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Toujours à propos de la Refondation - Dans une société marquée par une aggravation du chômage et de la précarité, de la violence aussi, l’école a une mission naturelle, qui consiste à donner à chacun en fonction de ses goûts et de ses aptitudes particulières les meilleures chances d’accéder un jour au marché du travail, de trouver un emploi et de mener grâce à cela une existence d’homme libre et responsable, d’acteur à part entière, plutôt que d’assisté.

Or, l’école que nous connaissons échoue dans une large mesure à accomplir cette mission. Ou plutôt elle la néglige, manque à s’y affronter, en en préférant une autre très différente, qui consiste à transmettre à tout prix une somme considérable de savoirs dont il semble qu’on ait décidé une fois pour toutes qu’ils étaient indispensables. Des savoirs dont le découpage disciplinaire, le contenu et la forme, hérités d’un passé déjà ancien, définissent aujourd’hui encore le métier de professeur.

 
L’école ne peut se réformer sans faire son deuil d’un modèle industriel (agro-alimentaire) d’éducation, héritier du 19e siècle, où les élèves sont traités (nourris) en masses. Mais, pour cela, il faut que les professeurs acceptent de changer de métier (de changer leur métier). Et la réforme la plus remarquable qui soit allée dans ce sens, qui ait ouvert la voie, est celle, sans doute, instituée par le Socle commun de connaissances et de compétences, qui apparaît dans la loi du 23 avril 2005 (LIEN).
 
Avec ce dispositif, le professeur n’était définitivement plus en position de s’abriter derrière les Programmes officiels pour parler seul. Je veux dire qu’il n’était plus autorisé, en principe, à commenter indéfiniment le Supplément au Voyage de Bougainville devant tel groupe d’élèves dont il aurait su qu’ils ne savaient pas lire (ou qu’ils étaient de très médiocres lecteurs). Ce dispositif lui faisait obligation de continuer à leur apprendre à lire, et de leur apprendre la grammaire, et l’orthographe, même si ceux-ci avaient dépassé l’âge où il est convenu qu’un élève doit le faire, et même si, en ce qui le concernait, lui, le professeur, il n’avait pas été formé spécialement à cela mais plutôt à commenter l’œuvre et la pensée de Diderot. 
 
Mais on voit la difficulté : le Socle commun entrait en concurrence avec les anciens Programmes officiels, il supposait que ceux-ci, aussi vite que possible, soient abrogés. Or, cela n’a pas été le cas. Beaucoup trop de professeurs tenaient à commenter encore et encore le Supplément au Voyage de Bougainville, ou disons le Candide de Voltaire, même s’ils devaient s’adresser à des élèves qui ne savaient pas lire (ou étaient de très médiocres lecteurs). Parce qu’ils avaient été formés pour cela. Parce qu’ils avaient réussi un concours qui leur conférait à titre personnel (pour le restant de leur vie) un statut prestigieux, confortable, auquel ils ne voulaient pas renoncer. Et si une refondation de l’école s’impose bien aujourd’hui, c’est sans doute pour en revenir à la radicalité de 2005. Pour en revenir au point où le chantier avait été abandonné alors. Pour se refonder là-dessus. 
 
Pouvons-nous espérer encore que ce sera le cas ?
Jacomino Christian

Docteur en sciences du langage. Inventeur des Moulins à paroles (m@p), collection de petits livres numériques dont chaque volume est consacré à une œuvre littéraire (poème, conte ou chanson) qu’il s’agit de lire puis de reconstituer, au fur et à mesure que le texte s’efface, en rétablissant les mots dans les phrases puis les lettres dans les mots.

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