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Par Anne Lehmans, Maître de conférences et Vincent Liquète, Professeur des Universités en SIC -  Université de Bordeaux, INSPE Aquitaine :

Milieux et produits de l’activité sociale, les espaces incorporent des savoirs, des pratiques et des mémoires pour les individus et les communautés. Ils sont régis par des normes d’organisation qui contraignent ce qui est visible, construit, distribué, mais aussi ce qui est pratiqué, imaginé, projeté.

Les espaces liés aux savoirs, dans une perspective d’apprentissage (salles de classe, bibliothèques, laboratoires) ou de médiation culturelle (musées, ateliers) doivent être considérés dans la matérialité des lieux vécus en articulation avec l’environnement humain et matériel.

L’introduction du numérique dans les pratiques pédagogiques, culturelles et médiatiques a fait évoluer la conception, la perception et les usages des espaces par rapport à la question de l’acculturation et des apprentissages. Elle est susceptible de déplacer les limites et les fonctionnalités, en décentrant les lieux de rencontre (à travers les espaces virtuels traversés de réseaux socio numériques), en diversifiant les dispositifs (à travers les technologies d’augmentation, de virtualisation ou de pervasivité).

Un voyage de travail en Finlande

Il nous a permis de réaliser quelques observations dans ce pays dont les performances du système éducatif sont régulièrement affichées dans les enquêtes internationales[1].

Avec un temps de travail scolaire réduit, une très faible place faite aux évaluations, tant du côté des élèves que des enseignants, la Finlande se retrouve depuis longtemps dans les sommets du controversé classement PISA. Impossible cependant d’en faire un modèle, compte tenu de la taille du pays et de ses spécificités historiques et sociales. Difficile aussi de ne pas s’y intéresser. La conception des espaces liés aux apprentissages reflète-t-elle celle d’une éducation qui met en pratique ce projet presqu’oublié de placer l’apprenant ou l’usager au centre du système ?

Trois types d’espaces très différents nous ont offert des moments d’étonnement, et c’est bien à cela que les voyages sont utiles.

Au musée municipal d’Helsinki, les enfants sont résolument bienvenus dès l’entrée avec un parking à poussettes. La vie des accompagnants, parents ou éducateurs, est facilitée. Au vestiaire, les porte-manteaux à hauteurs variables s’adaptent à tous les âges, tandis que les premières salles sont destinées à faire vivre concrètement aux enfants la réalité et la diversité de la vie de la ville au fil des âges, en manipulant, testant, jouant, se déguisant, sans surveillance. Les dispositifs spatiaux sont tout simples, sans technologie, sans design fanfaronnant, presque vieillots, mais très efficaces. Les enfants semblent heureux d’y jouer sans adultes, dans l’après-midi, parce que les après-midis sont libres le plus souvent.

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Les porte-manteaux pour tous les âges au musée

L’université de Tampere, haut lieu d’enseignement et de recherche sur l’éducation aux médias et à l’information, a créé dans l’une de ses facultés une « Oasis ».

En visite après l’heure du déjeuner, nous y avons trouvé des étudiants en chaussettes, allongés sur de gros coussins disposés sur le sol en escalier, somnolant ou dormant profondément, jouant sur des tablettes, surfant sur les réseaux socio numériques, peu dérangés par le groupe de visiteurs internationaux. L’espace est autogéré par les étudiants. On y trouve des livres mis à disposition par la bibliothèque, des jeux en carton, des tablettes, des écrans, des prises, des casques, de quoi manger et boire. A l’extérieur, un espace inutilisé, corridor étroit en forme de tube, résultat des bricolages architecturaux liés aux extensions du bâtiment, est laissé à disposition des étudiants pour dormir, et il est plein de dormeurs en ce début d’après-midi. Parce que les étudiants ont besoin de dormir, de se détendre ou de se concentrer, de s’isoler ou de se réunir, ces espaces sont à leur disposition du matin tôt au soir tard et parfois jusqu’au milieu de la nuit, pour les fêtes qui sont gérées par le collectif étudiant.

L’Oasis, entre deux cours à l’université de Tampere

 

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La toute nouvelle bibliothèque en bois et en verre d’Helsinki, Oodi, est spectaculaire dans le petit matin, quand le soleil se lève derrière le nuage vitré qui la surplombe.

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L’intérieur aussi est spectaculaire, non pas tant par ses qualités esthétiques que par la diversité des usages proposés aux visiteurs, de 8 heures à 22 heures[2]. Certains usages sont outillés de numérique et plutôt tournés vers le « faire » (imprimantes 3D, studios d’enregistrement, salles de formation équipées), d’autres pas du tout, quand il s’agit de travailler ensemble autour d’une table, de jouer avec son enfant ou de lire en écoutant de la musique, dans toutes les postures possibles. La bibliothèque est réputée pour avoir été conçue dans une démarche participative.

Elle peut être qualifiée de  “tiers-lieu” (Ray Oldenburg), à vocation sociale et socialisante, ouverte et pas seulement centrée sur les ressources, mais plutôt sur la médiation à travers des activités, des services, des possibilités de rencontres. La flexibilité, la mixité sociale et les échanges informels s’inscrivent dans la proposition d’espaces visant aussi bien les apprentissages en autonomie, la création que la fabrication.

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L’engouement pour un renouvellement de la conception d’espaces augmentés par le numérique est fort en France. L’exemple finlandais propose des espaces physiques qui sont conçus comme des ressources en soi, et comme des outils de construction de la confiance, y compris dans l’acceptation de la diversité des pratiques et des profils. Le numérique n’est là que pour accompagner, parfois dans des schémas qui nous interrogent : l’Oasis est filmée en permanence, les usagers le savent et signent un accord dans lequel est stipulé le fait que les vidéos sont susceptibles d’être utilisées pour la recherche.

Anne Lehmans, Maîtresse de conférences et Vincent Liquète,

Professeur des Universités en SIC-Directeur adjoint à La Formation -  Université de Bordeaux, INSPE Aquitaine

 


[1] Le Donné, Noémie. L’éducation au prisme des enquêtes PISA, Idées économiques et sociales, vol. 187, no. 1, 2017, p. 17-26.

[2]Zborowski, Marina, 2019, La bibliothèque Oodi (Helsinki) élue meilleure bibliothèque publique de l’année 2019 par l’IFLA !, Site de la BPI,  https://pro.bpi.fr/en/sites/Professionnels/contents/Contenus/international/bibliotheques/voyage-en-finlande-2019/la-bibliotheque-oodi-helsinki-el.html

Dernière modification le lundi, 20 janvier 2020
Lehmans Anne

Maître de conférences HDR, Université de Bordeaux

Anne Lehmans est enseignante (INSPE d'Aquitaine) chercheuse (IMS-équipe RUDII) en sciences de l'information et de la communication à l'université de Bordeaux. Ses recherches portent sur les cultures de l'information.

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