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En 1835, les membres de l’Académie de médecine de Lyon se demandaient solennellement: « ne risquerons-nous pas des atteintes à la rétine » (..) et des troubles de la respiration à grande vitesse,(..) les femmes enceintes ballottées ne vont-elles pas faire des fausses couches ? ». Toute innovation fait peur ! Les éminents membres de cet aréopage dénonçaient les méfaits supposés des chemins de fer qui commençaient à dépasser le 20 km à l’heure !

Les dangers des smartphones

 

Ainsi que n’entend-t-on pas sur l’usage des Smartphones pour les enfants !..

L’exposition des enfants aux ondes entraîne « des retards de développement » et « d’autonomie ». Quant aux écrans, ils seraient responsables de « problèmes oculaires », de « difficultés de concentration », « d’insomnie », de « problèmes d’apprentissage » et de « communication ». Ils conduiraient à la « passivité » ou à « l’agitation » !

A Genève, le professeur Daniele Zullino, chef de service d’addictologie aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), a déclaré que l’addiction à Internet est le motif numéro un des consultations chez les jeunes dans son service, devant le cannabis et l’alcool. Pour ce neuropsychiatre, « on retrouve les mêmes changements neurobiologiques que dans l’addiction à l’alcool ou à la cocaïne. » Depuis, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a décidé de considérer le «trouble du jeu vidéo» comme une vraie pathologie dans sa 11e édition de la Classification internationale des maladies (CIM-11).

En octobre dernier, les chercheurs de l'université d'État de San Diego alertaient sur le manque de sommeil des adolescents. Ils avançaient que 5 heures par jour sur les écrans augmentent de « 50 % les chances de moins bien dormir ». Pour eux, la dépendance des jeunes au smartphone est devenue un réel enjeu de santé publique. Des pédiatres, des psychologues et des orthophonistes demandent aux autorités de réagir, de mener des campagnes nationales et de réaliser des études de terrain indépendantes, sans conflit d'intérêts avec l'industrie du numérique et de la vidéo. 

Parallélement, nombre d’enseignants se plaignent de ne plus pouvoir enseigner. « Leur téléphone, c’est un vrai fléau ». Sur certaines tables des classes de collège, les smartphones trônent sans complexes ! Les élèves attendent la moindre inattention du prof. pour le prendre en main. Leur esprit est centré sur les réseaux sociaux aux dépends du savoir enseigné. Alors chaque prof. se débrouille dans son coin, soit en les interdisant, soit en les récupérant au début du cours, soit en fermant les yeux : « on ferme les yeux, c’est certain, on ferait le gendarme tout le temps ».

Toutefois, est-ce de « bonnes » raisons pour l’interdire totalement de l’institution scolaire?.. N’est-ce pas plutôt une affaire de facilité pour nos politiques[1] ? Pourquoi sombrer tout de suite dans l’inquiétude, l’anxiété, voire la peur au point de le bannir ? Et si on portait sur cet appareil un autre regard ? Pourquoi ne pas en faire plutôt un objet d’étude ?.. Et si on mettait le smartphone au programme de l’école... Dans son boitier et dans ses applications se logent beaucoup d’intelligences à partager quand on sait les discerner.

C’est ce qu’ont déjà compris nombre de responsables d’établissements et d’enseignants qui le pratiquent au quotidien. Ils prennent comme point de départ la passion de leurs élèves pour ce dispositif pour faire un objet d’étude, et cela sur différents plan : en matière d’usages, de technologie, de santé, de citoyenneté et même d’apprentissage… Ce faisant, ils introduisent un autre rapport au portable et… aux savoirs.

Apprendre l’usage

 

Tout est d’abord une affaire d’usages…

N’oublions pas que l’eau est le plus grand poison connu si on dépasse certaines limites. En matière de portable, tout dépend du regard que l’on porte sur lui… Pour éviter que des «conduites excessives » se transforment en véritable addiction, l’école a une grande place, puisque les parents sont soit souvent dépassés, soit encore plus accros que leurs enfants. Dès l’âge de 18 mois, un enfant est capable de repérer que ses parents sont en permanence sur leur smartphone, ce qui va lui donner l’envie de faire la même chose !

Des ateliers ont été organisés pour travailler les limites d’usage en relation avec la santé, l’activité physique et le sommeil. Combien de temps l’utiliser ? Quand ? Et même comment ?..  On peut y discuter des effets sur le sommeil, sur les risques d’addictions. On prend conscience de ce qu’on peut faire et ne pas faire avec cet outil. On commence par le démythifier, etc… Les élèves y apprennent à savoir prendre du recul, à ne pas se polariser uniquement sur cet objet et sur les réseaux sociaux. On peut réfléchir à instaurer des moments et des lieux "sans écran", comme les temps du repas ou de la rencontre. On peut s’initier à poser son téléphone et faire un match de foot, de basket, une partie de piscine ou apprendre à jouer d’un instrument de musique. On peut mettre en place des réseaux d’échanges de savoirs en direct, souvent plus attractifs que les quelques paroles échangés à distance. On peut organiser des ateliers où on apprend à parler de soi ou à faire des jeux de rôle pour travailler sa confiance en soi.  Etc..

Le téléphone est souvent un exutoire, parce que c’est la mode, parce qu’il faut faire comme tout le monde, parce qu’on s’ennuie ou ont se sent hors du temps dans le milieu scolaire… Quand les enseignants arrivent à introduire du désir, de l’envie de faire et de la réflexion, malgré les 4 murs tristes de l’école ou du collège, le téléphone est alors relativisé.

De l ‘épistémologie à la citoyenneté

 

Travailler sur les réseaux sociaux gratuits est une formidable porte d’entrée pour comprendre notre époque.

Des ateliers peuvent permettre de réfléchir sur les réseaux les plus utilisés, à savoir Snapchat, Instagram, Twitter, Facebook et Pinterest. Quels sont leurs avantages et leurs inconvénients respectifs ? Comment se fait-il que Snapchat prenne le dessus sur Facebook ? À quoi sert un snap ? C’est quoi un filtre ? Comment fonctionne tel jeu ou ce réseau pour avoir du succès ? L’occasion de faire un « peu » d’épistémologie, en démontant leurs fonctionnements.

On peut y découvrir de nouveaux usages pour sortir des habituels. Certains sites permettent de produire, éditer, développer ou partager des contenus. Par exemple, WordPress, Twitter, YouTube, Snapchat et Pinterest sont des outils d’édition, alors que Google Drive, DropBox, WeTransfer ou Sendspace favorisent le partage de médias. YouTube, Flickr et Instagram sont intéressants pour l’édition et le partage de vidéos et de photos. Les sites FotoFlexer, Picnik, Splashup (photos), Toondoo (bandes dessinées) et Voice Thread (audio) sont aussi intéressants dans le domaine de l’édition ainsi que du mashup[2].

Ces technologies offrent aux élèves la possibilité de collaborer à l’édition et au développement de contenu numérique pour réaliser leurs projets éducatifs.

Pour le travail de groupe, pensons également à Google Docs et Office 365, très répandus en milieu scolaire. Messenger et Skype sont au nombre des messageries instantanées qui permettent même la conversation vidéo entre classes. Des espaces comme Edmodo ou Google Classroom, conçus pour l’éducation ou les groupes fermés de Facebook permettent quant à eux des interactions de manière personnalisée via la messagerie instantanée. La visioconférence de groupe peut aussi se dérouler sur les interfaces Adobe Connect, Zoom, BlueJeans, Skype, Facebook Live, Google Hangouts ou Periscope. Notons que certaines de ces plateformes permettent d’enregistrer les conversations afin de les réécouter ultérieurement au besoin. Ce qui est très utile en matière d’apprentissage de langues étrangères.

Sur un autre plan, on peut faire prendre conscience aux élèves à travers ces usages de leur modèle économique propre. La publicité certes, mais pas seulement : les utilisations que font ces réseaux des données personnelles que chaque jeune y met. L’affaire Facebook/Cambridge Analytica est un bon support pour comprendre les détournements. Comme le déclarait Tim Cook, le PDG d'Apple : « quand le site est gratuit, le client est notre produit » !

Ces ateliers permettent alors d’approcher les  risques propres à ces technologies et de les sensibiliser aux conduites de protection à mettre en place. Et pour commencer prendre conscience que les clichés de jeunes en fête restent et peuvent avoir des conséquences dans le futur !

La clarification de ces risques est très porteur : exposition à des images choquantes, divulgations d’informations personnelles, cyber-harcèlement, escroquerie et piratage de compte. On peut y aborder les cadres  juridiques en cours et notamment les limites posées par la loi : le droit à l’image, la protection des données personnelles, la diffamation.  L’actualité peut fournir nombre de cas d’école à étudier.

Apprendre avec le Smartphone

 

Avec un smartphone à portée de main, l’élève accède à une foule d’informations, il peut apprendre désormais à se situer, à lire en hypertext, à trouver l’information adéquate par rapport à la question qu’il traite pour ne pas s’y perdre.

Il doit en permanence se poser la question de leur pertinence et de leur validité. Qui donne l’information ? Pourquoi ? Quels sont les enjeux ? Etc… La maîtrise de l’information est un objectif important de la scolarité actuelle.

Parallèlement, le smartphone lui donne accès à d’autres informations bien utiles en classe : dictionnaires, encyclopédies, atlas ; des volumes bien lourds qu’il serait impossible d’emporter dans son cartable. Habitués à ces nouvelles possibilités, l’élève peut rechercher la définition d’un mot, une formule mathématique, consulter une carte et, si nécessaire, prendre des notes pour un projet. Les dictionnaires collaboratifs tels Bab.la et Vocabulary.com renouvellent l’usage du dictionnaire en classe. Ouverte à tous, l’encyclopédie en ligne Wikipédia est un bon exemple de Wiki. 

Les applications existantes, utilisables à des fins pédagogiques, sont multiples et certaines de grandes qualités.

On peut y apprendre à lire dès 3 ans en jouant avec les images et les mots. On peut favoriser l’écriture, notamment pour les HP qui ont des problèmes de dextérité dans l’écriture. L’usage des touches évite cette difficulté très pénalisante pour ces enfants. Pour nombre d’enfants en grandes difficultés, l’usage des tweets peut être une bonne accroche pour susciter l’envie d’écrire, tout comme le fut la correspondance scolaire de Freinet.

De même, on trouve des applications pour apprendre les tables d’addition et de multiplication de façon moins revêche. Il existe des exercices très attractifs pour se situer dans les mathématiques ou pour enrichir le vocabulaire et travailler les fautes d’orthographe. Les enfants peuvent en faire un certain nombre par contrat à leur libre disposition du temps  comme c’est le cas encore dans la pédagogie Freinet. Une façon de rendre moins rébarbative l’acquisition de ces incontournables.

Par des approches mnémotechniques et par la réalisation de cartes mentales, l’élève peut y faire des fiches et travailler sa mémoire. Les arbres de connaissance que fournissent certains logiciels sont un moyen d’organiser ses connaissances. La baladodiffusion est un autre moyen pour faciliter la mémorisation. Dans le même temps, elle permet l'entraînement individuel et collectif aux compétences orales. Les élèves ont également un accès direct à des fichiers audio et/ou vidéo ; ils peuvent s'enregistrer, puis partager et diffuser leur production avec leur professeur, leurs camarades, ou tout autre interlocuteur, y compris dans une langue étrangère.

Même en sciences, les capteurs dont sont équipés les smartphones (thermomètre, humidité, pression barométrique, mesures de longueur, de pas, accéléromètre, gyromètre, etc.) permettent d’acquérir les données pour la réalisation d’expériences. On peut y programmer des robots, faire de la modélisation et de la simulation et surtout envisager de la réalité augmentée.

Dès les petites classes, mais encore plus au collège et au lycée, ces nouvelles technologies sont encore un prétexte pour s’interroger sur les changements dans la société et même sur la notion de progrès. Qu’est ce qu’elles changent ? Dans quelle mesure peut-on dire que ces technologies ont bouleversé la notion d’espaces ou d’échanges ? Les questions à discuter sont multiples. Par exemple, si le progrès technologique a pour objectif d’améliorer la société, le smartphone en quoi y contribue-t-il ? Quelles en sont les restrictions ? Qu’en est-il en matière de sauvegarde de la planète?

Autre question, quel glissement s’opère-t-il actuellement en matière de notoriété ? Certains Youtubers ont acquis et acquièrent chaque jour une présence internationale qu’ils n’auraient jamais pu envisager sans ces nouvelles technologies. Sont-ils les héros d’aujourd’hui parce que les « vues » et les « like » sur la toile se comptent par millions ?

A partir du Collège, travailler sur les fake news -ces infox ou fausses nouvelles comme on dit au Québec- est une autre bonne entrée sur notre époque. Ces informations délibérément fausses ou truquées émanant de médias non institutionnels, tels les blogs ou les réseaux sociaux de médias, d’entreprises ou de gouvernement, sont intéressantes à démonter en classe. Elles permettent aux élèves de prendre du recul sur les mécanismes de l’information, notamment sur les tentatives de désinformation.

Envisager autrement la classe

 

Les possibilités pédagogiques du smartphone sont si riches qu’il est impossible de toutes les inventorier.

Pour résumer, on peut dire qu’on peut les envisager en classe pour rechercher de l’information, prendre des notes, mémoriser, communiquer, collaborer, monter des projets vidéos, faire des expériences scientifiques, s’interroger sur la société, etc. Nombre de ces logiciels peuvent être téléchargés gratuitement ou à peu de frais. Des applications de jeux qui n’ont pas été prévues pour l’enseignement peuvent être facilement détournées pour en faire un usage éducatif.

Les possibilités et les manières d’apprendre sont ainsi infinies. La richesse des potentialités et la disponibilité de ces outils et ressources partout et à tout moment est un des facteurs essentiels permettant de progresser dans ses connaissances et ses apprentissages. Par exemple, en s’exerçant à restituer du vocabulaire, à utiliser des locutions de langue étrangère, à calculer mentalement, à formuler des problèmes, etc. On peut même y inclure des programmes interactifs permettant l’auto-évaluation par l’élève de ses apprentissages.

Arrêtons de dramatiser inutilement… il est temps de sortir cet instrument polyvalent des sacs des élèves et de le détourner pour l’utiliser pédagogiquement en classe… bien sûr pas uniquement et surtout avec recul ! Il est essentiel que les institutions scolaires[3] et le corps enseignant sélectionnent et partagent les ressources les plus intéressantes par discipline et pour apprendre à apprendre et que des formations spécifiques pour les enseignants se mettent en place.

André Giordan


[1] Nos politiques préfèrent interdire ou couper frontalement, comme en matière d’économie, plutôt que de repérer les dysfonctionnements et y remédier…

[2] C’est-à-dire l’utilisation et la modification de fichiers vidéo, audio ou photo déjà édités par d’autres

[3] Eduscol avait commencé à recenser les bonnes pratiques du Smartphone en classe.

Dernière modification le lundi, 18 juin 2018
Giordan André

André Giordan est le fondateur et directeur du Laboratoire de Didactique et Épistémologie des Sciences de Genève. Ancien instituteur, professeur de collège, animateur de banlieue, il  est l’auteur d’un nouveau modèle de l’apprendre (modèle d’apprentissage allostérique) et l’initiateur de nombreuses innovations scolaires, muséologiques et médiatiques. 

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