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Je n'étais pas très grand quand j'ai pu découvrir ce qu'était la visioconférence bien avant que l'on parle d'internet. Je me souviens de chapiteaux installés par France Telecom sur la place de Béthune, la ville où j'ai grandi et, du haut de mes 10 ans en 1986, je naviguais entre les différents prototypes présentés.

Il devait y avoir le premier téléphone portable mais je ne m'en souviens plus. À la même époque, le maire de la ville, Jacques Mellick, faisait élever dans le quartier du Mont Liébaut l'IRCOM (Institut Régional de Communication). J'ai eu le privilège de le visiter et mes yeux ébahis ont pu découvrir des dizaines d'ordinateurs implantés un peu partout dans les salles, un espace bourré d'écrans et de "racks" qui devait préfigurer ce que serait un data center et, dans chaque salle, un décor digne d'un film de science-fiction. Inutile de vous décrire mon excitation. Elle était à son comble. Je n'ai malheureusement pas pu profiter du lieu, celui-ci ayant été ravagé par un incendie en 1989.

Ce fut mon effet "wahou", mon entrée dans le numérique.

Par la suite, j'ai eu de la chance. Le fait de pouvoir aller régulièrement au théâtre m'avait poussé à plonger dans les bacs de musique classique, contemporaine et électronique de la médiathèque plutôt bien fournie. Mon père disposait dans ses bureaux d'ordinateurs que je squattais régulièrement, ayant dans mon cartable plutôt qu'un goûter un paquet de disquettes 5"1/4 acheté au centre commercial du coin. Enfin, mon collège possédait des ordinateurs un peu poussifs mais que j'appris rapidement à maîtriser grâce aux ouvrages de la médiathèque et à quelques magazines informatiques. Je me repens d'ailleurs en ces lignes (mais il y a prescription) d'avoir régulièrement "bidouillé" en cours de maths de 6éme lors des séances informatiques en modifiant le code source des programmes et leurs variables. De même, non, le "serveur" qui administrait la quinzaine de MO6 de la salle n'était pas capricieux ; j'en prenais simplement le contrôle. Par la suite, j'eus rapidement mon propre ordinateur (et même une imprimante, ce qui coûtait un bras à l'époque) et mes professeurs purent enfin goûter une accalmie bien méritée.

"Avoir de la chance" ne devrait pas être une condition.

Je suis conscient d'avoir été privilégié et c'est loin d'être le cas de tout le monde. À l'époque, il n'était pas toujours si facile d'accéder au numérique malgré le déferlement des ordinateurs personnels (Amstrad, Amiga, Atari...) et des premières consoles (Atari 2600, NES, Master System...). Je rencontre parfois des personnes de ma génération qui ont tâté elles-aussi du BASIC, voire de l'Assembleur, non sans nostalgie. De mon temps, les jeunes... ;-)

Le matériel informatique est aujourd'hui à profusion, ne serait-ce qu'au travers des téléphones portables dont on change comme de chemise (et c'est bien dommage) sans en avoir tiré un centième des possibilités.

L'effet "wahou" se démocratise au travers de nombreuses initiatives et d'ateliers éphémères.

Je suis moi-même amené à intervenir dans différents lieux pour quelques heures et la magie s'opère. Ensuite, est-ce que l'on a la chance ou pas de disposer du matériel nécessaire chez soi, d'être entouré de personnes pouvant nous aider, de vivre dans un environnement inspirant ou tout simplement d'avoir du temps de cerveau disponible pour cogiter non sur les soucis du quotidien mais sur de fantastiques projets ? La question ne devrait pas se poser. On ne peut pas agir à tous les paliers mais il est important de créer de prime abord des conditions qui permettent de faire perdurer cet effet "wahou".

Que l'on s'entende bien cependant : je ne dénigre pas l'effet "wahou". Il est nécessaire et primordial. Sans étincelle, pas de feu... Mais sans papier, petit bois et bûches, pas de feu non plus...

Comme d'habitude, pas de recette miracle mais quelques pistes de réflexion.

  • Primo, n'utiliser que des ressources disponibles facilement, voire gratuitement.

En cela, les logiciels libres constituent une solution optimale. Je me souviens il y a plus de 10 ans avoir refusé d'animer un atelier consacré à la musique électronique. Motif : l'apprentissage d'une vingtaine d'heures allait bénéficier d'un matériel et de logiciels hauts de gamme dans un studio éphémère. Une fois l'atelier terminé, basta ! On laisse les jeunes sans ressources pour poursuivre. Rien ne me fait plus plaisir que de les entendre dire durant l'atelier "je vais continuer chez moi" et ce, quel que soit le milieu social. Bonjour Scratch, Code.org et l'extraordinaire catalogue de logiciels libres constitués par l'association Framasoft, Framalibre. Idem pour la documentation : ne pas partir sans laisser de pistes ou quelques liens.

  • Secundo, concrétiser.

Attention ! J'ai bien écrit "concrétiser" et non pas "tangible" comme la mode le veut actuellement, n'en déplaise aux tenants des fameuses "interfaces tangibles" (une télécommande est une interface tangible pour info...) . Bien que les deux termes soient présentés comme synonymes, il n'en est rien dans l'esprit. Tangible, c'est pouvoir toucher, être face à un objet qui existe. Concret est un peu plus philosophique et, à mon sens, plus intéressant.

L'utilisation du terme "tangible" semble plus réanimer un vieux débat inintéressant entre manuel et intellectuel, entre ceux qui fabriquent et ceux qui ont le nez dans l'ordinateur. C'est bien la question dont on se fiche.

L'important est de concrétiser, c'est-à-dire de créer de l'intérêt pour l'apprenant, pour qu'il ait envie de poursuivre.

Parlons par exemple de mathématiques et de géométrie. S'il utilise un théorème quelconque pour modéliser et imprimer une forme en 3D ou développer une animation en Processing ou, plus hardcore, coder un script bash pour vérifier la faisabilité d'un triangle en fonction de la longueur des trois côtés, l'important n'est pas le résultat mais bien l'intérêt qu'il y trouve. Je me souviens d'un collégien qui m'avait envoyé balader lors d'un atelier code tout au long de l'année scolaire. Je me suis cassé les dents plusieurs fois jusqu'à ce qu'il m'explique qu'il faisait du rap. Ok ! Nous avons codé les rythmes et il s'est raccroché au groupe.

  • Tertio, créer des espaces de créativité, des "hackerspaces".

Plus facile à écrire qu'à faire car tout dépend non pas de votre bonne volonté, mais de celle du commanditaire. Sans avoir l'air de jouer au commercial ou de donner des injonctions, j'essaie toujours de m'intéresser à leurs projets futurs. Que va devenir l'espace que nous avons utilisé ? Quels sont les ateliers proposés ? Y a-t-il un accès libre ? Si un projet plus large est possible, tant mieux. Aidez-le à grandir, à tendre vers le hackerspace, c'est-à-dire un espace de possible, de créativité, de partage de ressources, de connaissances, de matériel, de culture...

Enfin, est-il utile de l'écrire ? Certes, on peut avoir une tendance solitaire (mea culpa ou pas ;-) ) mais il est souvent difficile de faire bouger les choses seul. S'il est possible de créer de la communauté autour d'un projet, il y a de fortes chances que l'action se poursuive. Trois-quatre gamins qui se retrouvent régulièrement dans une médiathèque, c'est déjà une communauté que bien souvent vous retrouvez sur d'autres événements. Autant en profiter et les aider à grandir sans oublier d'impliquer les intervenants, animateurs, parents... qui les entourent.

Dernière modification le lundi, 11 décembre 2017
Cauche Jean-François

Docteur en Histoire Médiévale et Sciences de l’Information. Consultant-formateur-animateur en usages innovants. Membre du Conseil d'Administration de l'An@é.

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