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L’orthographe, présente dans l’ensemble des divers domaines de l’enseignement du français, est une affaire passionnelle et un lieu d’affrontements parfois violents ; elle constitue un véritable cauchemar pour les enseignants, qui y voient l’échec majeur de leur travail, comme pour les élèves, qui y rencontrent d’insurmontables difficultés. Elle apparaît revêtue d’une charge affective bien supérieure à celle des autres domaines d’enseignement.
Eveline Charmeux a publié "Enseigner l’orthographe autrement" (chronique sociale). Elle répond à mes questions.
Que pensez-vous du débat autour des méfaits sur l’orthographe de l’usage abusif des réseaux sociaux ?
Eveline Charmeux : Je suis profondément convaincue que les réseaux sociaux ne sont pour rien dans les problèmes de maîtrise de l’orthographe : comme tous les autres domaines de la langue, l’orthographe connaît des variations, liées aux données de la situation de communication écrite, notamment aux effets que l’on veut produire sur les destinataires. L’orthographe des SMS et autres tweet joue dans la langue écrite le même rôle que les argots à l’oral : c’est un signe de reconnaissance et de "distinction". Cela signifie qu’elle doit être objet d’étude en classe, toujours mise en relation avec les données de la situation, notamment avec les projets de communication.
 
Il y a une orthographe pour les petites annonces (vous noterez que personne ne les accuse de nuire à l’orthographe !), il y en a une pour les notes personnelles, il y en a une pour les messages d’intimité téléphonique... Rien que de très normal. Simplement, il faut savoir quand et comment les utiliser, exactement comme on doit savoir quand on peut dire le mot de Cambronne et ses comparses, et savoir quel effet cela produit... On a toujours le droit d’utiliser n’importe quel mot de la langue. Le tout est de savoir quand c’est possible !
"Etudier l’orthographe, comme on le fait parfois, sur des listes de mots n’est donc certainement pas une solution adéquate." (extrait de votre livre) Ne faut-il pas alors travailler dès le plus jeune âge sur le sens des mots dans un texte ?
Cela me paraît évident : le mot "sens" à l’écrit n’a de "sens" que dans un message complet, un mot isolé ou dans une phrase fabriquée n’a aucun "sens ". Dire le contraire est tromper les enfants.
Ne doit-on pas mettre l’accent très vite sur la production d’écrits ? (un écrit porteur de sens). 
Eveline Charmeux : Pardonnez-moi, mais je ne dirais pas "un écrit porteur de sens", car cette formule reste affreusement ambiguë. Je dirai : un écrit en situation de communication effective (seul moyen qu’il ait du sens !!).
 
Mais il faut savoir que ce n’est pas la situation de production d’écrits qui va permettre d’apprendre l’orthographe : écrire ne peut être qu’une situation de réinvestissement des savoirs sur l’orthographe.
 
Comme pour toute science d’observation, c’est l’observation qui prime et qui conditionne l’utilisation. C’est pourquoi, durant toutes les années de la scolarité des élèves, la production d’écrit doit se faire, documentation orthographique à la main, sans jamais faire appel ni au raisonnement, parfaitement trompeur dans ce domaine, ni à la mémoire, parfaitement infidèle, et donc trompeuse elle aussi.
 
En tant qu’enseignante, je dois installer le réflexe chez tous mes élèves : j’ai un écrit à produire, donc j’ai à portée de mains mon dictionnaire et un dictionnaire de verbes.
Vous parlez également de mémoire visuelle dans l’apprentissage de l’orthographe. Effectivement, enseignante de grande section, j’ai pu constater que les futurs lecteurs fonctionnaient de cette manière grâce aux nombreux référents affichés dans la classe ou reconnus dans différents albums.
 
Eveline Charmeux : Cette formule que vous citez va beaucoup plus loin : l’orthographe, c’est le visage de la langue écrite et c’est par elle qu’on comprend ce qu’on lit, et par elle qu’on peut atteindre le fonctionnement grammatical des textes : l’orthographe, c’est ce qui saute aux yeux, et c’est par elle qu’on arrive à la grammaire et non l’inverse, comme on s’obstine à le faire croire aux élèves, aggravant ainsi leurs difficultés.
Pour le fonctionnement de la langue, vous proposez de travailler sur des textes connus par les élèves. En maternelle, notamment se pose le problème du choix des textes à proposer.
Eveline Charmeux : Mais non ! Ce n’est pas un problème... Qu’il s’agisse d’orthographe ou de grammaire ou de tout autre point du fonctionnement de la langue, c’est toujours sur les textes qu’on a lus auparavant qu’on doit travailler : il faut que l’on ait construit le sens du texte pour pouvoir étudier comment les composantes de ce texte nous ont permis de comprendre ce que nous avons compris.
 
Même si on n’a fait le contraire depuis toujours (ce n’est pas la seule erreur de l’école dont nous attendons le changement !), il est impossible de faire de la grammaire, du vocabulaire, de la conjugaison ou de l’orthographe sur des phrases ou des textes nouveaux et prétendument adaptés à ce qu’on étudie. Ce qui veut dire que la démarche habituelle est mauvaise et inefficace.
 
La partie que vous consacrez aux usages de la dictée en classe (sous différentes formes) ne risque t-elle pas de déstabiliser certains enseignants dans leur pratique de classe ?
Eveline Charmeux : J’y compte bien ! Il faut absolument qu’ils comprennent à quel point, c’est une pratique non seulement inutile pour l’orthographe, mais infiniment dangereuse pour sa compréhension et sa maîtrise...
Dernière modification le jeudi, 05 janvier 2017
Storti Sylvie

PEMF, Enseignant Référent aux Usages du Numérique (ERUN) en Lot-et-Garonne, Sylvie Storti est également membre du Conseil d’Administration de l’An@é.

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