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En même temps que s'ouvrait, le 22 janvier dernier, la phase d'inscription des voeux d'orientation en première année de l'enseignement supérieur, le Défenseur des droits - Jacques Toubon - publiait ses préconisations en vue d'une amélioration de la plateforme Parcoursup. En particulier, il revient sur ce qu'il avait déjà exprimé l'année dernière : la nécessité de prendre dès à présent des mesures ("dans les deux mois", soit avant la date d'envoi des dossiers vers les établissements d'enseignement supérieur), afin que la procédure d'affectation soit plus transparente, ceci dans le but de "permettre aux candidats d'effectuer leurs choix en toute connaissance de cause". 

Et le Défenseur des droits de demander à la Ministre en charge de l'enseignement supérieur - de qui dépend la plateforme Parcoursup - de dévoiler pleinement l'ensemble des critères pris en compte dans l'appréciation de chaque candidat, et la méthode qui préside à leur application. En particulier, le Défenseur des droits pointe le fait que l'un des critères ayant permis en 2018 de classer les candidats à l'admission dans certaines formations a pu être le nom du lycée d'origine, procurant aux candidats formés dans les "bons" lycée le bénéfice d'une sorte de bonus, ce qui est susceptible d'être assimilé à une pratique discriminatoire. Le moins que l'on puisse dire est que cette charge est rude.

1. Un nombre de cas suffisamment important pour conduire le Défenseur des droits à demander la suppression de toute référence au nom du lycée d'origine des candidats :

Pour le premier exercice de mise en oeuvre de la nouvelle plateforme Parcoursup - venue remplacer en 2018 l'ancienne plateforme "admission post bac" - la rumeur d'une prise en compte par certains établissements d'enseignement supérieur, de la "réputation" du lycée d'origine des candidats, est rapidement née. Il en a découlé diverses accusations de pratiques parfois jugées par certains comme étant discriminatoires, d'abord démenties par les autorités ministérielles, mais qui, après que plusieurs élus aient saisi le Défenseur des droits, ont conduit la Ministre à annoncer qu'elle allait faire procéder à une enquête, pouvant, si les faits sont avérés, déboucher sur la décision de cacher toute référence au lycée d'origine, ce qui est une façon de reconnaître que l'accusation est en partie fondée.

Dans le rapport qu'il vient de remettre, le Défenseur des droits va plus loin : tout en reconnaissant qu'il n'a pas été en mesure de faire une enquête en profondeur sur ce sujet, il considère qu'il existe un nombre suffisant de cas avérés pour le conduire à exprimer l'avis que "le recours au critère du lycée d'origine pour départager les candidats, en favorisant certains ou en défavorisant d'autres en fonction de l'établissement dans lequel ils sont scolarisés, peut être assimilé à une pratique discriminatoire s'il aboutit à traiter différemment et à exclure sur ce critère des candidats". Il a donc demandé à la Ministre de donner suite à ce qu'elle avait elle-même évoqué il y a quelques mois : rendre impossible que l'établissement d'origine puisse être pris en compte en supprimant toute référence à son nom dans les dossiers de candidature, ceci afin de "restaurer la confiance" en ce système de régulation des flux d'entrée dans l'enseignement supérieur.

2. La très sensible question des pratiques différenciées d'évaluation des élèves d'un lycée à l'autre :

La question de l'éventuelle anonymisation du nom du lycée d'origine renvoie à une autre question, plus ancienne, et particulièrement sensible, qui est celle de savoir s'il faut continuer de laisser aux professeurs une absolue liberté en matière d'évaluation de leurs élèves, ou s'il ne serait pas devenu nécessaire d'encadrer les pratiques d'évaluation en établissement ?

Pour faire de nombreuses conférences de présentation de la plateforme Parcoursup dans divers lycées publics et privés sous contrat, je ne puis que témoigner du fait que nombre de parents expriment leur inquiétude concernant l'évaluation de leurs enfants au sein de certains lycées. A tort ou à raison, ils considèrent fréquemment que leurs enfants seraient victimes d'un excès de sévérité, sentiment corroboré par le constat qu'au baccalauréat, ils obtiennent très fréquemment des notes significativement supérieures. Il existe donc chez certains un indéniable sentiment d'inéquité dont seraient victimes les candidats scolarisés dans des établissements "sélectifs" (au sein desquels l'évaluation serait fréquemment sévère), par rapport aux établissements "accompagnateurs" (dans lesquels les pratiques d'évaluation seraient plus laxistes).

Cette question n'est pas nouvelle, mais elle prend une importance particulière dès lors que se multiplient les établissements d'enseignement supérieur qui classent les candidats à l'admission en fonction du contenu des dossiers Parcoursup, et donc essentiellement (mais pas uniquement) en fonction des notes et appréciations qui y figurent. C'est de plus en plus fréquemment le cas, comme en témoigne par exemple le fait que les plus de 300 Instituts de formation aux soins infirmiers ont décidé en 2019 de rejoindre la famille "Parcourusp" et ont supprimé leurs concours d'admission, triant désormais les candidats sur la base des dossiers Parcoursup. Dès lors que les classements des candidats à l'admission dans les établissements supérieurs se font de plus en plus sur la base des évaluations (notes et appréciations qualitatives) figurant dans leurs dossiers Parcoursup respectifs, le sentiment de nombreux élèves et parents est qu'il y a un risque de pratique discriminante qui jouerait défaveur des élèves scolarisés dans des lycées "sélectifs"Le fait que cette inéquité puisse être compensée par la prise en compte du nom de l'établissement d'origine ne les choque donc pas, bien au contraire. Inversement, cacher le nom du lycée fréquenté dans les dossiers de candidature reviendrait selon eux à "doubler la peine" pour les élèves scolarisés en lycée "sélectif".

Dans l'hypothèse d'une telle décision, des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour demander que les pratiques d'évaluation des élèves au sein de chaque établissement fassent l'objet de moins de liberté individuelle, donc de plus d'encadrement, de façon à réduire les effets précédemment mis en lumièr

3. Un exemple très édifiant : celui du recrutement des élèves des classes preparatoires.

Dans une tribune remarquée publiée dans le quotidien Le Figaro du 12 février 2019, 19 chefs d'établissements publics et privés sous contrat ayant des classes préparatoires réputées, protestent collectivement contre le fait que les dossiers de candidature présentés par les candidats pourraient désormais cacher le nom du lycée d'origine. Les signataires font remarquer qu'en tant que formations sélectives, les classes préparatoires, du fait qu'elles choisissent certains candidats parmi l'ensemble de celles et ceux qui demandent à y être admis, pratiquent de longue date une sélection par "distinction" des meilleurs parmi les prétendants, ce qui est à leurs yeux par définition une discrimination positive, et non une ségrégation comme on voudrait le faire croire. Il n'y a pas de formation sélective sans distinction des meilleurs par rapport aux moins bons. Osons la question que l'éventuelle décision de cacher le nom du lycée d'origine implique : voudrait-on en finir avec une telle logique meritocratique ?

Mais surtout, les signataires de cette tribune dénoncent le fait qu'alors que le Ministre de l'Education nationale prône en ce moment même "l'école de la confiance" (voir l'interview qu'il a accordée le mardi 12 février au journal Le Monde, dans le but de présenter et défendre son projet de loi "pour une école de la confiance"), à leurs yeux, une telle mesure introduit contradictoirement "le règne de la défiance", laissant planer sur les pratiques de sélection habituelles un inacceptable sentiment de suspicion de ségrégation.

Conclusion :

Jusqu'où cette volonté d' anonymiser les dossiers de candidature pourrait-elle être poussée ? Pourquoi se contenter de cacher le nom du lycée d'origine ? Ne devrait-on pas aller jusqu'à cacher le sexe du candidat afin de réduire le risques de discrimination sexiste, voire interdire de tenir compte des notes et appréciations qualitatives qui sont bien sûr le produit des différences économiques et sociales qui clivent les potentiels de réussite scolaire ? Il resterait alors à confier à un système de tri des candidats par un tirage au sort le soin de décider des heureux chanceux admis dans telle ou telle formation, ou plus finement d'élaborer des algorithmes qui se chargeraient du "sale" travail, et d'en finir avec le vieux système qui consiste à s'appuyer sur le différentiel de mérite des uns par rapport aux autres. Est-ce là le monde que l'on veut voir émerger ?

Bruno Magliulo

Dernière modification le jeudi, 28 février 2019
Magliulo Bruno

Formateur/conférencier/auteur Orientation scolaire et professionnelle - Inspecteur d'Académie honoraire

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