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Photo Credit : Frank Lindecke via Compfight cc - On le sait depuis toujours : les finalités, c’est pour les discours, pour les préambules des projets formels, et les programmes, c’est pour le quotidien quand les finalités sont soigneusement rangées au fond du dernier tiroir du bureau magistral.

On le sait depuis toujours : les nouveaux programmes partent toujours des anciens. Il faut faire du neuf avec du vieux.
 
On le sait depuis toujours : les programmes sont toujours une juxtaposition de déclinaisons de contenus disciplinaires ou sous-disciplinaires, étanche, dont le but principal n’est ni le savoir ni la compétence, mais la préparation aux contrôles (l’utilisation du mot « évaluation » est, jusqu’à présent, abusive), aux examens, à la sélection. Et aussi à la sauvegarde des corporations.
 
On le sait depuis toujours : l’intelligence n’est jamais au programme et les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur d’Edgar Morin sont des sujets de thèse mais pas des objets de recherche-action dans les classes, et encore moins des thèmes à privilégier dans la formation des enseignants.
 
Alors, dans ce contexte historique où les enseignants ont intégré l’idée que l’on peut refonder l’école avec des programmes aussi indigents que ceux de 2008, où la hiérarchie intermédiaire s’éclate en maintenant la paperasse (17 pages pour une notice préparatoire à l’inspection avec des questions auxquelles les auteurs eux-mêmes ne sauraient pas répondre !), les usines à cases, l’autoritarisme, les sanctions contre ceux qui refusent d’appliquer les oukases des deux ministres précédents (Salut Jacques Risso, suspendu 4 mois sur la base d’un dossier aberrant, ignorant superbement les carences des hiérarques locaux !), le pilotage par les résultats, que même le syndicat majoritaire des inspecteurs condamne au profit du pilotage par la confiance, le CSP (conseil supérieur des programmes) se met en place. Mon ami Philippe Watrelot, dans la remarquable revue de presse du CRAP, exprime son optimisme et sa confiance et critique ceux qui, comme moi, s’inquiètent et doutent. La présidence confiée à un conservateur, la composition marquée par le « disciplinaire » traditionnel sont, il est vrai, atténuées par un évènement notoire : la nomination d’Eric Favey, instituteur, secrétaire général adjoint de la Ligue de l’Enseignement, qui aura fort à faire face aux savants capables de parler de la maternelle, par exemple, sans y mettre les pieds hors de visites touristiques.
 
Depuis la création de l’école, tous les programmes ont été conçus comme des améliorations, des ajustements, des corrections, des reformulations des programmes existants. Toujours le regard sur le passé, avec des adaptations en fonction du présent, jamais en fonction d’une vision de l’avenir.
 
Tant que la prospective n’existait pas, la démarche était admissible et il n’y avait pas d’autres choix possibles. Dans le système éducatif, on a toujours pensé que l’on avait inventé l’électricité en améliorant la bougie, fuyant ou contournant toutes les ruptures. La stabilité relative de la société et des mentalités jusque dans les années 1960, a favorisé cette permanence. Aujourd’hui, concevoir des contenus sans tenter d’imaginer, ou plutôt de penser, ceux qui seront nécessaires dans 20 ou 30 ans, relève du pire des conservatismes. L’évolution des sciences et des techniques, le développement exponentiel des savoirs de l’humanité et de leur diffusion, l’impact du numérique imposent des ruptures, même si elles sont douloureuses pour les conservateurs et/ou les corporatistes figés.
 
Aucune entreprise ne saurait prévoir son développement sans étudier l’évolution prévisible des marchés. Aucune institution ne saurait persister à construire des moulins à vent obsolètes. S’il est difficile de prévoir l’avenir, si la futurologie et la science fiction peuvent être considérées comme des sources pour la littérature, le cinéma ou la poésie, la prospective, elle, est devenue une science, une discipline universitaire, un objet d’étude pour des laboratoires de recherche. Les travaux de la FING (fondation pour l’informatique nouvelle génération) par exemple, avec ses hypothèses et ses scénarii possibles, dans tous les domaines de la vie de la société, sont des éléments incontournables pour parler sérieusement des contenus du système éducatif.
 
L’impérieuse nécessité de définir les finalités et d’en faire un sujet de débat national transcendant les clivages politiciens et les opportunismes tactiques, avant de traiter la question des programmes et d’encourager à nouveau la fragmentation du problème, sera-t-elle au programme … du conseil supérieur des programmes ?
 
Vous le saurez bientôt… en lisant Educavox.
 
Pierre Frackowiak
Dernière modification le jeudi, 13 novembre 2014
Frackowiak Pierre

Inspecteur honoraire de l’Education nationale. Vice-président de la Ligue de l’Enseignement 62. Co-auteur avec Philippe Meirieu de "L’éducation peut-elle être encore au cœur d’un projet de société ?". Editions de l’Aube. 2008. Réédition en format de poche, 2009. Auteur de "Pour une école du futur. Du neuf et du courage." Préface de Philippe Meirieu. La Chronique Sociale. 2009. Auteur de "La place de l’élève à l’école". La Chronique Sociale. Lyon. Auteur de tribunes, analyses, sur les sites educavox, meirieu.com. Prochainement, une BD avec les dessins de J.Risso :"L"école, en rire, en pleurer, en rêver". Préface de A. Giordan. Postface de Ph. Meirieu. Chronique Sociale. 2012.

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