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Périne Brotcorne est sociologue à la Fondation Travail-Université Bruxelles/Namur. Je l’ai rencontrée lors de l’événement franco-québécois Refer Education, Rendez-vous des écoles francophones en réseau, qui, pendant 24 heures, les 20 et 21 mars dernier, a donné lieu à des débats, des ateliers, des conférences autour de l’éducation et des pratiques innovantes. 
Périne et moi sommes intervenues au Canopé Rouen autour de la thématique des « mutants du numérique », jeunes et parents. Les travaux de Périne autour des inégalités numériques donnent aux usages des jeunes (et des moins jeunes) un éclairage très intéressant. Les débats en direct avec des jeunes québécois l’ont montré. J’ai donc proposé à Périne de continuer notre conversation autour des usages numériques sur Parents 3.0… Interview.
 
On parle souvent de TIC pour désigner le numérique. Le fait qu’il s’agisse d’un acronyme, composé avec le mot « technologie », donc éloigné de l’univers familial qui repose sur des liens affectifs, peut-il impacter la manière dont les parents abordent cette notion, et expliquer certaines réticences ?
 
La question est pertinente. Mais, comme lorsque l’on parle « des jeunes », la prudence est de mise lorsque l’on parle « des parents », tant cette catégorie est loin de constituer un tout indifférencié. Cela étant dit, il est probable que le terme technologie fasse « peur » à certains parents du fait de sa connotation à un univers « rationnel », « froid », éloigné de celui de la famille. Toutefois, je pense que la réticence de certaines catégories de parents à l’égard du numérique s’explique surtout aussi par leur manque de familiarité à la technologie et par leur manque de compréhension de ce que recouvre exactement l’acronyme « TIC ». On oublie trop souvent que si la massification de l’Internet connecté dans les ménages est aujourd’hui une réalité, ce n’était pas encore le cas il y a quelques années. Et même à l’heure actuelle, parmi les parents équipés, la familiarité avec les outils numériques reste largement inégale selon que ceux-ci ont été plus ou moins rapidement confrontés à l’apprentissage de leurs usages dans le cadre de leur vie professionnelle et/ou sociale. Nombreux sont encore les parents aujourd’hui qui sont restés longtemps, sinon éloignés, du moins peu impliqués dans ce monde en perpétuelle évolution. Pour ces parents-là, il est fort probable que le terme « technologie » fasse encore écho aux premiers enseignements très « techniques » de la micro-informatique dispensés à l’école dans les années 80. Cette dimension technicienne des premiers âges de l’informatique doit certainement rester prégnante dans leur esprit, numérique étant alors synonyme de « culture technique ». Ces adultes, « mutants du numérique » pour reprendre ton expression, n’ont sans doute pas suffisamment expérimenté les usages actuels plus conviviaux des nouvelles interfaces d’écran. Ils n’ont pas pris conscience que l’appropriation du numérique est devenue aujourd’hui plus intuitive et implique dès lors moins de formation technique qu’auparavant. Ce sentiment d’incompétence à l’égard d’outils aux caractéristiques très « techniques » est sans nul doute renforcé par un manque de compréhension de ce que recouvre exactement l’acronyme « TIC » à la fois en terme de supports physiques, d’interfaces numériques et d’usages potentiels, mais aussi surtout en termes d’impacts sociétaux de cet univers numérique sur les différents aspects de la vie sociale.
Tu parlais dans ta présentation des jeunes qui sont dans l’immédiat, dans l’instantané. Peut-on parler d’un rapport au temps différent selon les générations ? Quelle influence cela a-t-il sur l’éducation ?
 
La question de la transformation des temporalités grâce aux potentialités du numérique est une question à la fois large et complexe à laquelle il est difficile de répondre en quelques lignes. Je m’en tiendrai ici à quelques remarques d’ordre général.
 
Il est vrai que l’accès à la communication comme à l’information ne dépend plus aujourd’hui d’une présence in situ (à quelqu’un, à un lieu), cet accès est désormais « immédiat », « instantané ». Cette nouvelle donne entraîne inévitablement chez les jeunes – et moins jeunes aussi d’ailleurs – la possibilité inédite de superposer de manière simultanée des activités différentes. C’est vrai que le temps d’attente dans ces activités en ligne a tendance à disparaître. Les jeunes ont particulièrement intégré cette dimension de « l’immédiateté » dans leurs pratiques et leurs valeurs dans la mesure où ils n’ont pas connu d’autres modalités d’accès et de transmission de l’information. Cette dynamique est d’ailleurs accentuée ces dernières années par la diffusion massive, chez les adolescents notamment, des outils de plus en plus portables, de plus en plus nomades, qui rendent possible l’interaction et l’échange d’informations en flux constants. Toutefois dans quelle mesure, ces temps « courts » de consommation de l’information et d’interactions permanentes sont-ils réellement compatibles avec des temps d’apprentissages longs par nature ? Certes, dans le cadre scolaire, les premiers (temps) peuvent précéder les seconds pour motiver les élèves ou leur succéder pour donner du sens, rendre concret, échanger ce qui a été appris, mais il reste que l’apprentissage en soi est un processus long, qui demande un minimum de temps et de concentration, même lorsque celui-ci est supporté par des outils numériques. On confond un peu trop souvent, me semble-t-il, consommation de l’information et construction de la connaissance. Comme disent les pédagogues, « on ne connaît réellement que le savoir que l’on a construit ». Et la construction des savoirs, cela prend du temps, même pour la jeune génération familiarisée depuis toujours à la culture du « zapping ». Comme le souligne Laurence Le Douarin, maître de conférences en sociologie à l’université de Lille 3, ce qui devient difficile pour des lycéens habitués à l’effacement du temps d’attente dans la plupart de leurs activités en ligne, c’est l’alternance dans les activités scolaires et la patience qu’elle suppose.
Cette génération baptisée « digital natives » n’est pas homogène contrairement à ce que l’on imagine, c’est ce que tu soulignes. La « fracture », si fracture il y a, est-elle dans la déconnexion, dans cette capacité à réguler le temps devant les écrans ?
 
Avant toute chose, je préfère parler d’inégalités au pluriel que de fracture au singulier, tant les recherches ont souligné les multiples dimensions de ce phénomène. Au minimum, on peut en identifier au moins deux.
La première est à chercher du côté de l’accès aux équipements et aux connexions numériques. Si cette dimension a tendance aujourd’hui à se gommer notamment avec la diffusion massive des outils nomades (smartphones, tablettes), la question de l’accès à des supports et à une connexion Internet de qualité reste encore d’actualité. La seconde dimension concerne la question des usages que l’on fait de ces outils. Avoir un accès, même de qualité, au numérique n’implique pas automatiquement pour autant que l’on en ait un usage effectif et encore moins que celui-ci soit autonome et efficace, c’est-à-dire que l’on en tire un bénéfice quelconque.
 
Cela dit, il me semble que poser la question de la sorte, c’est à nouveau entretenir l’opposition un peu factice entre monde réel et monde virtuel et considérer que passer du temps devant les écrans, c’est forcément synonyme de déconnexion de la réalité. Bien entendu, l’excès nuit en tout. Toutefois, la question centrale à se poser, me semble-t-il, concerne l’usage qui est fait de ces technologies et les profits que les jeunes peuvent tirer (ou non) de leurs usages en termes de sociabilité, d’épanouissement personnel, mais aussi de réussite scolaire voire, plus tard, d’intégration professionnelle, de participation citoyenne, etc. De même qu’un médicament n’est pas bon ou mauvais en soi, mais que tout dépend du contexte et de la prescription, le temps passé devant les écrans ne peut être à lui seul un facteur de fracture ou d’exclusion sociale. Certes, un « ado » qui passe ses journées et ses nuits sur des jeux en réseau risque bien rapidement d’être déconnecté du monde réel, mais hormis des cas de figure extrême, l’enjeu principal se situe ici davantage au niveau des objectifs de ces pratiques « en ligne » et de leurs impacts bénéfiques (ou non) sur la vie « hors ligne » des adolescents. D’ailleurs, comme je l’ai souligné lors du REFER, loin d’être un facteur de rupture, certaines enquêtes, comme celle récente du Credoc (2012), montrent que la toile permettrait de tisser du lien social dans les nouvelles générations. La vie sociale des jeunes (par exemple participation à des associations, invitations entre amis) qui utilisent beaucoup le Web est d’ailleurs plus riche que celles de leurs pairs moins connectés. De même, Olivier Donnat, spécialiste de la sociologie culturelle, a montré que le niveau d’investissement dans les pratiques « traditionnelles » croît généralement parallèlement à l’investissement dans les pratiques numériques. Les outils numériques constituent donc de véritables supports à la vie sociale « hors ligne » ; 75% des adolescents les déclarent d’ailleurs indispensables pour être intégré à la société (Credoc, 2012).
Selon moi (et d’autres chercheurs d’ailleurs), les inégalités sociales liées à l’usage du numérique sont moins à chercher du côté du temps de connexion des adolescents que de leur capacité à pouvoir articuler leurs usages « en ligne » de manière utile et pertinente à d’autres pratiques « hors ligne » rentables scolairement et plus largement socialement. Le temps passé sur le Web n’est donc pas en soi l’ennemi numéro 1. En revanche, le temps passé à des usages bêtifiants qui isoleraient l’adolescent de la vie « réelle » l’est bien davantage. Et la régulation de ce temps-là est, quant à elle, résolument une affaire de parents !
 
Références bibliographiques
Le Douarin L. (2011) « Le net scolaire à l’épreuve du temps libre des lycéens », Revue française de socio-économie, n° 8, p. 103-121.
CREDOC (2012), « Les jeunes d’aujourd’hui : quelle société pour demain » ?, Cahiers de recherche. N°292.
Donnat O. (2010), « Les pratiques culturelles à l’ère numérique », Bulletin des bibliothèques de France http://bbf.enssib.fr/consulter/bbf-2010-05-0006-001
Dernière modification le lundi, 29 septembre 2014
Bee Laurence

Journaliste, observatrice des usages numériques générationnels, créatrice des sites Parents 3.0Ados 3.0 et Seniors 3.0. Auteur, conférencière et formatrice.

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