fil-educavox-color1

... , on aboutit à un parcours "supermaths"​ encore moins scientifique - 

L'un des reproches les plus fréquemment exprimés à l'encontre de la filière S du lycée français est qu'elle ne serait pas suffisamment scientifique. Elle l'est certes en partie, du fait de la présence d'enseignements tels que la physique-chimie, les sciences de la vie et de la Terre (SVT), et même d'autres enseignements scientifiques dans un petit nombre de lycées : les sciences de l'ingénieur, les sciences agronomiques... Mais chacun peut faire le constat qu'il est possible de réussir l'examen du baccalauréat S en étant relativement faible dans ces enseignements, et en compensant d'éventuelles mauvaises notes par d'autres, de bon niveau, en français, histoire-géographie, langues, philosophie ...

 

Autre constat : près de la moitié des bacheliers S optent pour des études supérieures et des carrières non scientifiques. On observe leur vaste présence en droit, économie, gestion, management des entreprises, banque-finance, comptabilité, assurances ... Il y a en cela une forme d'échec de cette filière qui devrait conduire une beaucoup plus grande part de ses bacheliers à opter pour des vétudes supérieures et des carrières scientifiques.

Lors des débats qui ont précédé la publication des textes réglementaires concernant la réforme des lycées, ces points ont fréquemment fait l'objet de discussions. Il en a découlé l'idée qu'il est nécessaire que soit créée une filière ou un parcour d'études secondaires plus franchement scientifique. Qu'en est-il advenu ?

1. Les raisons de la forte attractivité de l'actuel baccalauréat S :

Compte tenu de l'indéniable dégradation de la valeur individuelle du baccalauréat (il s'en est délivré 675000 en 2018, et le taux global de réussite aux épreuves d'un baccalauréat général dépasse désormais les 90%), et de la multiplication des filières (près de 130 aujourd'hui en comptant celles de la voie professionnelle), l'idée s'est progressivement installée dans les esprits d'un nombre croissant d'élèves et parents de la nécessité de préparer un bac S, même si l'élève n'a pas une vocation scientifique affirmée, dans le souci premier de se doter d'une solide aptitude aux mathématiques, et de pouvoir afficher le très convoité baccalauréat S dans son CV, si possible en l'ayant préparé dans un "bon lycée".

Or, force est de constater que la filière S est très polyvalente. En effet, les enseignements purement scientifiques (hors mathématiques) y sont minoritaires, la majeure partie de l'horaire global étant constituée d'un ensemble de disciplines littéraires.

Pouir reprendre un propos récemment exprimé par Alain Boissinot, ancien Directeur des lycées et collèges au Ministère de l'Education nationale, et ancien recteur : "nous voulions créer une filière pour les futurs étudiants en sciences, et nous en avons fait un modèle de bac attrappe tout " (article mis en ligne le 3 juillet 2018 sur le site Campus-Le Monde). Et cet ancien haut fonctionnaire d'ajouter que "la filière S est devenue socialement élitiste", ce qui explique en grande partie sa forte attractivité ressentie par un nombre croissant de familles, soucieuses de protéger leur(s) enfant(s) du risque de n'obtenir qu'un bac sans grande valeur.

Il découlait de ce diagnostic l'idée qu'il fallait profiter de la réforme des lycées pour enfin créer une filière ou un parcours d'études secondaires véritablement scientifique. A première vue, cela ne semble d'ailleurs guère compliqué : il suffirait pour cela de créer un parcours grâce auquel les élèves qui s'y engagent bénéficient d'enseignements scientifiques (et de coefficients au baccalauréat) un peu plus lourds qu'avec la filière S d'aujourd'hui. Or, force est de constater que le lycée nouveau n'offre aucun parcours de ce type !

2. On a accouché d'un parcours "supermaths", mais pas du parcours "supersciences" que l'on attendait :

Commençons par rappeler que le nouveau lycée ne comportera qu'une voie générale unique, regroupant les anciennes filières ES, L et S.

Cela ne signifie pas que tous les élèves devront suivre un parcours identique, car la différenciation sera rendue possible par une variété d'enseignements au choix, en particulier par l'obligation de choisir trois "enseignements de spécialité" avant d'entrer en première, puis d'en garder deux en entrant en terminale. De plus, cette différenciation pourra s'exprimer par le ou les choix de divers enseignements optionnels facultatifs. C'est ce qui permet au Ministre de l'Education nationale de dire que le lycée nouveau va permettre une plus grande "personnalisation" des parcours.

Parmi les enseignements de spécialité qui seront proposés aux élèves en classe de première générale on trouve la physique-chimie, les sciences de la vie et de la Terre, les sciences de l'ingénieur, le numérique et les sciences informatiques, la biologie-écologie, et bien sûr les mathématiques. Rappelons qu'en entrant en première générale, les élèves devront en choisir trois. A première vue, il y a la de quoi combler les appétits de ceux qui veulent accomplir en lycée un parcours fortement scientifique.

Cependant, cette offre large ne sera pas présente dans tous les lycées.

Dans une note de service sur les enseignements de spécialité (N° 2018-109, du 5 septembre 2018, publiée au Bulletin Officiel de l'Education nationale du même jour), le Directeur Général de l'enseignement scolaire précise au nom du Ministre que "chaque recteur doit veiller à l'équilibre et à la bonne répartition des enseignements de spécialité, dans le cadre géographique adapté au territoire ", ce dernier pouvant être l'établissement, mais aussi " un réseau de lycées, un bassin de formation, un secteur géographique ".

Concrètement, cela signifie que certains des douze enseignements de spécialités annoncés, ne seront pas présents dans tous les établissements, mais dans offerts dans le cadre d'un territoire plus large.

Notons que c'est d'ores et déjà le cas pour certains enseignements de spécialité de l'actuel lycée : des enseignements tels que sciences de l'ingénieur, biologie- écologie, arts, certaine sur langues étrangères, latin/grec classique... ne sont proposés que dans un nombre restreint d'établissements. Rien de nouveau donc ! Mais le "cadre géographique élargi" évoqué par cette circulaire concernera probablement d'autres enseignements de spécialité. C'est d'ailleurs clairement dit : "sept enseignements de spécialité sur douze doivent pouvoir être accessibles dans un périmètre raisonnable", donc pas forcément dans chaque lycée. Il s'agit de ceux d'histoire-géographie/géopolitique et sciences politiques, sciences économiques et sociales, langues étrangères (sauf les langues dites rares), humanités/littérature et philosophie, mathématiques, physique-chimie et SVT.

Ainsi, le potentiel d'offre large d'enseignements de spécialité scientifiques sera probablement ramené de cinq à deux : la physique-chimie et les SVT.

3. La principale difficulté vient de l'obligation d'abandonner un des trois enseignements de spécialité en entrant en classe terminale, entraînant une forte réduction de l'offre d'enseignements scientifiques :

En fin d'année scolaire en classe de seconde GT, les élèves orientés vers une classe de première générale devront obligatoirement choisir trois enseignements de spécialité à raison de quatre heures hébdomadaires pour chacun. Pour ceux qui voudront se doter d'un profil scientifique, le choix recommandé est clair : ils devront opter pour une "triplette" mathématiques + deux enseignements de spécialité scientifiques (par exemple : physique-chimie + SVT ou physique-chimie + numérique et sciences informatiques...).

Le problème est qu'en passant en terminale générale, ces mêmes élèves seront tenus d'abandonner un de leurs trois enseignements  de spécialité puisqu'il a été décidé de n'y offrir que deux enseignements de ce type, dont l'horaire hebdomadaire passera de quatre à six heures par spécialité.

Le choix des mathématiques étant incontournable pour tout élève soucieux de se doter d'un profil scientifique, c'est nécessairement à l'un des deux enseignements scientifiques qu'il faudra renoncer, l'élève se dotant alors d'un profil "maths + un seul enseignement scientifique". Il y a en cela une indéniable régression par rapport à la situation actuelle en terminale S où tous les élèves bénéficient d'un enseignement obligatoire de mathématiques plus deux enseignements scientifiques.

C'est d'autant plus vrai que l'on assiste en outre à une nette réduction des horaires d'enseignements scientifiques. En terminale S actuelle, selon leurs choix, les élèves reçoivent entre 8h30 et 15 h de tels enseignements (hors mathématiques). Rien de tel dans le nouveau lycée qui ne permettra de bénéficier que de six heures d'enseignement scientifique et terminale générale... ce qui ne va pas manquer de peser sur les emplois de professeurs de ces diverses disciplines scientifiques.

4. Mais on va pouvoir faire des maths à gogo !

Il est intéressant de regarder ce qui, dans le nouveau lycée, est proposé du côté des enseignements optionnels facultatifs. On y trouve une grande nouveauté : la possibilité de bénéficier d'un enseignement de "mathématiques expertes" strictement réservé aux élèves ayant opté pour la spécialité mathématiques. Assortie d'un horaire hebdomadaire de 3h, cette option permettra à certains élèves de bénéficier d'un enseignement lourd de mathématiques, à raison de 9 h par semaine en tout.

A l'heure où nous rédigeons ces lignes, nous ne connaissons pas encore le programme de cet enseignement de mathématiques expertes, mais il est clair qu'il sera porteur d'une haute exigence. On a donc choisi d'ouvrir la porte à des profils "supermaths", tout en renonçant à créer le parcours "supersciences" que l'on disait devoir être proposé . Comprenne qui pourra !

Conclusion :

On est passé à côté d'une bonne occasion de créer enfin le parcours véritablement scientifique qui fait défaut dans le lycée français. Pourquoi avoir choisi d'obliger les élèves à profil scientifique à abandonner un de leurs deux enseignements de spécialité scientifique en entrant en terminale générale ?

Lorsque je pose cette question, certains me répondent que cela permet d'accroître fortement l'horaire de l'enseignement de spécialité scientifique conservé en terminale puisque  celui-ci passe de quatre à six heures par semaine. Certes, mais qu'est-ce qui a empêché de proposer une grille horaire avec maintien des trois enseignemenst de spécialité choisis en première, à raison de 3x5 voire 3x6 heures par semaine, quitte à réduire les volumes horaires de certains enseignements littéraires ? Cela aurait permis de créer le parcours d'études secondaires véritablement scientifique qui était primitivement voulu... et que l'on n'aura donc pas !

MAGLIULO Bruno

Inspecteur d'académie honoraire

https://www.linkedin.com/pulse/r%C3%A9forme-des-lyc%C3%A9es-voulait-cr%C3%A9er-un-parcours-plus-que-bruno-magliulo/

Dernière modification le mardi, 11 septembre 2018
Magliulo Bruno

Formateur/conférencier/auteur Orientation scolaire et professionnelle - Inspecteur d'Académie honoraire

Profil LinkedIn

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site. Si vous continuez à utiliser ce dernier, nous considérerons que vous acceptez l'utilisation des cookies.