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« Il ne peut pas y avoir de refondation de l'école sans refondation de la gouvernance du système et de l'inspection. Le fonctionnement du système pyramidal autoritaire, par tuyaux d'orgue et parapluies à tous les étages, par soumission descendante et par effet de cour ascendant, n'a pas vraiment changé. Le secrétaire général du syndicat majoritaire des inspecteurs (UNSA) avait déclaré lui-même qu'une refondation de l'inspection était indispensable alors que l'autre syndicat (FSU) avait proposé depuis longtemps un charte de déontologie pour les inspecteurs à étudier avec les inspectés

Je vous adresse ci-joint un texte d'un directeur d'école de l'académie d'Aix Marseille et un témoignage d'une prof de l'académie d'Amiens. A méditer ! Pierre Frackowiak

 

L'Inspectée

L'Inspection rend idiot

Ici ou là, les règles varient si peu, si peu. Tous les trois ans, l'Inspectable la redoute comme une inévitable fatalité. Elle n'y échappera pas, elle sera inspectée. Conjuguée au futur, l'inspection est terrible. Elle est source d'angoisses qui se dissoudront, ce mauvais moment passé, dans un mélange de soulagement et de mélancolie d'un amour-propre blessé. L’Inspectable peut-elle rester indifférente à l'enquête suspicieuse sur son Être au travail ? L'Inspectable peine à se contrôler.  Elle est agie par le reflux de craintes archaïques inspirées par une autorité diffuse,  puissante et menaçante. Malgré elle, l'inspectable est réactive, sur la défensive.  L'Inspection annoncée, fébrile,  l'Inspectable se tend. Elle est moins disponible, elle se concentre sur  ses starting-blocks. Elle est préoccupée et occupée à préparer la montagne de documents exigés et à imaginer une « leçon exemplaire ». Même si elle n'utilise jamais d'artificielles fiches de préparation avec objectifs spécifiques, matériel et déroulement, elle est prête, prise de panique, à se mettre à en produire compulsivement, pourvu que ça passe, que ça se passe.

L'Inspectée devient idiote

Fatalement, un matin, l'Inspecteur surgit de nulle part. L'Inspectée adopte, malgré elle, une attitude atypique. L'émotion l'envahit physiquement. Elle est prise de sueurs froides. L'amplitude de ses gestes en est affectée. Elle s'efforce de respirer normalement, luttant intérieurement contre une tétanie envahissante. Quelles forces se sont emparées d'elle, la poussant à tout faire à l’envers, au contraire de son habitude ? Ce jour-là, tout devient artificiel. L'Inspectée sent un regard peser sur elle, la scruter. Elle l'évite. Elle lévite, elle se voit et s'entend elle-même et elle se trouve mauvaise. Elle se met en scène. Elle joue une intrigue. Elle n'est plus avec ses enfants, si familiers hier, devenus écoliers pour l'occasion, jeunes comédiens improvisant leur spontanéité, ignorant cependant être sur une scène où l'on joue « l'Inspectacle ». Dans ces conditions, le pestacle a peu de chance de réussir. Il aurait fallu s'entraîner,  répéter pour une parfaite représentation devant cet unique spectateur, l'Inspecteur, supérieur  tout puissant. L'Inspectée se livre à des simagrées, parodie de véritables relations éducatives. Elle redoute d'être démasquée comme mauvaise enseignante et d'être accusée d'usurper un statut  sans en avoir la stature, la naturelle autorité, en résumé, une vocation sans sacerdoce.

L'Inspectée fait l'idiote

Puis vient la scène de l’entretien. Mortifiée, l'Inspectée, sur la sellette, sort ses pièces à conviction, expose les traces  des richesses de sa classe d'enfants actifs et respectés. Mais l’implicite de la pédagogie par objectifs  est l'immuable ligne directrice de la classe Inspectable. Elle en est la norme, la permanente  référence. La critique tombera inévitablement sur la question des OBJECTIFS, mal définis, mal identifiés, mal atteints, pas assez de moyens. Il y aura immanquablement une insuffisance justifiant la mise en scène de l'Inspection. L'Inspectée le sait. Maintes fois elle en a eu la preuve,  inutile de discuter, l'Inspecteur a toujours raison, redondant pléonasme. Et il est là pour le rappeler, le confirmer. Son injonction ne se discute pas. L'Inspection rejoue en boucle un vieux standard. La procédure est toujours la même. Le schéma est bien rodé, l'équilibre bien dosé : un peu de reconnaissance et quelques remontrances, le juste-milieu pour maintenir l'équilibre, pour faire aller bon train sans laisser la bride sur le cou, dressage idéal pour  monture pur-sang descendant de hussard noir. L'Inspection, dans sa forme séculaire, n'atteint jamais son objectif de contrôler le pédagogique. L'autopsie de l'Inspectée livre de médiocres données morphopédagogiques. L'ésotérisme républicain légitime appréciation et note par le croisement de l'ancienneté  du fonctionnaire avec l'observation d'une séquence de classe artificielle. C'est bien connu, l'Inspectée, comme le bon vin, se bonifie avec l'âge. Mais, à chaque passage, le dépeçage fait ses ravages. Tout et tous sont nivelés sur d'imbéciles critères égalitaristes. Le travail de la pédagogue consciente et consciencieuse vaut celui d'une autre justifiant son salaire par une présence assidue et photocopiable. Les  plus jeunes sont les plus vulnérables car ils ne peuvent faire valoir  leur expérience, leur longévité dans le système. Le couperet tranchera à l'endroit où la grille d'Inspection l'aura ordonné. L'inspection est  faussée dans son essence. 

L'Inspection est une aliénation

L'enjeu symbolique de l'Inspection est de taille. Quel que soit son âge, son ancienneté, son genre et celui de l'Inspecteur, l'Être global de l'Inspectée est affecté par cet ersatz de contrôle de la pertinence de son investissement dans le métier. Malgré les points positifs généreusement concédés par l'Inspecteur, l'Inspectée a mal car, quelque part, elle s'y prend mal. Elle est coupable de ne pas faire parfaitement alors qu'on lui confie nos enfants ! Exceptionnelles sont les Inspections ne renvoyant pas  un peu, un tout petit peu, une mauvaise image d'elle-même à l'Inspectée. L'Inspection, finalement, préfigurait depuis un siècle, le virage néolibéral de notre planète. L'Inspectée aurait dû apprendre à se vendre.

L'Inspection porte toujours en elle sa mission d'origine de contrôler la soumission des subalternes. Ce passage obligé est une piqûre de rappel pour ordonner la fidélité de chacun. L'Inspectée se plie à l'Inspection dans tout son corps. L'Inspection est la plus parfaite entreprise de reproduction. L'inspection est un rituel d'allégeance.

L'inspectée est idiote

L’inspectée ne veut pas d’ennui. Elle ne souhaite ni mauvaise note, ni  vilaine appréciation et encore moins une baisse de salaire. Elle ne veut pas être punie pour ses idées. Alors, elle baisse la tête, le temps que passe l'orage. D'autres, peut-être,  peuvent l'affronter autrement. Ils sont sûrement fait d'un autre bois. Pour elle, l'éducation évolue dans d'autres sphères. Elle a beau ne pas être dupe, livrer duel à un Inspecteur ne lui inspire rien. Le temps de l'Inspection est suspendu, sans esprit critique, sans liberté pédagogique. C'est le temps de la norme.

Juste avant de quitter la scène, le Puissant  lâcha : « Bon ben ça sera Un Satisfaisant ». L'inspectée opina du chef, comme elle le faisait depuis une heure, sans oser demander s'il s'agissait d’un satisfaisant ou d' insatisfaisant.  Elle devrait donc attendre le Rapport d'Inspection scellant pour trois ans son contrat de fonctionnaire sachant fonctionner. Un satisfaisant ou insatisfaisant, cette question lui trottait encore dans la tête lorsqu'elle se retourna vers les enfants pour les invectiver : «  Allez, hop, on se remet au boulot. »  L'incident était clos pour trois ans.

 Signé L'Inspectrable

Et dans le second degré

L’inspection

Quand l’année de stage s’est terminée, j’ai appris où j’étais mutée : il s’agit d’un collège classé en ZEP(*), en Picardie.

Personne pendant notre formation ne nous a expliqué le fonctionnement de la ZEP, ses caractéristiques, etc. On a étrangement éludé tout ce qui relève de la discipline, de l’illettrisme, de la violence. On n’a donc jamais évoqué les « élèves difficiles ».

Qu’est-ce qui m’a le plus frappée pendant cette première année ? Des bribes, des détails qui se noient dans une impression générale. Je me sens incompétente – face à l’indiscipline des élèves, à leur absence de connaissances, à leur désinvolture, face à leurs attentes si tant est qu’ils en aient. Je me sais même incompétente : ma première inspection dès novembre me le dit haut et fort. Je reverrai toujours cet homme m’assénant toutes sortes de vérités. L’inspecteur m’interroge sur mon rang au Capes, conclut enfin que « si tout le monde était comme moi, il n’y aurait plus qu’à réformer l’Education nationale ». Il m’est reproché – entre autres – de monologuer face à ma classe. Certes, comment aurais-je pu dialoguer ? Certains n’avaient pas lu le livre, d’autres ne l’avaient pas apporté ce jour-là ou même acheté… d’ailleurs, c’était une classe de 4e de faible effectif où une grande majorité ne maîtrisait pas l’orthographe ni la lecture. Je me vois pénalisée pour avoir fait un cours certes banal, sûrement mauvais, mais je ne connais aucune autre façon d’enseigner. Personne ne m’a initiée à d’autres méthodes pédagogiquement adaptées à ces élèves – si tant est qu’il en existe.

Dernière modification le mercredi, 17 décembre 2014
Frackowiak Pierre

Inspecteur honoraire de l’Education nationale. Vice-président de la Ligue de l’Enseignement 62. Co-auteur avec Philippe Meirieu de "L’éducation peut-elle être encore au cœur d’un projet de société ?". Editions de l’Aube. 2008. Réédition en format de poche, 2009. Auteur de "Pour une école du futur. Du neuf et du courage." Préface de Philippe Meirieu. La Chronique Sociale. 2009. Auteur de "La place de l’élève à l’école". La Chronique Sociale. Lyon. Auteur de tribunes, analyses, sur les sites educavox, meirieu.com. Prochainement, une BD avec les dessins de J.Risso :"L"école, en rire, en pleurer, en rêver". Préface de A. Giordan. Postface de Ph. Meirieu. Chronique Sociale. 2012.

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