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Chronique de la refondation (4) - Suite des travaux du groupe 3 sur le thème « Une école juste pour tous les territoires » qui a alterné plénières et sous-groupes, l’un sur la gouvernance, l’autre sur l’évaluation.
Toujours cette impression générale décrite dans les chroniques précédentes, renforcée par le fait que les concepteurs des politiques éducatives et les responsables de leur mise en œuvre, le plus souvent techniciste et autoritariste, s’enhardissent et viennent faire l’apologie de ce qui a mis le système éducatif sur la voie de la catastrophe.
 
Spectacle parfois étonnant qui conduit les militants pédagogiques à se demander pourquoi on a osé parler de refondation alors que tout va bien et qu’il suffit d’améliorer quelques domaines particuliers et quelques problèmes marginaux.
 
Le directeur de la DEP, la secrétaire générale d’une académie qui a mis en place le pilotage par les résultats, les contrats d’objectifs, etc, sur le modèle de l’entreprise, des hauts fonctionnaires fidèles aux postes, clamant leur bonne foi et leur autonomie, occupent le terrain sans jamais prononcer le mot refondation et, bien évidemment, oubliant ou ignorant la souffrance des professeurs, l’ennui des élèves, l’angoisse des parents.
 
Les ruptures qui seraient indispensables pour garantir un avenir démocratique et humaniste au système éducatif n’apparaissent jamais dans leurs interventions qui créent un certain malaise renforcé par le sentiment confus qu’il est devenu incorrect, inconvenant, impoli, de faire l’état des lieux.
 
 
Il est vrai que les débats manquent d’un cadre de pensée, en grandes tendances, d’une vision de l’école du futur à longue échéance, d’une réflexion prospective sur la place de l’école dans la société de la connaissance et de la communication. On ne parle que du passé.
 
Michel Serres disait qu’au cours des campagnes électorales, il n’entendait, à propos de l’école, que des « discours de vieux » comme si le monde n’avait pas complètement changé. Il devrait intervenir dans les groupes de concertation ! Philippe Meirieu évoque dans « Les idées en mouvement » (magazine de la Ligue de l’Enseignement) les descriptions consensuelles derrière lesquelles « il faudrait regarder les lames de fond qui bousculent aujourd’hui notre institution scolaire, à l’insu parfois des acteurs eux-mêmes ». Dommage qu’il ait renoncé à apporter sa lucidité et sa compétence à la concertation.
 
 
A la rentrée, on a pris quelques mesures d’urgence sur les postes, sur la formation, sur l’évaluation des enseignants mais on n’a pas suspendu les programmes affligeants de 2008, les pratiques autoritaristes des cadres formatés, l’aide individualisée unanimement condamnée y compris dans les milieux qui soutenaient le pouvoir précédent. La souffrance des enseignants, l’ennui des élèves, la perte de sens de l’école par rapport à l’évolution du monde s’effacent devant l’exigence de faire des propositions, celles là même que l’on entend depuis trente ans et qui ne mettent pas en cause les « fondations » pourtant chancelantes, du système.…
 
 
Les discours s’amoncellent, excellents, se drapant parfois de la noblesse de la technique pour mieux fuir la politique, même au sens le plus noble, et la pédagogie. On passe son temps à tenter de protéger la bougie ou à l’améliorer, oubliant que ce n’est pas l’amélioration de la bougie qui a permis de découvrir l’ampoule électrique.
 
 
A l’évidence, on a peur des ruptures et face à cette peur, on tend vers le ravalement de façade et la réparation des vieilles fondations plutôt que vers la construction courageuse de nouvelles fondations. Refonder, n’est-ce pas faire du neuf ?
 
 
Pourtant, il est évident qu’il n’y aura pas de refondation sans au moins quelques ruptures qu’il ne suffirait certes pas de décréter, mais qu’il faudrait préparer avec les enseignants, avec tous les acteurs éducatifs, avec l’ensemble des citoyens, en mobilisant la base sans attendre que la force centrifuge du consensus n’ait fait disparaître ce besoin fondamental de ruptures.
 
 
Prenons l’exemple traité dans l’un des groupes, de la formation des enseignants. Comment peut-on en parler sans avoir préalablement une réflexion sur ce que pourrait être l’enseignant du futur dans la société de la connaissance qui bouge à grande vitesse et dans l’éducation tout au long de la vie qui devrait s’imposer ?
 
Si les modèles encore en vigueur en 2012, comme le principe « une heure, une classe, un prof, un cours », ou comme le cloisonnement des disciplines scolaires, sont à l’évidence déjà décalés par rapport aux évolutions de la société, qu’en sera-t-il dans 10 ou 15 ans ? Au-delà de l’affirmation réitérée « il faudra toujours des profs », ne serait-il pas urgent d’oser se dire : « oui, mais quels profs et quelle formation neuve ? ». La mastérisation qui a renforcé magistralement le déni de la pédagogie, savamment construit, est aux antipodes d’une formation professionnelle pour le futur.
Alors, quelle rupture ?
 
 
Prenons l’exemple de l’évaluation des performances des élèves. Cette évaluation dont on dit qu’elle est indispensable, ce qui n’est pas contestable, sans dire comment faire pour qu’elle ne soit pas une maladie et un outil au service d’une conception dangereuse de la société dont personne n’a débattu avant qu’elle ne s’impose. On cautionne alors, en fait, le maintien de pratiques désastreuses. « L »individualisme triomphant entre ainsi parfaitement en résonance avec l’injonction permanente à l’individualisation et ses lieux communs : tout dysfonctionnement doit être traité avec le modèle médico-pharmaceutique individuel, diagnostic/remédiation, quand ce n’est pas selon le principe détection/dérivation, l’apprentissage se réduit à une collection de compétences ; la découverte culturelle et le plaisir de penser disparaissent derrière les critères de l’employabilité ; le collectif est désinvesti comme lieu de construction de soi et du monde » (Philippe Meirieu, article cité).
Quelles ruptures dans cette dérive ?
 
 
Prenons l’exemple de la gouvernance. Pyramidale, autoritaire, par tuyaux d’orgue pour la descente et parapluies à chaque étage pour la remontée. Scolaro-centrée. Il faudra bien mettre plus d’horizontalité, de confiance, d’espace et de temps pour la mobilisation de l’intelligence collective. Il faudra bien envisager la place des collectivités qui ne pourront se satisfaire encore longtemps d’être des tiroirs caisses sans participation réelle au projet d’établissement qui devient un projet de territoire. On pourrait en arriver à faire financer par des collectivités à majorité progressiste des mesures destinées à renforcer des pratiques conservatrices. Evidemment, le problème est considérable mais il sera impossible de le contourner : autonomie par rapport à des pouvoirs politiques soumis aux alternances quand, en éducation, rien ne peut se réaliser à court terme, importance du rôle de l’Etat, démocratie, etc.
Quelles ruptures pour éviter les crises et se projeter vers l’avenir ?
 
 
J’ai déjà pris l’exemple du numérique dans la chronique n°2. Je pense qu’il peut être un puissant levier pour garantir des ruptures positives comme il peut être un outil de la persistance de pratiques conservatrices modernisées en apparence.
Quelle rupture ?
 
 
A vouloir fuir les ruptures, on fuit en réalité la refondation, ce qui satisfait plus d’un intervenant dans la concertation.
 
La réalité de la refondation pourrait se mesurer au nombre de ruptures annoncées, assumées, préparées, accompagnées… Il en faudrait quand même quelques unes pour que le nouveau projet éducatif global national mérite le beau mot de refondation.
Dernière modification le lundi, 24 novembre 2014
Frackowiak Pierre

Inspecteur honoraire de l’Education nationale. Vice-président de la Ligue de l’Enseignement 62. Co-auteur avec Philippe Meirieu de "L’éducation peut-elle être encore au cœur d’un projet de société ?". Editions de l’Aube. 2008. Réédition en format de poche, 2009. Auteur de "Pour une école du futur. Du neuf et du courage." Préface de Philippe Meirieu. La Chronique Sociale. 2009. Auteur de "La place de l’élève à l’école". La Chronique Sociale. Lyon. Auteur de tribunes, analyses, sur les sites educavox, meirieu.com. Prochainement, une BD avec les dessins de J.Risso :"L"école, en rire, en pleurer, en rêver". Préface de A. Giordan. Postface de Ph. Meirieu. Chronique Sociale. 2012.

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