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Les données d'éducation sont de plus en plus souvent produites et échangées à travers des outils numériques. On a vu toutes les potentialités offertes par ces données. Afin de les valoriser pleinement, pour des raisons éthiques, il convient de veiller à ce que cette production et ces échanges puissent être effectués de façon égale par tous et pour tous. (Comité d'éthique pour les données d'éducation)

Etat de l’accès au numérique

Si l'équipement numérique et la connexion à Internet sont évidemment des conditions indispensables pour bénéficier d’un accès au numérique, et par là aux documents scolaires échangés par internet, les dernières statistiques de l’INSEE mettent en évidence que ce ne peut être le seul critère pour répondre à la question de l’accessibilité.

En effet, l’utilisation d’Internet ne garantit pas de posséder les compétences numériques de base. La question de la formation au numérique est donc indispensable. 

Etat de l'équipement et de la connexion numérique

Selon les résultats de l’enquête menée au niveau des rectorats, déclarative, à destination des écoles et établissements à laquelle environ la moitié des directeurs et chefs d’établissement ont répondu, 272 000 élèves des 1er et 2nd degrés vivent dans des familles n’ayant ni PC, ni tablettes, 91 000 n’ont pas de connexions internet, 37 000 pas de smartphone et 130 000 avec un forfait bloqué.

Les chiffres de cette enquête directe sont probablement sous-estimés si on les rapporte à ceux du CREDOC[1] qui permet d’obtenir un ordre de grandeur des élèves de 12 à 17 ans non équipés de 570 000 (contre un peu plus de 106 000 élèves du second degré repérés grâce à l’enquête portant sur la moitié des établissements interrogés) ; ce chiffre de 570 000 représentant 9 % des 6 328 600 collégiens et lycéens (même si la tranche d’âge retenue par le CREDOC ne correspond pas exactement à celle des élèves du second degré).

La pratique des enseignants au début du confinement a été observée par différents sondages.

D'après le sondage SynLab du 31 mars 2020, 17 % des enseignants n’ont pas réussi à établir de lien avec les familles, principalement dans les lycées où le taux monte à près de 40%. 20% des enseignants mettent en avant le manque de matériel ou de connexion pour les familles avec lesquelles le lien n’a pu être établi et n’ont d’autre recours que les relances par téléphone. 6% des enseignants n’ont ni matériel ou connexion adaptés pour travailler à domicile, le double dans les lycées professionnels26.

Outre les mesures relatives à la continuité pédagogique relative aux à l'utilisation d'outils institutionnels (cf § 1.3.1), le Ministère (MENJ) a mis en place trois mesures notables : (i) une opération « fracture numérique » portée par le GIP Trousse à Projets en partenariat avec le MENJ qui a consisté en l'achat de matériels et services informatiques de base au bénéfice de familles qui en sont totalement démunies, dans le cadre d’un dispositif d’urgence financé par les dons de fondations investies dans le champ social et éducatif ;

(ii) une opération MENJ-La Poste en France métropolitaine et en Outre-mer pour assurer l'acheminement des matériels informatiques aux élèves en situation de déconnexion numérique afin qu'ils puissent  recevoir des devoirs par courrier postal grâce au dispositif « Devoirs à la maison »[2] ;

(iii) un dispositif expérimental de gratuité accordée aux élèves pour leurs connexions aux sites dédiés à la continuité pédagogique dans les académies d’Outre-Mer, dans le cadre d’un partenariat entre les académies et les opérateurs de réseaux.

Compétences numériques

Au-delà des inégalités de répartition des ressources numériques et d’accès à ces ressources, on constate également une inégalité d’utilisation de ces moyens numériques, liée à un manque de culture numérique, rendant l’utilisation de ces moyens impossible, ou en tout cas difficile.

L'étude des compétences numériques de l'INSEE 2019[3] s'appuie sur des indicateurs portant sur 4 domaines identifiés par  Eurostat[4] : la recherche d’information (sur des produits et services marchands ou administratifs, etc.), la communication (envoyer ou recevoir des courriels, etc.), l’utilisation de logiciels tels que traitement de texte, et la résolution de problèmes (par exemple, accéder à son compte bancaire par Internet)[5].

L’échelle varie entre 0 (correspondant à une compétence nulle), 1 (pour compétence basique) ou 2 (pour une compétence plus que basique). Ainsi, le non-usage d’Internet au cours de l’année implique la note 0. Toutes ces compétences sont liées, et en les sommant, on obtient un indicateur global de capacités numériques : une personne n’a ainsi aucune capacité numérique si elle obtient 0 dans chaque domaine (illectronisme[6]) et des capacités plus que basiques si elle obtient 2 dans les quatre domaines. Entre les deux, Eurostat distingue les capacités faibles (au moins une compétence est notée à 0 et au moins une vaut 1) et basiques (aucune des compétences n’est égale à 0 et au moins une est égale à 1).

En 2019, 15 % des personnes de 15 ans ou plus n’ont pas utilisé Internet au cours de l’année et l’illectronisme concerne 17 % de la population. 38 % des usagers manquent d’au moins une compétence numérique de base ; une personne sur quatre ne sait pas s’informer et enfin une sur cinq est incapable de communiquer via Internet36.

Concernant les compétences numériques, l'étude de l'INSEE relève des disparités en fonction des territoires et aussi du niveau de formation initiale, et souligne aussi qu’elles varient en fonction de l'âge. Ces inégalités de compétences numériques touchent aussi les élèves par le biais de leurs familles.

Former au numérique et à la citoyenneté numérique

Les compétences numériques de base doivent être maîtrisées par tous les acteurs de la communauté éducative, en particulier les élèves, leurs familles et les enseignants, mais aussi plus généralement par tous les citoyens pour des usages responsables du numérique.

Cela signifie qu'il faut veiller à ce que tous les citoyens possèdent des compétences de base du numérique, qui leur permettent de comprendre et d'appliquer les conseils de sécurité prodigués à des fins de protection des données personnelles. Mais cela implique également de leur faire appréhender le modèle économique sous-jacent aux offres soi-disant gratuites du privé et qui ne le sont pas dans les faits, pour une utilisation éclairée des outils gratuits qu'ils choisissent.

C'est grâce à ces compétences numériques de base que pourra s'acquérir la citoyenneté numérique, c'est-à-dire, « la capacité de s'engager positivement, de manière critique et compétente dans l'environnement numérique, en s'appuyant sur les compétences d'une communication et d'une création efficaces, pour pratiquer des formes de participation sociale respectueuses des droits de l'homme et de la dignité grâce à l'utilisation responsable de la technologie »[7].

 

Il existe ainsi un enjeu majeur d'éthique de formation de tous les citoyens au numérique et à la citoyenneté numérique.

Besoins de formation au numérique des élèves et de leur famille

Depuis quelques années, l’informatique est enseignée au collège (en mathématiques et en technologie) et depuis septembre 2019, un enseignement de Sciences Numériques et Technologie (SNT) a été introduit dans toutes les classes de Seconde générale et technologique. Cela permettra certainement à la longue de résoudre le problème du manque de compétences en numérique des futurs citoyens, mais cette réforme ne touche pas l'ensemble des enseignants, ni les enfants de primaire et leurs parents.

Or, dans certains cas, comme par exemple en classe de CP où les élèves ne savent ni lire ni écrire, la communication doit passer par les parents. Si ceux-ci ne sont pas à l’aise avec le numérique, la communication est difficile. Par ailleurs, on a pu observer pendant le confinement le rôle joué par les grands-parents, plus ou moins à l’aise avec les outils du numérique. Plus généralement, la crise a souligné le rôle important et intéressant que pouvaient jouer les familles.

Besoins de formation des enseignants au numérique accentués par la crise

Les enseignants exprimaient déjà avant la crise le besoin de formation au numérique.

Selon la note d’information de la DEPP de 2019 relative à l'enquête de internationale Talis, donnant une photographie du métier de professeur des écoles[8], seuls 16 % des enseignants français interrogés expriment un avis positif s’agissant du niveau de préparation au numérique (TICE) en formation initiale (contre 1/3 de leurs voisins européens en moyenne). De plus, 35% des enseignants du premier degré expriment un besoin élevé de formation pour acquérir des compétences numériques.

Dans le second degré, enquête Profetic de 2018, 22 % des enseignants déclarent qu’ils utiliseraient davantage le numérique s’ils étaient formés à son utilisation pédagogique. La grande majorité estime l’offre insuffisante. 2/3 des enseignants du secondaire déclarent privilégier des démarches personnelles  pour se former au numérique.

Position à l'international

Une étude de l'OCDE[9] parue le 27 mars 2020 analyse comment 98 pays qui ont répondu à l'enquête sont préparés à la continuité pédagogique dans le contexte de la pandémie.

Cette étude s'appuie sur les résultats de PISA 2018, pour laquelle les principaux des établissements ont été interrogés. Il en ressort que les jeunes Français se placent au-dessus de la moyenne de l'OCDE pour l'équipement par ordinateur ou l'accès à Internet, mais en dessous de la moyenne OCDE pour la puissance de calcul des moyens numériques dans les établissements ou la bande passante et la vitesse d'internet.

Ce qui est encore plus dommageable pour la continuité pédagogique est le mauvais taux d'enseignants qui sont préparés à intégrer le numérique dans leur enseignement. En effet, les principaux pensent que seulement 55% des enseignants ont les compétences techniques et pédagogiques pour intégrer le numérique dans leur pratique pédagogique (65% pour la moyenne de l'OCDE), ce qui place la France au 59e rang sur les 77 pays classés sur ce critère dans PISA 2018.

Enjeux d’éthique et recommandations

Nous indiquons un certain nombre d’enjeux pour les données d’éducation relatifs aux accès au numérique et aux compétences numériques, ainsi qu'à la citoyenneté numérique :

  • Il y un enjeu d'équité pour les citoyens français :

- en termes d'accès à internet. Si les collectivités territoriales sont toutes engagées dans des plans de généralisation de la fibre à l’habitant, elle n'est pas encore installée sur tout le territoire, et les moyens informatiques nécessaires pour échanger les données scolaires sont loin d’avoir la même qualité partout. Par ailleurs, certains élèves sont dépourvus d'accès internet, ainsi que certains enseignants, comme cela a été noté par le MENJ dès le début du confinement dans son vadémécum[10].

- en termes de messageries numérique. Les comptes de messagerie personnelle des enseignants ne permettent pas tous d’échanger des gros fichiers (par exemple avec des images).

- en termes d'équipement informatique. Dans les familles, même lorsqu’un ou plusieurs équipements numériques existent, ils ne sont pas toujours disponibles pour chaque enfant (fratrie, parents en télétravail sur les mêmes équipements, etc.), et les conditions de logement ne sont pas les mêmes pour toutes les familles (par exemple, s’il n’y a qu’une seule pièce pour travailler - pas de pièce pour s’isoler).

Comme le souligne le Conseil de l'Europe, il y a un risque pour ceux qui ne sont pas des « natifs du numérique » ou qui n’ont pas la possibilité de devenir des « citoyens numériques » d'être marginalisés dans la société[11].

Si le temps passé à l’école tend à réduire les inégalités sociales (bien que le rapport 2019 de l'Observatoire des inégalités constate que « La situation des inégalités scolaires semble figée »[12]), ce sont les mêmes familles - les mêmes milieux sociaux[13]-, qui sont pénalisés par le manque d’accès au numérique et aux compétences numériques, ainsi que par le manque de temps passé à l’école, les exposant en quelque sorte à une double peine, par un renforcement de la fragilité scolaire.

Les élèves, leurs familles et les enseignants ne sont pas tous conscients du modèle économique sous-jacent aux offres soi-disant gratuites du privé et qui utilisent leurs données personnelles numériques comme une marchandise, impliquant un risque pour la confidentialité de leurs données.

En raison du téléenseignement promu en temps de pandémie, les élèves sont sollicités pour une utilisation massive et continue des outils numériques de communication et sont par suite exposés plus largement aux informations qui circulent sur la toile. En tant que mineurs, ils sont plus vulnérables et plus facilement influençables. De plus, il est difficile pour eux de discerner parmi le flot d'informations qu'ils voient passer et portées par les médias, les fausses informations[14].

 Enjeux d’éthique :

  • Accentuation des inégalités territoriales, sociales et familiales pour l'accès au numérique et son utilisation pendant la pandémie
  • Renforcement des inégalités scolaires par les inégalités d’accès au numérique (équipement et connexion) et par les manques de compétences numériques
  • Vulnérabilité des élèves et des familles par le manque de compétences numériques pour appréhender les enjeux du modèle économique des marchands de données numériques
  • Vulnérabilité des élèves face aux fausses informations
  • Risque d'exclusion de ceux qui ne pourraient pas devenir des « citoyens numériques »

Recommandations

  1. Dans un contexte de ressources numériques limitées, coordonner de façon équitable leur distribution dans les écoles pour faciliter l’accès aux familles, et s’assurer de leur utilisabilité en cas d’éducation à distance.
  1. Veiller à ne pas discriminer les élèves n’ayant pas pu bénéficier de la continuité pédagogique par manque d’accès au numérique pendant la période de confinement.
  1. Mettre en œuvre une stratégie de formation des familles et des équipes pédagogiques dédiée aux outils numériques pour l’éducation, incluant une sensibilisation aux modèles économiques du marché des données, et évaluer son efficacité à réduire les inégalités sociales et territoriales dans l’usage de ces outils. Une formation au numérique tout au long de la vie devrait être également mise en place pour tous les citoyens.
  1. Mettre en place des systèmes alternatifs permettant d’acheminer les contenus éducatifs en conditions dégradées d’accès au numérique.
  1. Concevoir un enseignement qui sensibilise aux enjeux de cybersécurité et de la maîtrise des outils permettant de préserver la vie privée et d’alerter sur différentes formes de manipulation facilitées par les médias numériques, dès l’école primaire et dans les classes du secondaire.
  1. Eduquer aux médias et éduquer par les médias : enfants, familles et enseignants doivent aussi être sensibilisés aux services en ligne, à la vérification des faits et à l'analyse critique des informations disponibles (lutte contre les fausses informations et les manipulations d’information).
  1. Définir les compétences en termes de valeurs, attitudes et connaissances, que doivent acquérir tous les élèves pour devenir des « citoyens numériques ».
  1. Mettre en œuvre pour tous une véritable éducation à la citoyenneté numérique.

Les articles du rapport :

1. Enjeux d'éthique des usages des données numériques d'éducation

2. Des données spécifiques au cœur de la souveraineté numérique

3. Assurer l'égalité d'accès au numérique

Le document en PDF : Avis_du_Comité_d_éthique_n_2020-1._Enjeux_d_éthique_des_usages_des_données_numériques_d_éducation_dans_le_contexte_de_la_pandémie._Juillet_2020.pdf


[1] https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/cge/barometre-numerique-2019.pdf. L'enquête  a été réalisée en juin 2019 ʆ\!\]C"; mso-bidi-font-family:"\@nÚøèÖ\0027325\002788>ʆ\!\]C"">auprès d’un échantillon représentatif de la population française âgée de 12 ans et plus, sélectionné selon la méthode des quotas : 2.259 personnes ont été interrogées à leur domicile (2.052 adultes et 207 jeunes).

[2] http://documents-pleiade.education.fr/delcom2/Lettres_reperes/reperes_624.html

[3] Enquête INSEE 2019 sur l'utilisation d'internet et le compétences numériques : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4241397

[4] https://ec.europa.eu/eurostat/cache/metadata/en/tepsr_sp410_esmsip2.htm

[5] Ces compétences sont mesurées à partir des déclarations sur le fait d’effectuer certaines tâches dans l’enquête annuelle auprès des ménages sur les technologies de l’information et de la communication, menée dans tous les pays de l’Union européenne. Note de l’INSEE.

[6] Illectronisme ou illettrisme numérique.

[7] Citoyenneté numérique et éducation à la citoyenneté numérique, Conseil de l'Europe : https://www.coe.int/fr/web/digital-citizenship-education/digital-citizenship-and-digital-citizenship-education. Voir le rapport, Digital citizenship education, Council of Europe, Overview and new perspectives, 2017 : https://rm.coe.int/prems-187117-gbr-2511-digital-citizenship-literature-review-8432-web-1/168077bc6a

[8] Note de la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), n° 19-22 (juin 2019) qui fait la synthèse d’une enquête internationale Talis réalisée tous les 5 ans par l’OCDE : https://www.education.gouv.fr/pratiques-de-classe-sentiment-d-efficacite-personnelle-et-besoins-de-formation-une-photographie-12581

[9] A framework to guide an education response to the COVID-19 Pandemic of 2020: https://www.hm.ee/sites/default/files/framework_guide_v1_002_harward.pdf

[10] https://www.education.gouv.fr/sites/default/files/2020-03/coronavirus-covid-19-vademecum-continuit-p-dagogique-66201.pdf

[11] "Decision makers and policy framers need to be sensitised to the fact that the lack of DCE [Digital Citizenship Education] poses risks of youth exclusion if such basic literacy is not provided in order to empower them as citizens and creative and critical actors" , in Digital citizenship education. Overview and new perspectives, Council of Europe, octobre 2017 : https://rm.coe.int/prems-187117-gbr-2511-digital-citizenship-literature-review-8432-web-1/168077bc6a

[12] https://www.inegalites.fr/L-essentiel-des-inegalites-d-education?id_theme=17

[13] En 2015, l'école française est celle où l'origine sociale des enfants pèse le plus lourd dans les résultats scolaires, parmi les pays de l'OCDE : https://www.avise.org/articles/en-france-les-inegalites-scolaires-saggravent

[14] https://www.ccne-ethique.fr/sites/default/files/cnpen-desinformation-2020-07-21.pdf

Dernière modification le lundi, 15 novembre 2021
Laurissergues Michelle

Présidente d'honneur et fondatrice de l’An@é, co-fondatrice d'Educavox et responsable éditoriale.