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Qui ne connaît Serge Aurier ? Impossible d’échapper à l’information même pour qui ne cultive aucun intérêt particulier pour le football ou son business. Pour résumer la situation et pour ceux d’entre vous qui ont passé les dernières semaines dans une iourte mongole, le quidam est un joueur professionnel du Paris Saint-Germain qui a copieusement insulté ses petits camarades sur Periscope il y a peu.

Anecdotique, me direz-vous ? Pas tant que ça…

Des applications puissantes et fort utiles

D’abord parce que cette affaire, comme d’autres qui concernent Periscope, montre bien la puissance de ces applications aujourd’hui disponibles sur nos smartphones. Récemment, à l’invitation de Ghislain Dominé, j’ai animé au Canopé de Lille un atelier dont les échanges ont été diffusés en ligne et en direct via Periscope.  Nul besoin donc d’un attirail technique important pour diffuser quoi que ce soit, un concert, une conférence, un cours, une démonstration… Les applications pédagogiques sont nombreuses, il ne reste qu’à mettre en œuvre et commenter.

Metronews raconte comment d’autres que Serge Aurier se sont laissés aller ainsi à des diffusions publiques qui auraient trouvé avantage à rester dans un environnement plus intime : un prisonnier dans sa cellule, des cambrioleurs qui filment leur forfait, une conductrice ivre… Et puis Periscope est aussi connu maintenant pour des activités plus coquines réservées aux adultes…

Comme d’habitude, comme si l’histoire ne produisait pas de leçons, c’est le média ou le support qui sont montrés du doigt par les observateurs à courte vue dans le cas de ces usages non pertinents voire perturbateurs. Dans la droite ligne des malheureuses et stupides initiatives consistant, plutôt que de changer les épreuves du baccalauréat pour les adapter à leur temps, à installer des détecteurs d’appareils connectés, notre dernier ministre de la Justice imagine installer en prison des brouilleurs de smartphones, entamant ainsi une course technique sans fin dont les résultats sont connus d’avance…

Les leçons d’hier n’ont pas été apprises

Mais cette histoire nous rappelle autre chose… Serge Aurier a certes passé son enfance en Côte-d’Ivoire mais il a rejoint rapidement, avec sa famille, le territoire français dont il a fréquenté l’école et les centres de formation des clubs professionnels. En 2006, à 14 ans, il rejoint le Racing Club de Lens, nous apprend Wikipédia. Rappelez-vous, 2006, c’est le plein essor des « Skyblogs ». Je ne doute pas une seconde que Serge Aurier, comme tous les garçons et les filles de son âge, avait son blogue sur la plateforme de Skyrock. Rappelez-vous, en 2009, ce sont près de 20 millions de profils qui l’ont rejointe pour près de 30 millions de blogues ! Les Français étaient champions du Monde de cette pratique !

Ainsi, fort probablement, en 2006, Serge Aurier a-t-il fait un large usage de sa liberté d’expression et a-t-il, sans doute, comme la grande majorité de ses camarades de son âge, fait voler en éclats les limites entre sa vie personnelle et privée et une exposition plus publique. Qui peut le lui reprocher ? L’école de France, comme les parents d’ailleurs, surtout à cette époque, ne se sont jamais préoccupés de cela, non plus d’ailleurs sans doute que les enseignants des centres de formation, plus préoccupés de former des athlètes surgonflés que des citoyens avertis. L’école n’a jamais, de manière générale,  travaillé à développer les compétences des élèves dans leur engagement citoyen sur Internet. Quel professeur, en 2006, a expliqué à ses élèves ce qu’était l’intimité, ce que pouvait signifier d’en dévoiler certains de ses pans et quelles conséquences cela pouvait avoir ? Alors que les enjeux sont considérables, aujourd’hui encore, la compétence « publier  », au sens de maîtriser une parole publique, n’a jamais rejoint les programmes officiels. Ce n’est pas faute d’avoir insisté, pourtant (1).

Pire !  L’école, à cette époque déjà, a réprimé certains de ces comportements déviants de manière parfois extrêmement violente. Je vous ai raconté l’aventure incroyable de ces trois jeunes adolescents qui bloguaient en 2005 (2). Serge Aurier aurait pu être l’un d’entre eux. Serge Aurier était, lui aussi, embarqué dans un « septembre sans fin ».

Dix ans après, Serge Aurier est maintenant un adulte mais est resté un grand enfant de l’école de France, incapable de percevoir quand il s’exprime dans l’intimité du cercle de ses amis, chez soi, ou quand il est face au public, incapable non plus de faire la différence entre la parole réfléchie, la moquerie — le « chambrage » comme on dit dans le milieu — et les propos injurieux.

Dix ans après, Serge Aurier n’a toujours pas fini son mois de septembre.

Et l’école non plus.

Socle : tous les élèves doivent savoir publier

http://www.culture-numerique.fr/?p=843

Il y a 20 ans, ils appelaient ça « septembre sans fin »…

http://www.culture-numerique.fr/?p=2506

Michel Guillou @michelguillou

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Dernière modification le samedi, 27 février 2016
Guillou Michel

Naturaliste tombé dans le numérique et l’éducation aux médias... Observateur du numérique éducatif et des médias numériques. Conférencier, consultant.

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