entre le substantif et l’adjectif devra à terme être précisée par l’usage. Si le sens du premier a évolué dans le sens indiqué supra, le sens usuel du deuxième n’a guère évolué comme indiqué dans les premières lignes de ce billet, même s’il n’y a plus grand monde aujourd’hui pour le restreindre à celui d’antonyme d’« analogique ».

Personne ne peut donc s’approprier le numérique même si, naturellement, il appartient à tout le monde. Les enjeux éthiques et politiques sont si importants, les perspectives économiques, éducatives, culturelles si prometteuses et à la fois si inquiétantes, car à l’évidence peu soucieuses de la préservation des droits et des libertés fondamentales des citoyens, que ces derniers, tous ces derniers, quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent, seront amenés à exercer leur vigilance, à donner leur avis, prendre en charge l’acculturation de leurs élus et représentants et décider des grands choix de la société et du paysage numériques.

Mario Tedeschini Lalli avait ainsi raison de proposer de s’affranchir de l’influence trop importante des ingénieurs et des informaticiens. En fait, l’enjeu est bien celui de faire comprendre à tous, et, s’il faut évoquer les enjeux propres à l’école, à tous ses acteurs, que le numérique concerne toutes les disciplines et pas particulièrement et seulement les disciplines scientifiques ou technologiques. Ainsi, les fameuses compétences numériques attendues de tous les citoyens, quel que soit leur âge, et des élèves en classe ne sont pas seulement, loin de là, techniques ou scientifiques, elles concernent tous les champs de la citoyenneté et de son exercice.

Tous.

Michel Guillou @michelguillou

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Nota bene : Nombre de mots de ce texte doivent, au masculin, être considérés comme neutres et non sexués.

Crédit photo : Pixabay.

Michel Guillou, « Le numérique, comme paysage et culture, n’appartient en propre à personne, et surtout pas aux informaticiens » in Culture numérique, 21 juin 2018, https://www.culture-numerique.fr/?p=7593, consulté le 22 juin 2018
 
 
Dernière modification le dimanche, 01 juillet 2018
Guillou Michel

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias... Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Conférencier, consultant.

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