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La chaire « Régulation des jeux de hasard et d’argent » de l’université de Bordeaux organisé le 18 octobre un débat dans le cadre de la consultation publique lancée par l’Autorité nationale des jeux (ANJ) au sujet de la publicité sur les jeux d’argent.

CF/Article du 24 octobre

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Voici la contribution de Jean-Michel Delile, psychiatre, président de la Fédération Addiction :

Le potentiel addictif des JAH est bien connu, c’est même la seule addiction comportementale universellement reconnue. Cependant, pour être bien réel, ce risque d’accrochage demeure relativement faible par rapport à celui occasionné par les drogues addictives et la grande majorité des joueurs n’ont pas d’usage problématique. Néanmoins, au sein des JAH, une place à part doit être réservée aux Jeux d’argent en ligne dont le potentiel addictif est nettement plus rapide et puissant.

L’accessibilité continue des écrans et des smartphones ainsi que l’afflux des notifications ont en soi un potentiel addictif important qui est encore accru quand les contenus le sont également.

Une sorte de tempête parfaite !

Et en effet, la progression des Jeux d’argent en ligne a été spectaculaire et tout particulièrement celle des paris sportifs depuis le Mondial 2018 avec une augmentation de 56 % des mises et de 61 % des joueurs en un an. Depuis, cette tendance s’est confirmée, portée notamment par les Euros, en particulier l’Euro 2020 où la pression publicitaire a été telle (avec notamment l’exception sectorielle de 4 spots par écran…) qu’elle a provoqué un certain émoi dans la population et chez les parlementaires. De même le Poker en ligne a réellement explosé pendant le confinement.

Le point crucial est que cette évolution concerne largement des populations vulnérables : jeunes hommes, précaires… et cela pose la question de la dérive actuelle de nombreuses publicités qui semblent précisément cibler ce type de publics au détriment de leur santé et de leur équilibre social et en contradiction, semble-t-il, avec les recommandations de l’ARPP (Autorité de régulation professionnelle de la publicité).

Contexte :

Lors de la libéralisation des jeux en ligne en 2010, une étude de basage avait été réalisée pour fournir des données initiales et suivre leur évolution éventuelle à la suite de cette libéralisation. (OFDT/INPES, 2010, n=25 034) : Joueurs dans l’année : 47.8% ; Joueurs réguliers (≥52 fois par an) : 10.9% ; Joueurs dépensiers (≥500€ par an) : 4.7% ; Joueurs problématiques : 1.3 % dont joueurs à risque modéré 0.9 % (400 000) et joueurs excessifs 0.4 % (200 000).

Dès cette époque il apparut que les jeux d’argent en ligne avaient un potentiel addictif supérieur : 22,7 % usages problématiques dont 8,3 % jeu excessif.

L’enquête de l’ODJ (Observatoire des jeux) en 2017 a confirmé ce risque accru. Les joueurs en ligne ont tendance à plus dépenser que les joueurs traditionnels : les dépenses sur Internet représentaient 10 % de l'ensemble des dépenses de jeux d'argent des Français, avec une tendance continue à la hausse observée ces dernières années. Les pratiques sur Internet sont globalement "plus intensives" et "plus problématiques » que celles sur les supports traditionnels. Les joueurs en ligne pratiquent plus souvent et dépensent plus.

Cette enquête a mis en évidence que deux joueurs en ligne sur dix sont engagés dans des pratiques leur causant des problèmes plus ou moins graves. Parmi ceux-là, l'ODJ estime que 9,4 % sont des joueurs à risque modéré (x 10/JAH traditionnels) et 13 % des "joueurs excessifs" (x 30).

Ces évolutions importantes reposent sur différents facteurs :

  • Accessibilité/proximité des écrans : facilité d’accès (domicile, bureau, smartphones), permanence de l’offre (24/7), discrétion, diversité de l’offre (poker, paris sportifs, paris hippiques, jeux de hasard), rapidité, notifications, etc. La multiplicité des plateformes avec les réseaux sociaux et les influenceurs a encore accentué la question : l’accessibilité/proximité des opportunités de jeu est un facteur de risques établi de jeu problématique mais avec ces plateformes, les opérateurs arrivent à une véritable saturation d’offre.
  • Contenus « jeunes » et fédérateurs : paris sportifs…
  • Marketing et publicité : supports publicitaires traditionnels, affiches, télévision, mais aussi, de plus en plus, via smartphones, PC, réseaux sociaux, emails, messages… Saturation là-encore. Et avec des contenus de plus en plus ciblés sur des populations spécifiques, l’avenir de la pub ?

Jeux d’argent et publicité :

La libéralisation des JAH en ligne pose donc un problème croissant de santé publique et cette aggravation de la situation semble liée non seulement à la facilitation d’accès mais aussi au renforcement de la demande du fait notamment des actions de marketing et de publicité des opérateurs eux-mêmes dans un contexte de dérégulation.

Le travail de revue de Binde en 2014 [1] concluait à un réel impact de la publicité sur les comportements de jeu de même que cela avait pu être établi auparavant à propos des usages de tabac et d’alcool [2]. Beaucoup d’études soulignent que les joueurs problématiques rapportent une plus grande exposition aux publicités pour le jeu et constituent une cible spécifique pour l’industrie du jeu. Un peu comme avec l’alcool, les joueurs problématiques représentent en effet une part importante des mises. C’est ainsi qu’un travail canadien (Papineau, Can J Public Health, 2011) a montré que si 17 % environ des joueurs en ligne étaient problématiques, ils dépensaient à eux-seuls 41 % des sommes jouées en ligne et qu’ils constituaient donc une cible de choix.

Une revue récente de la littérature [3] sur les stratégies marketing des opérateurs de Jeu met en évidence trois problématiques majeures :

  •  Les paris sportifs
  • Les stratégies marketing genrées (sport/bingo)
  •  Le ciblage des populations vulnérables

Les paris sportifs :

Cette revue indique que la question émergente prioritaire est celle des paris sportifs que semblent cibler massivement les industriels pour faire « entrer » de nouveaux joueurs et pour intensifier les pratiques des joueurs.

L’arrivée de la publicité pour les jeux/paris sportifs dans les médias digitaux avec Internet renforce l’association entre sport et jeu AH. La publicité va ainsi promouvoir la normalisation du JAH via le sport, une bonne porte d’entrée pour les jeunes, en multipliant les liens d’identification entre les joueurs/parieurs et les supporters/fans, entre les joueurs (parieurs) et les joueurs (terrain, souvent jeunes et issus de minorités), entre l’industriel du JAH et le club de foot, entre le jeu (pari) et le jeu (sportif/supporter). Tout ceci va également viser à promouvoir une assimilation de la fidélité du supporter à son club vers une fidélité à l’opérateur, en identifiant les deux images et en valorisant chez le joueur les valeurs de fidélité à son équipe et les compétences de bonne connaissance du sport.

Tout ceci contribue à donner une image « normalisée » au JAH, une image à la fois positive, excitante, amusante, assimilée à celle du sport, mais aussi de fidélité à un club ou à une communauté et enfin, évidemment, d’ouverture à des possibilités d’argent facile, de gains rapides, énormes, sans effort, sans travail, ce qui est évidemment plus problématique du point de vue de la morale publique… Au-delà du bénéfice individuel direct (statut, prestige, « respect », « belle vie »…), ces revenus sont même parfois présentés par certains annonceurs comme altruistes car pouvant aussi bénéficier à l’environnement affectif et matériel du joueur, sa famille, sa « daronne », sa communauté, son quartier… dont il peut devenir le leader, le « roi » bienveillant, le bienfaiteur.

 https://www.youtube.com/watch?v=k47PSw4QUeY

https://www.youtube.com/watch?v=fvwapIv1Q-Y

Renversement total par rapport à la réalité commune où, à l’inverse, les pertes liées aux JAH sont bien souvent sources de difficultés catastrophiques pour les personnes et leur famille.

Par ailleurs, l’image positive pour la santé du sport bénéficie en retour aux JAH dont les effets potentiellement négatifs seront minimisés.

Par ex. (opérateur étranger, non actif en France) : 10 000 Livres (GBP) gagnées en quelques secondes pour 10 jouées !

Tweet Betfair @Betfair

It was a lively Sunday for one Betfair punter who scooped just over 10k from £10!

Placing the bet in-play before Milan's comeback, they cashed out later with Spurs 3-1 up and Villarreal drawing 0-0.

It proved to be the right call as Unai Emery's side went on to lose.

Cet opérateur, Betfair, dans son rapport d’activités célèbre ainsi les « targeted marketing campaigns » dans le domaine des paris sportifs, c’est là où l’argent investi en marketing rapporte plus que dans les autres JAH car les « joueurs de paris sportifs sont plus fidèles (loyal) et ils sont naturellement attirés en retour vers le site web de l’opérateur par les références sportives qu’il y trouve. Les dépenses marketing pour attirer et garder le consommateur sont donc plus faibles que pour les autres JAH ».

Observant la tendance croissante à systématiquement associer sport et JAH dans le même temps où les JAH en ligne sont de plus en plus regardés comme un sport, certains auteurs [4] ont pu parler de « sportification of gambling and gamblification of sport », dynamique encore amplifiée par le e-sport. Basées sur la fidélité du fan et sur l’émotion et l’excitation du sport (et du jeu/pari), ces stratégies ont ainsi contribué à créer une « relation symbiotique » d’intensification croisée entre sport et JAH. « No Bet, No Game »

Les publics vulnérables

Les jeunes sont un public particulièrement vulnérable au risque de perte de contrôle et de transition vers l’usage excessif ou l’addiction. Plus un jeune découvre tôt un produit ou un comportement addictif, plus il est à risque d’en devenir dépendant (et donc d’être une source importante et durable de revenus pour les opérateurs). Le sport est une thématique jeune avec la recherche d’affiliation à un groupe (équipe, quartier, communauté…) mais le support digital lui-même avec les réseaux sociaux est particulièrement adapté à cette population adepte de smartphones. Les réseaux sociaux et les compagnies de jeux vidéo en ligne ont contribué à développer les outils propices au JAH en ligne (écrans tactiles, colorimétrie, sons…) et ont commencé à s’intéresser aux JAH. La convergence numérique entre gaming et gambling est bien identifiée. La question des casinos en ligne et du poker en ligne est d’ailleurs une forte source de préoccupation croissante chez les jeunes. (cf. publicité 2021 pour un site de paris sportifs mettant en scène également un influenceur plaçant par ailleurs des produits « poker en ligne »). De même, les communautés et les réseaux de pairs joueurs en ligne sont particulièrement périlleuses pour des jeunes quand la pression de groupe est essentielle.

Les personnes en situation de précarité (culturelle, sociale…) sont particulièrement vulnérables aux mêmes rêves de reconnaissance, d’argent, de revanche, d’altruisme…

Régulation

Si la question pouvait se poser en 2010, la réponse est maintenant évidente, les JAH en ligne et tout particulièrement les paris sportifs sont un réel problème de santé publique avec un impact rapidement croissant, alimenté en partie par des débordements publicitaires (volume, contenus…) Les mesures de régulation doivent donc, selon nous, être appliquées et même renforcées, tout particulièrement en ce qui concerne le contrôle du marketing et de la publicité.

Les éléments de vulnérabilité mentionnés précédemment nous suggèrent quelques propositions :

1- Propositions générales [5]

  1. Vérifier auprès de l’ARPP ex-BVP, organisme de régulation visant à promouvoir une publicité saine, véridique et loyale ainsi qu'une communication responsable, si, de leur point de vue, des publicités vendant réussite financière rapide sans travail, renommée et bonheur de la famille en jouant aux JAH est une communication « responsable, véridique et loyale »…
  2. Soutenir l’ANJ dans ses actions de régulation et, y compris, de sanction des opérateurs ne respectant pas les règles déontologiques et légales.
  3. Augmenter la visibilité et la part obligatoire de la communication digitale sur l’interdiction aux mineurs et sur les risques d’addiction
  4. Pour les joueurs multi-comptes, et conformément à nos échanges précédents avec l’ANJ rendre les démarches d’auto-exclusion auprès d’un opérateur généralisables automatiquement à l’ensemble des opérateurs
  5. Promouvoir l’utilisation des logiciels de repérage des pratiques à risques et des modérateurs de jeu et de perte, faciliter les relais vers les équipes de prévention et de sons des addictions.
  6. Revoir les règles d’exception sectorielle

2- Apporter une attention particulière à la question des paris sportifs : déconstruire la symbiose naissante !

  1. Interdire aux sportifs professionnels d’utiliser leur image dans des supports publicitaires pour les paris sportifs
  2. Idem pour les commentateurs sportifs (image et pubs cachées dans leurs commentaires : cotes par exemple. Un célèbre commentateur vient ainsi de déclarer qu’il gagnait plus en image pour un industriel JAH qu’avec son travail à C+.
  3. Interdire la publicité JAH pendant les mi-temps dans les stades
  4. Redéfinir les règles de sponsoring (revenir par exemple sur l’autorisation de faire apparaître les cotes du match d’un opérateur sponsor sur les écrans d’affichage des stades, avant et à la mi-temps…)

3- Poker en ligne, casinos en ligne :

  1. Contrôler les publicités cachées dans des contenus destinés aux jeunes (ex : TeufeurS sur Twitch, « le streamer millionnaire », ou Mohamed Henni qui sur YouTube place un opérateur de paris sportifs et poker en ligne…) qui annoncent des fortunes possibles et des revenus réguliers grâce aux casinos en ligne ou au poker.
  2. Mieux contrôler le « placement de produits » chez des influenceurs ciblant notamment les jeunes (MYM Me.You.More : « jusqu’à 150 000 €/mois » , Snap, émissions TV, YouTube…)

4- Jeunes :

  1. « Whistle to whistle ban » : cette mesure (interdiction des publicités Paris sportifs 5 mn avant le match et jusqu’à 5 mn après le coup de sifflet final) a permis de réduire de 97 % le nombre de pubs TV vues par des mineurs de moins de 17 ans (UK).
  2. Interdire d’employer des acteurs et des influenceurs de moins de 25 ans pour les supports visuels
  3. Contrôler l’âge des followers des influenceurs, exclure ceux dont le public dominant est mineur
  4. Développer la diversité (ne pas limiter les visuels aux publics et aux codes « Urban » : banlieue, minorités, rap, rue, graph, etc.)
  5. Contrôle effectif de l’interdiction d’accès des mineurs aux JAH y compris en ligne
  6. Appliquer strictement les règles de protection des mineurs par rapport aux publicités cachées les impliquant (série « validé » sur C+, allusion au Monopoly dans une émission, etc.)

5- Joueurs excessifs/problématiques

    1. Auto-exclusion générale
    2. Modérateurs de jeu, repérage/orientation
    3. Interdiction des bonus, des mises offertes… lors des relances

En conclusion, fidèle à sa conception générale de contrôle des addictions, la Fédération Addiction ne s’inscrit pas dans une perspective naïvement prohibitionniste mais bien dans des objectifs pragmatiques de réduction des risques et des dommages liés aux pratiques addictives et notamment aux JAH.

Il s’agit donc de construire avec toutes les parties prenantes une régulation robuste et partagée permettant aux joueurs de continuer à se distraire ainsi tout en réduisant les risques de bascule vers la perte de contrôle avec tous les dommages individuels, familiaux et sociaux qui l’accompagnent et dont nous sommes témoins dans notre activité clinique. Cela passe notamment par une clarification et une réelle application des règles régissant la publicité des jeux d’argent pour stopper la dérive actuelle.

Jean-Michel Delile

 Pour une régulation efficace des jeux d'argent - Note de positionnement de la Fédération Addiction

JAH_note_de_positionnement_final.pdf

[1] Binde P. Gambling Advertising : A Critical Research review. London : Responsible gambling Trust (2014)

[2] Mutatayi C et Spilka S (2019) L’exposition au marketing en faveur de l’alcool chez les jeunes à 17 ans. Tendances, 135, OFDT 

[3] Guillou-Landreat M, Gallopel-Morvan K, Lever D, Le Goff D and Le Reste J-Y (2021) Gambling Marketing Strategies and the Internet: What Do We Know? A Systematic Review. Front. Psychiatry 12:583817. doi: 10.3389/fpsyt.2021.583817

[4] McMullan JL. Submission to the Joint Select Committee on gambling reform Inquiry Into Interactive Gambling. Parliament of Australia (2011). http://www.aph.gov.au/senate/committee/gamblingreform_ctte/interactive_online_gambling_advertising/submissions.htm

[5] https://www.federationaddiction.fr/app/uploads/2013/04/guide_reperes_addictions_sans_substance.pdf

Dernière modification le mardi, 16 novembre 2021
Laurissergues Michelle

Présidente d'honneur et fondatrice de l’An@é, co-fondatrice d'Educavox et responsable éditoriale.