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Grain de sel (12) - Je sais que je vais étonner plus d’un lecteur et plus d’un ami, voire irriter certains d’entre eux.
Pourtant, on connaît cette idée que je porte avec bien d’autres spécialistes de l’éducation, qu’il ne peut y avoir de réelle refondation de l’école si les pouvoirs publics n’engagent pas un grand débat national sur l’état de l’école et sur ce que pourrait être l’éducation en 2030 ou au-delà. Un grand projet éducatif ne peut pas être l’œuvre ni d’un parti politique, ni d’une majorité électorale inévitablement éphémère. Il doit faire l’objet d’un consensus politique lui permettant de transcender les clivages politiciens, les conservatismes et les corporatismes à courte vue, pour s’inscrire dans le temps long. Le projet de Jules Ferry ne doit, en partie, sa longévité (plus de 80 ans !) qu’au consensus qui lui a permis de durer de 1881 à 1968 environ, et même au-delà, sans grande contestation.
 
Une dépêche de l’AEF nous apprend que le sénateur Carle, UMP, a écrit un projet alternatif à la nouvelle loi d’orientation en débat au Sénat après un vote de l’Assemblée Nationale. Si un grand nombre d’experts s’insurgent contre ses propositions, François Jarraud est plus mesuré dans le café pédagogique du 15 mai :
 
Ancien mauvais élève mais passionné par l’école, son programme tient en une cinquantaine de pages qui semblent écrites avec la plume du bon sens : appliquer les bonnes méthodes pédagogiques, payer les enseignants au résultat. Mais le diable est parfois dans les détails...
 
Il y aurait intérêt à ne pas tout rejeter et à rechercher les accords possibles pour que la refondation puisse s’appuyer sur une majorité dépassant les clivages. Je pense notamment à l’affirmation ci-après, qui remet en cause fondamentalement les pratiques d’évaluation des enseignants et qui insiste sur une notion nouvelle, celle d’accompagnement que j’ai souvent évoquée.
Le sénateur rappelle qu’il n’existe pas « de mauvais ou de bon » enseignant, mais des enseignants « qui n’utilisent pas les pratiques pédagogiques les plus efficaces et n’ont donc pas un effet maître satisfaisant » et d’autres « plus efficaces dont les pratiques pédagogiques doivent être étudiées afin d’être diffusées ». Ainsi, « l’évaluation des pratiques porte […] en germe un pilotage plus efficace du système éducatif et une révolution profonde de l’évolution des politiques pédagogiques », permettant aux enseignants de devenir « les initiateurs réels de l’évolution des pratiques pédagogiques ».
 
Le problème est que généralement, quand on évoque l’évaluation des pratiques, on ne s’intéresse qu’aux résultats apparents des élèves que l’on ne sait d’ailleurs pas bien mesurer. Mais les résultats des élèves ne sont pas les pratiques des enseignants. Et, en France, actuellement, on est incapable de mettre les résultats des élèves en rapport avec les pratiques qui les produisent et encore moins de savoir quelles sont les raisons qui font qu’un enseignant choisit telle ou telle pratique. Il n’y a pas de typologie des pratiques et de mesure de leur impact. Sans doute parce que l’on a tendance à penser que le modèle pédagogique de la transmission magistrale avec force d’explications, d’exercices et de contrôles, est le seul modèle possible, qu’il est universel et éternel… On sait que c’est totalement faux.
 
L’analyse des pratiques exigerait une recherche fondamentale, des recherches- actions, des expérimentations, la coopération des enseignants hors système hiérarchique, l’observation méthodique de la communication dans le groupe classe (communication maître/élèves, élèves/élèves, type de langage produit, sens) et un dialogue réel, à 50/50, entre observateurs et acteurs…)
 
Nous sommes bien loin d’aboutir à un système intelligent et cohérent dans ce domaine. Alors, les propositions du sénateur risquent fort de ne rien changer et de livrer les enseignants à un arbitraire encore plus dangereux que celui qui perdure avec l’inspection, la notation qui n’a plus de sens depuis longtemps… Et Vincent Peillon ne propose rien non plus, si ce n’est l’augmentation du nombre d’inspecteurs, ce qui fait grincer des dents dans les écoles.
 
Mais qui donc travaille sur ces questions qui sont de nature soit à conforter la refondation soit à la détruire dans l’œuf ? Et nous ne sommes pas loin de la seconde alternative. Hélas. 
 
 
Pierre Frackowiak
Dernière modification le jeudi, 13 novembre 2014
Frackowiak Pierre

Inspecteur honoraire de l’Education nationale. Vice-président de la Ligue de l’Enseignement 62. Co-auteur avec Philippe Meirieu de "L’éducation peut-elle être encore au cœur d’un projet de société ?". Editions de l’Aube. 2008. Réédition en format de poche, 2009. Auteur de "Pour une école du futur. Du neuf et du courage." Préface de Philippe Meirieu. La Chronique Sociale. 2009. Auteur de "La place de l’élève à l’école". La Chronique Sociale. Lyon. Auteur de tribunes, analyses, sur les sites educavox, meirieu.com. Prochainement, une BD avec les dessins de J.Risso :"L"école, en rire, en pleurer, en rêver". Préface de A. Giordan. Postface de Ph. Meirieu. Chronique Sociale. 2012.

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