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La lecture des textes de Roland Barthes et de Pierre Bourdieu[i] conduit à cette proposition : Partager une « Langue » est un parcours. En milieu scolaire, ce parcours est distinct du curriculum de l’apprentissage d’un langage officiel qui est celui de l’enseignement.

La lecture des textes de Roland Barthes et de Pierre Bourdieu[i] conduit à cette proposition : Partager une « Langue » est un parcours.

En milieu scolaire, ce parcours est distinct du curriculum de l’apprentissage d’un langage officiel qui est celui de l’enseignement.



[i] Alain Jeannel, « Roland Barthes et Pierre Bourdieu : de la langue à la « Langue «. Educavox, 8 août 2020

Le choix d’interpréter les textes de Roland Barthes ne s’inscrit pas ici dans une des finalités que retiennent de nombreux commentateurs où « le bruissement (on le voit par l’exemple sadien et l’exemple japonais) implique une communauté de corps : dans les bruits du plaisir qui marche »[ii] . Il s’agit ici plutôt de réfléchir sur la créativité et la liberté qu’il faut retrouver pour que les générations montantes s’approprient une « Langue ». Cette bifurcation de la lecture interprétative est elle-même proposée par Roland Barthes à propos de l’école : « il faudrait traiter le texte non pas comme un objet sacré (objet d’une philologie), mais essentiellement comme un espace de langage, comme le passage d’une sorte d’infinité de digressions possible, et donc de faire rayonner, à partir d’un certain nombre de textes, un certain nombre de codes de savoir qui y sont investis »[iii].

Ce parcours est une pédagogie basée sur l’animation des groupes, sur l’accompagnement et l’écoute de chacun. Des propositions d’analyse, faites sans arrêter le dynamisme de la création linguistique collective, amènent progressivement à élaborer des didactiques. Ces didactiques sont les formalisations des processus mis en œuvre au cours des énoncés et des écrits. Elles sont la représentation d’un moment des productions orales et écrites des jeunes. Si, par la suite, elles peuvent servir d’exemples dans des domaines disciplinaires académiques, les considérer comme des objectifs amènerait à arrêter les processus de création donc à abandonner la finalité de ce parcours éducatif.

Si leurs caractères cognitifs sont structurants et sécurisants à un moment donné dans un environnement qui donne la priorité « à savoir lire et écrire », leurs références académiques créent une atomisation du contenu de la « Langue », ce qui est en contradiction avec l’expression d’« une pensée complexe » où le corps est présent.

Les pratiques d’acteurs de terrain qui ont permis des études en sociologie, psychologie et linguistique mettent en évidence trois domaines propres à ce parcours : la Langue et sa spécificité créatrice, la Langue et la submersion linguistique, la Langue et l’intégrité de la pensée humaine.

1 La Langue et sa spécificité créatrice.

Les études conduites dans les laboratoires scientifiques répondent à des appels d’offre publics et privés. Elles correspondent à des photographies des situations didactiques et pédagogiques observées au moment de l’enquête dans un espace politique et géographique avec la méthode d’une discipline académique. Elles ne correspondent pas au mouvement créé par la « Langue » qui est en permanence découverte et appropriation dont les néologismes sont les premiers exemples. Elles ne peuvent rendre compte du parcours dont la spécificité est le mouvement, les aléas de la création, la participation collective, la reconnaissance des identités, le développement de la « Langue » par son appropriation.

Ces processus se poursuivent tout au long de la vie, bien qu’en milieu scolaire ils soient astreints à des horaires et des espaces.

La « Langue » exprime la diversité des environnements linguistiques dans un espace local, un groupe, une classe, un établissement, espaces où s’expriment les expériences vécues dans les parentalités et les vies sociales. Elle témoigne d’histoires de vie et au 21ème siècle de « l’accélération de l’innovation technologique devenue disruptive »[iv]

La « Langue » se distingue des langages et en particulier du langage de l’enseignement. Elle est, quand la création linguistique est libre, à la fois l’expression des identités, « d’où je parle » et la construction d’une expression linguistique à partir de savoirs partagés.

Les langages y compris technologiques y sont mis à la marge, tout en identifiant leur place dans la « Langue ».

Il n’est pas rare qu’un enfant ou un jeune emploie un mot nouveau qu’il crée pour rendre compte de son vécu soit parce qu’il ne possède pas le vocabulaire académique soit parce que la situation est nouvelle. Il s’agit dans ce cas progressivement de rechercher si cette expression a un lien avec la genèse de la « Langue » qui est parlée ou s’il est un emprunt à une autre « Langue ». Cette attitude didactique est une introduction à la diversité des « Langues ». Ce mot nouveau peut être un emprunt à une autre « Langue » ou une résurgence d’une culture locale qui simplifie les termes académiques ainsi le terme procrastination sera remplacé par « lendemain l’heure », reprise d’une expression du français dans le nord de la France[v].

Si la créativité et la liberté sont les situations nécessaires à la pratique et à la compréhension de la « Langue », elles doivent pouvoir s’exercer dans les différents domaines de la « Langue » parlée et écrite, la phonologie, la graphie, la syntaxe, le lexique, la sémantique et les expressions corporelles qui expriment le tout.

Le langage de l’enseignement répond à « apprendre à lire et à écrire », il est à la fois une des bases de la « Langue » mais son caractère de dépendance aux textes officiels rend nécessaire de libérer la « Langue » de cette tutelle comme le firent des mouvements littéraires et comme le font les pratiques locales et quotidiennes.

Cette parole libérée, cet écrit libre sont l’expression de son caractère évolutif. Les prises de paroles, les écrits des scolaires deviennent le premier fondement de la recherche scientifique sur la « Langue ».

Cette parole libérée, ce texte libre sont nécessaires à l’appropriation d’une « Langue » par le public d’âge scolaire et au développement de celle-ci. Cette génération montante est celle qui pratiquera cette « Langue » : sa participation a son évolution permet que progressivement elle devienne sa « Langue » pour participer à la construction du « vivre ensemble ».

Ce développement empirique n’est pas suffisant, il doit s’accompagner d’une réflexion collective qui allie la créativité des jeunes, l’expérience professionnelle de l’encadrement et l’apport méthodologique des universitaires. La recherche se fait en « marchant », elle n’est pas hiérarchisée parce que tous les acteurs, y compris ceux de l’environnement, s’accompagnent les uns les autres au cours des actions menées sur le terrain scolaire : elle est « contributive »[vi]. Mais elle est aussi créatrice d’une économie où chacun participe à la création de valeurs que sont des savoirs nouveaux sur la « Langue ».

Dans une vie collective où énoncés et écrits sont partagés en présentiel, la valeur apportée par l’expression linguistique libérée est régulée par l’accompagnement de la collectivité et par une animation spécifique[vii]. En effet, il  ne faut pas ignorer qu’un passage à l’acte contre l’auteur d’un propos jugé par l’autre insultant est toujours possible. Il faut prendre aussi en considération la conviction de chacun souvent exprimée par « Mon père (mon daron) a dit que… ».

En l’occurrence « mon daron » est une contraction entre dab et patron.

La « Langue » est au centre de ces manifestations et c’est la « Langue » qui permet de comprendre les motifs des réactions de chacun et de les partager. Ces motifs appartiennent à l’emploi de l’ensemble des constituants de la « Langue » et non pas simplement à une sémantisation officielle qui devient individuelle et réductrice de la créativité. L’animation n’a pas comme objectif de savoir qui a raison, qui a tort, pourquoi il a dit cela ..., questions qui renvoient à des études psychologiques, sociologiques, elle a comme finalité de comprendre les apports de ces récits, de ces débats, de ces controverses, de ces altercations, de ces gestes qu’ils soient agressifs ou amicaux, pour poursuivre collectivement la construction d’une « Langue ».

En même temps que ces expressions linguistiques collectives sont pratiquées en milieu scolaire, une production médiatisée de textes écrits et oraux et d’images sur des réseaux informatisés dits « sociaux » se développe de façon exponentielle en ce début de 21ème siècle, elle est individuelle et s’adresse individuellement à un large public. Elle est sous une triple contrainte, celle du législateur qui a décidé d’en sanctionner certaines, celle des algorithmes des technologies du numérique, et celle du site qui les héberge pour leur diffusion.

Cependant, tout en répétant souvent les stéréotypes du langage officiel, elle propose des créations linguistiques soit d’émetteur anonyme soit d’acteurs de la vie publique et privée.

Ces expressions linguistiques ne peuvent être ignorées, elles participent à la créativité d’une « Langue », d’autant plus qu’elles marquent de leur sceau les expressions verbales et scripto -visuelles de l’ensemble du public scolarisé.

De ce fait, elles font partie de la spécificité créatrice de la « Langue ». La caractéristique de cet échange informatisé d’informations est proche de « A Mathematical Theory of Communication »[viii]: un émetteur, un canal, un récepteur, avec la possibilité qu’un seul, émetteur ou récepteur, s’adresse à tous ou à « une sélection élective ». C’est un message d’un individu vers d’autres individus qui, s’ils souhaitent répondre, ne feront qu’une seule réponse par individu ou par groupe d’individus.

Cette juxtaposition de monologues virtuels provoque parfois des atteintes à l’intégrité de certains récepteurs du message dont inconsciemment ils sont l’objet. La presse, la littérature, la production audio-visuelle rendent compte de ces situations en milieu scolaire. Pour résoudre par exemple « cet avatar » résultant du harcèlement sur les réseaux sociaux, la confrontation collective des auteurs et des victimes en présence de référents est nécessaire mais elle demeure insuffisante sans suivi basé sur des échanges présentiels. Elle aura, avant l’énoncé d’un jugement, la nécessaire finalité de trouver une expression autre que celle qui a produit cette douloureuse situation. La « Langue » seule peut libérer des langages qui ont créé la situation quand les sévices corporels sont exclus, elle permet la prise de conscience des situations et met à distance les langages : elle empêche de s’enfermer dans l’espace clos que proposent les langages de chaque protagoniste.

Cet exemple, parmi d’autres, montre la différence entre un message médiatisé et l’expression au sein de la collectivité que la « Langue » rend possible. Le message demeure une assertion formulée avec un langage institué par une médiation technique à laquelle il est possible de répondre par d’autres assertions.  L’impression de s’adresser au monde entier créée par le média élimine la « Langue » qui est la dynamique des échanges présentiels et collectifs, au profit du langage machine qui équivaut à une parole univoque : un modèle formel fermé Emetteur – Récepteur(s) / Récepteur-émetteur propre à l’utilisation des lois physiques et des algorithmes basée sur la « représentation »[ix] dans ce cas virtuelle se substitue à « l’expression », situation ouverte de la créativité collective des communications humaines présentielles.

Cette nécessité de partage collectif pour l’existence d’une « Langue » souligne l’importance de la lecture à haute voix des textes en collectivité ; les interprétations et les débats qu’elle suscite développe des expressions qui cherchent à traduire une impression de l’auditeur et du lecteur, elles sont autant d’éléments qui viennent enrichir la « Langue ».

Cette finalité ne se substitue en rien aux curricula de l’enseignement qui utilisent des langages propres aux objectifs d’un apprentissage. Elle est un parcours collectif et créatif de l’appropriation d’une « Langue » qui est celle de l’espace géopolitique de la scolarisation et de son développement.

2 La « Langue » et la submersion linguistique.

Si au début de la scolarité, le repérage empirique des processus créatifs de la « Langue » » est suffisant et convient bien aux premières années de scolarisation avec son aspect ludique, Il nécessite d’être poursuivi par une analyse de leur place en fonction des relations entre une « Langue » et les autres « Langues » présentes dans le contexte de l’environnement social et familial des jeunes.

Cette analyse est la dimension historique de la place de la « Langue » dans un environnement géopolitique, elle étudie ses effets sur la conception de l’organisation d’une société quand la substitution d’un vocable issu d’une autre « Langue » met en évidence que cette substitution y provoque des modifications sémantiques qui induisent des idées différentes de celles énoncées préalablement. Les étymologies contrastives mettent en évidence ces différences sémantiques et leur effet de « submersion linguistique » en induisant intuitivement d’autres sens. 

Quand ce travail sur les énoncés et les écrits et leurs effets sur la société n’est pas fait, une confusion est entretenue entre plurilinguisme et submersion linguistique. Si le transfert des vocables d’une langue dominante dans une autre est considéré comme facilitant l’échange d’informations dans le cadre d’une mondialisation, il ne développe pas le plurilinguisme puisqu’il ne fait pas participer ce nouveau locuteur à la pratique de cette nouvelle langue, il est simplement le choix d’un langage par le pouvoir dominant pour promouvoir ses propres objectifs.

En 1994, Marc Ferro remarque qu’« un des traits dominants de la colonisation avait été de lancer un processus d’unification du monde… »[x]. Il propose que l’évolution du statut des « Langues » pendant les périodes des colonisations en soit révélatrice ce qui le conduit à rapporter ce cas : « A la fin du XXème siècle, nouvelle étape : ce sont les américains eux-mêmes, qui doivent apprendre la langue japonaise pour ne pas être exclus des filiales que l’industrie nippone a plantées aux Etats Unis. »[xi]

Ce constat et l’expérience japonaise de Roland Barthes[xii] permettent de distinguer le langage utilitaire pour la compréhension technique, commerciale et financière de l’approche d’une civilisation par une immersion dans les pratiques d’une « Langue », y compris sa gestuelle.

Des universitaires français proposent de remplacer la langue française, support de l’enseignement, par une autre langue, dans ce cas l’anglo-américain, pour faciliter l’accès des étudiants à la vie professionnelle dans un espace mondialisé.

Jean François Cauche[xiii] réagit à la proposition de la commission de l’enrichissement de la langue française de traduire « hackaton », néologisme composé de hack (verbe anglais) et marathon (course à pied du nom d’une ville grecque) » par « marathon de programmation ». Il fait part de son expérience : « À l’origine, je me souviens dans mon jeune temps que l'on appelait ces événements « copy party » ou « coding party ». Certes, la pratique était totalement illégale car on se refilait sans véritablement songer au caractère litigieux de l’acte des copies de jeux…Oubliez le vilain hacker à capuche … Il n’existe que dans les films. Le hacking, ce n’est pas cela. La preuve par cette réutilisation du mot hack dans la version « noble » de la « coding party », le hackathon. Hacker, c’est en effet jouer de sa curiosité, de son ingéniosité pour résoudre des énigmes, des problèmes, pour faire avancer le monde (… )».

Que dit ce témoignage d’un acteur de terrain, consultant-formateur-animateur en usages innovants. L’emploi d’un vocable emprunté à une autre langue que la sienne permet de se définir comme faisant partie d’une communauté, même si dans ce cas la traduction des vocables dans sa langue ne posait aucune difficulté, « copy party », « coding party ».

Plusieurs causes peuvent expliquer ce choix, il peut s’agir de se différencier de son groupe linguistique d’appartenance ou de la volonté d’accepter une submersion linguistique de sa propre langue pour des objectifs définis.

Mais le questionnement que pose Jean François Cauche porte sur la difficulté d’une « commission pour l’enrichissement de la langue française » de traduire un néologisme anglo-américain d’origine anglo-saxonne appartenant à un langage technologique.

Si le questionnement de Jean-François Cauche porte sur les objectifs positifs et éducatifs de la pratique proposée, il ne peut faire l’économie des raisons et des causes de l’abandon de la créativité d’une « Langue » au profit d’un langage issu d’une langue étrangère[xiv] par une commission qui ne fait qu’une interprétation partielle du néologisme anglo-saxon.

Pourquoi cette commission ne propose-t-elle pas « hacheur » à la place de « hacker » puisque les deux vocables ont la même étymologie ? Est-ce par manque de créativité, peur de l’imaginaire de la hache, incapacité à résoudre la submersion linguistique par une langue étrangère et un langage technique ?

En fait, la simple consultation du champ sémantique de « hacheur » pour cette activité montre que l’activité associe cette activité à un dispositif de l’électronique. Cette association correspond à l’activité proposée et augmenterait le champ sémantique représentant les métiers traditionnels de « hacheur ». Alors pour conserver le néologisme avec la référence au marathon, la commission ne doit-elle pas créer un néologisme avec hacheur et marathon ?

Pour comprendre ces propositions parmi d’autres, ne faut-il pas prendre en compte que le Plan Marshall[xv] mettait en place une lente « submersion linguistique » des « Langues européennes » au profit de sa propre langue ?

Cela nécessiterait une étude complémentaire à celle contestée du sociologue Michel Clouscard[xvi] sur les conséquences de la « submersion linguistique » incluse dans le Plan. Il s’agirait de conduire une étude précise de ses effets sur les Langues du continent européen[xvii], renforcés par le langage du numérique. Des générations européennes vécurent et vivent encore sous l’influence du plan Marshall dont Lippman[xviii], un des théoriciens du néo libéralisme, fut un conseiller. L’influence du Plan Marshall a déterminé un mode de vie orienté vers un confort rationnel inscrit dans un système économique et une progressive mondialisation du langage économique du Plan soit celui du promoteur du Plan, l’anglo-américain : « En réalité, accepter le plan Marshall, en admettre les conditions, équivalait à s’aligner économiquement, socialement, donc politiquement sur les Etats Unis. » [xix]

Comme en témoignent les historiens à propos des colonialismes, la « submersion linguistique » engagée par le Plan Marshall est dépendante d’une conception de l’économie support d’une idéologie, celle du néo libéralisme[xx] qui n’est que rarement questionné, s’imposant comme un fait d’essence naturelle ce qu’il n’est pas.

A cette emprise du Plan Marshall, vient s’ajouter le langage utilisé par les machines à communiquer et à informer. Il perpétue une submersion linguistique par l’anglo-américain qui est présente sur l’ensemble des procédures et des processus des outils numériques : « Devenu des prothèses indispensables (exosomatiques) pour la plupart d’entre nous , ces terminaux créent une boucle entre nos corps , nos cerveaux et les serveurs des plateformes…Cette boucle, rendue possible par une réticulation partiellement ouverte sur l’extérieur, ne permet pas aux cerveaux humains de percevoir ce qui relève des algorithmes et ce qui constitue leurs propres pensées. Ainsi, sans que l’humain puisse le percevoir et donc en prendre conscience, les algorithmes du calcul intensif altèrent leur pensée et conduisent à la dénoétisation, c’est à dire à une hyper-prolétarisation (…) »[xxi].

Quelle place donner à une « Langue », pour que « la pensée ne se réduise pas au langage de la « submersion linguistique » que « l’informatique ubiquitaine et les technologies réticulaires »[xxii] rendent plus efficaces que les méthodes utilisées par les colonisations au cours des siècles précédents ?

3 La langue et l’intégrité de la pensée humaine.

A trois ans, le babillage des enfants et les gestes qui l’accompagnent lors de l’accueil en maternelle constituent la richesse phonologique et sémantique qu’ils apportent dans ce nouvel espace collectif. Cette richesse fait aussi partie de leur identité.

Ce babillage devient progressivement et collectivement une « Langue » qu’un accompagnement permet de partager. Peu à peu les enfants, les adolescents et les adultes expriment leur pensée avec cette « Langue » tout au long d’un parcours créatif qui quotidiennement est partage et accompagnement.

La liberté de l’expression verbale, qu’accompagnent gestes et écrits, révèle des idées que les influences de l’environnement cristallisent en langage. Ces langages créent des conflits entre pairs ou entre élèves et enseignants, les responsables de l’enseignement s’en font l’écho. Le rapport sur « Quelles pratiques pour enseigner des questions sensibles dans une société en évolution »[xxiii]  en rend compte à propos de disciplines académiques.

En fait que se passe-t-il ? Chacun désire exprimer sa pensée et il a à sa disposition le langage de son environnement. Les expressions sémantiques d’un langage qui expriment une pensée univoque, nécessitent d’être contextualisées dans une « Langue », construction collective et polysémique qui confronte tous les langages possibles.

Poser le rapport de la « Langue » et de la pensée, c’est poser la finalité de ce parcours donc connaître vers quoi il conduit. Cette appropriation libre et créative d’une « Langue » n’est donc pas simplement un moment de la scolarité, il se prolonge tout au long de la vie comme le démontre Sandra Lucbert dans « Personne ne sort les fusils » [xxiv].

Professeure de lettres agrégée, Sandra Lucbert fait le récit de sa présence de mai à juillet 2019 au procès France Télécom, intenté à sept dirigeants accusés d'avoir organisé la maltraitance des salariés, jusqu'au suicide de certains (…). Elle constate la grande difficulté pour un tribunal de présenter des arguments parce qu’il parle la même langue que celle de la défense des présumés coupables :

« Ainsi le tribunal est intérieur à ce qu’il juge. Il parle la langue qu’il accuse »[xxv].

Comment est-il possible de parler une autre langue ? « le jugement des prévenus a tenté de se faire dans la langue qui avait guidé l’élaboration des plans NExT et ACT, pour lesquels comparaissaient les prévenus. Quelque génie contorsionniste que le tribunal y ait mis, se déplacer n’était pas possible. Par littérature interposée, ça marche déjà mieux »[xxvi].

En professeure, elle pose la question de l’essence même de la différence entre la « Langue » et le langage officiel. La littérature est une des représentations de la créativité et de la liberté d’une « Langue » par rapport au langage officiel, elle permet de sortir du langage officiel quand les autres langages ne peuvent que répéter ce qui les a constitués.

Sandra Lucbert remarque que les tirets de l’énoncé automatique d’un prévenu gèlent le sens et font des phrases – blocs : « les plans NExT et ACT, 22 000-postes-à-supprimer (…) pour libérer7-milliards-de-cash-flow ». Pour dégeler ces phrases-blocs, elle se réfère à un épisode dans Le Quart Livre de François Rabelais : « Comment entre les paroles gelées Pantagruel trouva des mots de gueule » [xxvii] .

Ce n’est pas seulement la littérature qui permet un écart avec tout ce qu’on dit, c’est la capacité créatrice de la « Langue » qui modifie la grammaire et la morphologie pour exprimer d’autres idées que celles que répète un langage qui a créé sa propre grammaire et son propre vocabulaire en empruntant des éléments à la « Langue ». Pour mettre en évidence cette appropriation du vocabulaire, d’une grammaire d’une langue pour la finalité de l’exécution du plan « Nouvelles expériences des Télécommunications » (NXeT) et son volet « Anticipations des Compétences pour la Transformation (ACT), Sandra Luchbert crée le mot « desalariat » qui permet de saisir les objectifs du plan que rendent difficilement compréhensibles l’emploi univoque de vocables, de formules grammaticales et d’acronymes du langage de l’entreprise TELECOM. L’auteur bouscule le langage même du plan NXeT ACT, elle transforme la formule « une économie de service » en « économie de serfs/vices », elle conserve les acronymes car ils sont l’essence d’un langage qui veut perpétuer le partage entre initiés d’une terminologie qui cache le sens précis du développement de l’acronyme.

Pour bousculer l’ordre d’un langage, la « langue » est l’exercice d’une création permanente qui possède toutes les formes linguistiques disponibles en son sein propre dont l’étymologie est garante de l’intégrité.

En confrontant les énoncés automatiques à des textes littéraires, Sandra Lucbert dégèle un langage ici celui des acronymes, celui du langage du « Flow »[xxviii] qui, derrière une expression représentative de la « submersion » linguistique, cache la recherche du « flux » de liquidités monétaires. En linguiste, en enseignante, Sandra Lucbert souligne que ce langage subvertit la « Langue » même celle qu’elle utilise :

« L’anglais managérial, lui aussi, produit un monde en même temps qu’il l’exprime. Un monde pour le flow »[xxix]

Au départ, le parcours d’appropriation de la « Langue » est une découverte collective des capacités créatives d’une « Langue » et de sa spécificité par un partage des pratiques de chacun.  Sa poursuite est, parmi d’autres rencontres, celle avec la production littéraire et scientifique, qui est une ressource issue des disciplines académiques et qui vient alimenter les débats et les controverses engagés à la fois au plan morphologique et sémantique, au cours des échanges collectifs.

Les langages utilisés au sein et au dehors de la collectivité sont des produits de la « Langue ». Au cours de leur mise en débat au sein d’une collectivité hétérogène, ils sont contestés par la « Langue » elle-même. Le langage et la « Langue » associent deux expressions linguistiques antagonistes et complémentaires ce qui explique que l’appropriation de la « Langue » côtoie l’apprentissage du langage de l’enseignement. Ce caractère dialogique de la « Langue » est une ouverture vers la « pensée complexe », qui reconnaît l’existence d’ « un certain type de relation logique entre des notions maîtresses, des notions clés, des principes clés »[xxx] dont le langage est l’exemple d’un paradigme de la simplicité.

Les expressions collectives d’une « Langue » et la pratique des multiples créations qu’elle autorise en son sein forment le public scolaire et les différents acteurs qui y participent à penser la complexité.

Les exemples précédents ont souligné son caractère dialogique. Tout au long du parcours, la parole et l’écriture libérées créent « un tourbillon à la fois produit et producteur »[xxxi], processus où les créations linguistiques sont à la fois causes et effets de ce qui les produit.

Pratiquer une « Langue », c’est reconnaître que la production orale et écrite est sans fin puisqu’elle est créative et collective. Suivre le parcours de son appropriation, c’est pragmatiquement considérer qu’il est nécessaire au cours de la scolarité d’avoir un espace et un temps dédiés régulièrement sur un temps long. Des pauses permettent de faire le point sur une des singularités apparues sans arrêter les processus en cours. Ces liens entre le mouvement, « tourbillon à la fois producteur et produit » et les formalisations, pauses qui n’arrêtent pas le mouvement, nécessitent des pédagogies et des didactiques adaptées.

Ce parcours d’appropriation d’une « Langue » est proche des trois principes de la complexité d’Edgar Morin en tant que pratiquer une « Langue » c’est concevoir qu’elle exprime des contradictions, des aléas et des créations, et qu’elle est multidimensionnelle. Babillage, bredouillement, bruissement, gestuelle, controverse, échange de savoirs, plaisir font qu’elle est en perpétuel recommencement et évolution : elle n’en finit pas.

Un langage exprime une pensée simple sans remise en cause de ses assertions : « Il faut se rappeler les ravages que les visons simplifiantes ont fait, pas seulement dans le mode intellectuel mais dans la vie. Bien des souffrances que subissent des millions d’êtres résultent des effets de la pensée parcellaire et unidimensionnelle ».[xxxii]

Une « Langue » reconnaît l’aléatoire de la création linguistique pour répondre à l’inattendu, à l’incertain. Produite collectivement, elle perpétue une existence antérieure sur laquelle appuie sa créativité et son évolution.

Le parcours de l’appropriation d’une « Langue » comprend des moments où les liens entre langue et langage expriment des antagonismes et des complémentarités. Le tourbillon, qui va du baillage, au conflit, à la discussion, produit la « Langue » qui en est la cause et qui en est le produit.   Les langages font partie du tout en utilisant les éléments d’une « Langue » et la « Langue » ne peut être conçue sans les langages.

Le parcours d’appropriation d’une « Langue » met en mouvement la pensée complexe au cours de la scolarité avant qu’elle ne se développe tout au long de la vie.


[i] Alain Jeannel, « Roland Barthes et Pierre Bourdieu : de la langue à la « Langue «. Educavox, 8 août 2020

[ii] Roland Barthes, Essais critiques  IV  Le bruissement de la langue, éditions du Seuil, 1984, p 94

[iii] Roland Barthes, Essais critiques  IV  Le bruissement de la langue, éditions du Seuil, 1984, p.55

[iv] Sébastien Claeys, « Recension critique de l’ouvrage Dans la disruption, Comment ne pas devenir fou ? » de Bernard Stiegler, in revue française d’éthique appliquée, 2017 n°4 pp 126 129.

[v] Intervention d’une auditrice dans une émission radiophonique.

[vi] Bifurquer, sous la direction de Bernard Stiegler, Editions les liens qui libèrent, 2020, p.113.

[vii] Deux références peuvent alimenter la réflexion sur cette animation : l’ethnopsychologie et les pratiques des théories de la dynamique des groupes.

[viii] C E Shannon and W.Weaver, The mathematical theory of communication, The university of illinois press-urbana-1964.

[ix] Lucien Sfez, Critique de la communication, Seuil, 1988.

[x] Marc Ferro, Histoire des colonisations. Des conquêtes aux indépendances (XIIe-XXe siècle), poche Seuil, 1996, p.501.

[xi] Marc Ferro, Histoire des colonisations. Des conquêtes aux indépendances (XIIe-XXe siècle), poche Seuil, 1996, p. 502.

[xii] Roland Barthes, L’empire des signes, Skira, Paris ,1970

page 104-105

[xiii] Jean François Gauche, « Le hackathon est mort, Vive rien du tout », Educavox Janvier 2020

[xiv] Le verbe « Hack « de la « langue » anglaise est d’origine anglo-saxonne, haccian fait partie de la langue française sous la forme « hacher » qui correspond bien à la sémantique anglaise du verbe hack.

[xv] « Le 5 juin 1947, par la voix du général Georges Marshall alors secrétaire d’Etat, les Etats Unis proposent à tous les pays européens-ceux de l’Est compris, mais Espagne franquiste exclue-une aide massive sous forme de dons matériels et de capitaux » des contreparties sont obligatoires, seize pays européens acceptent. Une histoire européenne de l’Europe, Editions Privat, 1999, p.304.

[xvi] Michel Clouscard, Le capitalisme de la séduction :la critique de la social-démocratie, Messidor éditions sociales 1981.

La pensée de Michel Clouscard, entretien avec AYmerie Monville, revue le projet, n°58 Janvier 2016

[xvii] Les emplois créés par les bases américaines en Europe avec la diffusion au départ de la méthode Assimil . Cigarettes et bas nylon film réalisé par Fabrice Cazeneuve, Maha production, 2011 diffusion en 2011 et 2020.

[xviii] Barbara Stiegler, « Chapitre II Une démocratie darwinienne », in Il faut s’adapter, sur un nouvel impératif politique, essais Gallimard 2019, pp.47-99.

[xix] Charles-Olivier Carbonell et al, , D’une renaissance à l’autre? (XV-XX Siècle), Editions Privat, 1999, p.304.

[xx] Barbara Stiegler, Il faut s’adapter, sur un nouvel impératif politique, essais Gallimard 2019

[xxi] Bifurquer, sous la direction de Bernard Stiegler, Editions les liens qui libèrent, pp.104-105

[xxii] Bifurquer, sous la direction de Bernard Stiegler, Editions les liens qui libèrent, p.103.

[xxiii] Quelles pratiques pour enseigner des questions sensibles dans une société en évolution, Eduscol, séminaire européen, Paris, 14-15 octobre 2005. 

[xxiv] Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Editions du seuil, 2020.

[xxv] Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Editions du seuil, 2020,p.19.

[xxvi] Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Editions du seuil, 2020,p.21.

[xxvii] Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Editions du seuil, 2020,p.33.

[xxviii] Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Editions du seuil, 2020.p.38.

[xxix] Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Editions du seuil, 2020. p51

[xxx] Edgar Morin, « Le paradigme de la simplicité », in Introduction à la pensée complexe, ESF, 1990, p.79-82.

[xxxi] Edgar Morin, « Le paradigme de la simplicité », in Introduction à la pensée complexe, ESF, 1990, p.99.

[xxxii] Edgar Morin, « Le paradigme de la simplicité », in Introduction à la pensée complexe, ESF, 1990, p111.

Je remercie les lecteurs qui m’ont suivi lors de la publication de ces six articles sur le site Educavox : « L’enseignant et la langue de l’enseignement », « Multilinguisme et langue de l’enseignement : Particularité et unité linguistique », « Savoir accueillir et plurilinguisme », « Roland Barthes et Pierre Bourdieu : de la langue à la « Langue », « Quel partage d’une langue dans un parcours éducatif ?». « La « Langue », des idées en devenir ».

Ils sont la tentative d’exprimer mon expérience de la pratique de la « Langue » en tant qu’enseignant, administrateur et réalisateur-producteur de cinéma et de télévision.

Ils résument la quête d’une communication conviviale dans des situations différentes. Ils tentent de rendre compte d’une première rencontre avec Roland Barthes au cours des séminaires d’Initiation à la Culture Audio-Visuelle (ICAV) à partir de 1970 et des lectures qui suivirent.

Leur contenu s’est progressivement étayé au cours des enseignements, des séminaires, des colloques universitaires. Les relations avec les acteurs de terrain au sein de la vie associative et avec les techniciens des réalisations et productions audio-visuels ont permis de saisir les moments où le langage est un outil et où en même temps la « Langue » est convivialité et vie collective.

Leur finalité s’est précisée au cours des séminaires de l’Association nationale des acteurs de l’école, An@é.

Le passage à l’écriture se fit grâce au soutien de Michelle Laurissergues, fondatrice de l’An@é et fondatrice d’Educavox avec Joël de Rosnay et dont elle est responsable éditoriale et à celui de Marcel Desvergne qui a participé à la création de l’An@é et d’Educavox et y partage une réflexion internationale sur les relations entre la civilisation du numérique et la société.

Après sa relecture des articles, Michelle Laurissergues met en perspective parfaitement leur contenu en choisissant des illustrations et une infographie adaptée.

Les remarques stylistiques d’une première lectrice impitoyable, Martine Valadié, ont permis que les textes deviennent conviviaux.

C’est dans le contexte des travaux de l’An@é présidée par Michel Pérez qui succéda à Michelle Laurissergues et de l’animation permanente du site EDUCAVOX par Michelle Laurissergues que ces articles furent progressivement conçus et écrits au cours de l’année 2020.

Alain Jeannel

Septembre 2020

 

Dernière modification le mardi, 06 octobre 2020
Jeannel Alain

Professeur des universités, cinéaste, médiatisation des connaissances, ressources numériques et formation à distance. Administrateur An@é.

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