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Si l’interdiction des smartphones à l’école semble être une évidence au vu de la majorité des règlements intérieurs, il n’est peut-être pas inutile de prendre le temps de réfléchir à la présence de cet outil à l’école.
Car l’outil est bien là qu’on le veuille où non, et à portée de mains bien plus qu’on ne l’imagine. Certes, ce n’est pas parce qu’il est omniprésent qu’il faut réfléchir à la pertinence de son interdiction à l’école, mais peut-être avant tout parce que la question qui se pose est celle de notre capacité effective à mettre cette interdiction en oeuvre (cf l’article de Michel Guillou : "Terminaux numériques personnels en classe ? Chiche !").
 
 
Dans quelle mesure sommes-nous réellement capables d’interdire l’utilisation des smartphones ? Est-il pertinent et pédagogiquement judicieux d’instaurer des règles que nous ne serions pas à même de faire respecter ? Est-ce que si nous n’en sommes pas capables (ou pas de manière suffisamment satisfaisante) ça ne risque pas de contribuer à décrédibiliser la valeur de la parole de l’enseignant, de l’institution ? Une chose est sûre, c’est que l’omniprésence des smartphones nous amène inéluctablement à nous poser des questions. 


Bien plus qu’un simple effet de mode, le smartphone est le symbole d’une société en profonde mutation. L’outil ultraportable et ultraconnecté est une révolution en ce sens qu’il contribue à modifier notre relation au savoir mais aussi nos rapports aux autres.
 
L’école semble pourtant bien consciente de ces changements ; le Plan de développement des usages du numérique à l’École en est la preuve (voir aussi les recommandations sur Eduscol : " Les outils nomades numériques sont utilisés par les élèves pour entraîner à l’expression et la compréhension orales."). Mais alors pourquoi l’utilisation des smartphones à l’école ne ferait pas partie des usages numériques ? Ne sont-ils pas eux aussi des "outils nomades numériques" ?
 
Certes, les élèves peuvent enregistrer ce qui se passe en cours avec leur smartphone et le partager sur internet avec une facilité qui peut effectivement être facteur de risques non négligeables pour les enseignants comme pour les élèves, mais le rôle de l’école n’est-il pas justement d’enseigner également des savoir-être ?
 
 
Bien-sûr l’école doit fixer des limites, mais elle doit également relever le défi et s’adapter à son temps avec discernement, et se doit d’apprendre aux futurs citoyens à maîtriser les outils qui composent le monde dans lequel ils vivent, et avec lesquels ils devront composer plus tard. Cet apprentissage doit être pleinement intégré aux enseignements. Non pas simplement pour être dans l’ère du temps et par peur d’être dépassé, mais dans le but d’apprendre à avoir une utilisation raisonnée, citoyenne, et respectueuse de ce puissant outil qu’est le smartphone.
 
 
Si l’école ne le fait pas, qui le fera (voir sur ce point le rapport mondial de l’UNESCO sur l’Apprentissage mobile dans le monde) ? Et surtout, si la communauté éducative ne se saisit pas de la question, la fracture numérique va s’accroître, et l’école ne jouera plus son rôle de réducteur d’inégalités sociales. Or il semblerait qu’aujourd’hui la maîtrise du numérique va souvent de pair avec le niveau socio-culturel. 


De par leur "insolente" versatilité, les smartphones mettent également à mal la représentation du rôle de l’enseignant, qui ne peut plus être considéré comme le détenteur exclusif du savoir, et si le smartphone est devenu l’ennemi n°1 dans les classes, ce n’est sans doute pas un hasard.
 
C’est probablement parce que cet outil incarne à lui seul la crainte de l’enseignant d’être repositionné, d’être re-défini en profondeur. Il y a là quelque chose de l’ordre de la remise en question de l’autorité.
 
Le smartphone bouleverse l’ordre des choses et cristallise les crispations. D’où l’attitude répressive souvent observée à l’encontre des contrevenants pris en flagrant délit dans les salles de cours, avec des attitude et/ou des sanctions d’ailleurs parfois démesurées par rapport à la gravité effective de l’acte.
 
Le problème est que dans le même temps, la présence des smartphones à l’école poursuit son inexorable ascension et que de plus en plus d’élèves s’en servent en cours, voire pendant les examens. Et à trop vouloir les interdire sans discernement (même si les autoriser sans discernement serait plus grave encore), l’école prend le risque d’imperméabiliser ses murs et de s’y replier à l’intérieur, à l’abris des changements d’une société en mutation.
 
 
Cette volonté de garder la maîtrise des outils d’accès au savoir et d’apprentissage se traduit également par des choix d’équipements numériques s’inscrivant dans des éco-systèmes (cf. l’article "Smartphones à l’école : mieux que les tablettes ?" par Rémi Thibert). 


En tout cas ce sujet mériterait vraiment qu’on y réfléchisse plus encore, tellement il est complexe, mais ô combien intéressant, car il a le grand mérite de reposer les bonnes questions : Quel est le rôle de l’école ? Quel est le rôle d’un enseignant ? Et en quoi les smartphones et la technologie en général sont-ils un obstacle à ces missions ?
Dernière modification le jeudi, 29 janvier 2015
Ferre Kedem

Coordonnateur du colloque Cyber-Langues 2013 au lycée Aiguerande à Belleville-sur-Saône,  
co-auteur du manuel en ligne de La Clé des Langues, projet ENS-DGESCO  
a fait partie du projet de recherche-action sur l’intégration des TIC dans l’enseignement des langues vivantes, en partenariat avec l’ENS, l’IFÉ et l’université Lumière Lyon 2 
est intervenu en tant que formateur dans le cadre de l’enseignement de la littérature par les TICE à l’ENS en 2011  
a proposé deux ateliers aux éditions 2011 et 2012 du colloque Cyber-Langues, sur les dimensions collectives de l’écriture interactive en ligne,  
coordonnateur du programme Inter-Action au lycée Aiguerande, en partenariat avec Fiona Lynch, du St Mary’s Catholic College, 

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