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« Confinement, déconfinement : c’est un vocabulaire de la passivité, un vocabulaire qui désarme les citoyens. Il faut réhabiliter le vocabulaire d’initiative, d’action, offensif. » affirmait Christiane Taubira dans une interview au Journal du Dimanche  (7 juin 2020). Il est donc temps de déconfiner le vocabulaire et de passer à l’action. Or, depuis le 11 mai, on assiste à une reprise en dents de scie : seuls 27 % des écoliers et 18 % des collégiens ont été accueillis en classe, à temps partiel, voire ou deux jours par semaine. Autant dire que la majorité des enfants, 70 %, sont restés sur le bord du chemin.

Bien sûr la situation des enseignants n’est pas aussi alarmante, puisqu’environ 60 % d’entre eux sont présents dans les établissements, mais une large majorité juge le protocole sanitaire trop contraignant pour faire classe. Alors, plusieurs questions se posent aujourd’hui.

La crise a-t-elle exacerbé les inégalités à l’école ?

Il est raisonnablement possible de répondre par l’affirmative, tant il a été évident que les enfants confinés à domicile se sont trouvés dans des conditions matérielles, spatiales et humaines sans commune mesure, qu’il s’agisse des équipements numériques utilisables (parfois partagés par plusieurs personnes : frères et soeurs, parents), de leur accès au réseau, de la disponibilité des plateformes pédagogiques... Les aléas de la continuité pédagogique, malgré les efforts consentis par l’institution (ministère, rectorats, Dane, professeurs, CNED) ont été unanimement ressentis. S’ajoutent à ces difficultés la réalité du confinement vécu en famille, selon la disponibilité plus ou moins grande des parents, souvent absorbés par le télétravail. Les enfants, confinés dans leur espace familial, parfois exigu, ont souffert de l’absence de relations sociales avec leurs pairs, mais aussi de l’ouverture qu’offre l’Ecole sur le monde. Il s’agit donc bien d’inégalités pédagogiques, d’inégalités éducatives, mais aussi d’inégalités sociales, tant il est vrai que les capacités d’encadrement et de soutien scolaire varient considérablement d’une famille à l’autre.

Et ces inégalités ont été particulièrement sensibles dans le cas des élèves qui ont « décroché » à l’occasion de la fermeture des établissements scolaires, un phénomène particulièrment violent dans l’enseignement professionnel. Ces élèves appelés de manière stigmatisante et impropre « décrocheurs » étaient en réalité déjà en grande difficulté, et ils n’ont pas trouvé l’aide et le soutien nécessaires pour poursuivre un effort immense et de leur point de vue voué à l’échec, tant les handicaps se sont alors accumulés. « Dans notre collège, ceux qui décrochaient avant le confinement ont été deux fois plus fragilisés » témoigne une élève d’un collège d’Aubervilliers sur France Inter. Mais il ne peut être question, en les appelant « décrocheurs », de se débarrasser d’eux une fois pour toutes, comme si une réalité ontologique les avait définitivement disqualifiés. Une opinion malheureusement entendue avec une grande tristesse lors de certains débats de « spécialistes » sur les chaînes d’information.

S’il est évident que ces inégalités ne sont pas définitivement ancrées dans la réalité, car l’école reprendra bien son cours, il est tout aussi évident qu’il sera indispensable de mettre à profit l’expérience acquise pendant ces deux longs mois de relégation pour corriger les erreurs accumulées et lancer un grand bond en avant dans l’action éducative. Cela est possible, car au-delà des difficultés éprouvées, les atouts engrangés sont nombreux.

Qu’est-ce qui a été acquis durant la crise ?

Une fois dépassée la sidération initiale, les professeurs ont peu à peu acquis de nouvelles stratégies pédagogiques, puis ont gagné de nouvelles compétences en pratiquant un enseignement à distance pour lequel ils n’étaient pourtant pas tous formés.

Ils ont découvert, souvent en tatonnant et avec l’aide de leurs collègues et des instances institutionnelles, de nouveaux logiciels, de nouvelles applications, des plateformes et des outils numériques qui étaient devenus les seuls recours disponibles dans la crise.  « Les enseignants ont fait preuve d’une grande adaptabilité. Ils ont mis en place des dispositifs ingénieux pour accrocher leurs élèves. » témoignait Caroline Levacher dans un récent article sur Educavox. En somme, les enseignants se sont mis à travailler ensemble, acquérant ainsi une nouvelle compétence, celle du travail en équipe, et cela grâce au numérique. Il est naturellement permis de penser que la montée en compétences des personnels enseignants qui a été remarquable dans le domaine numérique dans cette période, poursuivra ses effets dans l’avenir, tant les savoir-faire acquis sont nombreux. Les enseignants ne reprendront pas le cours de leur métier comme avant.

De leur côté, les parents se sont rendus compte qu’ils avaient un rôle indispensable à jouer au contact des enseignants et de l’école pour la formation de leurs enfants.

Les parents ont aussi compris la réalité et la difficulté du métier d’enseignant, en découvrant souvent les stratégies inattendues et astucieuses mises en place par les professeurs de leurs enfants. La crise a eu pour effet bénéfique de rapprocher les familles et l’école, et souvent grâce au numérique, via les Environnements Numériques de Travail ou les plateformes existantes.

Étonnament, la période a vu le un retour en grâce du numérique, jusqu’alors  souvent considéré comme un aimable passe-temps, voire comme un simple moyen d’accès au bavardage sur les réseaux sociaux, ou à un amusement nocif pour la santé. « Les écrans vous dis-je ! » répétaient en cheur les alarmistes des médias, à la manière des médecins de Molière. Les médias entonnaient naguère une rengaine qui leur permettait parfois de vendre du papier en surfant sur la peur des parents. 

Et donc, aujourd’hui, trois mois plus tard, c’est étonnant, on n’a plus peur des écrans, ni du numérique. Et les enfants témoignent : ce sont les écrans qui ont été leurs meilleurs alliés durant le confinement. A tel point que l’usage perdure aujourd’hui, alors que cette période est terminée. ILs continuent à se servir régulièrement de l’ordinateur ou de la tablette pour 74% d’entre eux. Ils sont 68% à continuer les visios avec leurs amis[1].

Et, cerise sur le gâteau, ils ont l’impression d’avoir accompli un bond de géant pour leur autonomie dans tous les domaines de l’activité intellectuelle, qu’il s’agisse de leur prise d’initiative ou de leur capacité à utiliser les outils numériques disponibles.

Le numérique a-t-il vraiment pris le relais ?

Quel que soit le niveau de performance atteint par les outils disponibles, la réponse est OUI. C’est une évidence : sans le numérique, l’école était irrémédiablement fermée.

Force est de constater que l’on a réellement compris à tous les niveaux, familles, enseignants, collectivités, que le numérique (outils, réseaux, relations sociales et accès à la culture) était désormais un intermédiaire indispensable pour accéder à une infinité de moyens d’information, d’activités intellectuelles et culturelles qui permettent de construire un savoir et des compétences personnelles réelles. Or, ceci n’était pas, il y a peu, communément admis.

Et enfin, on a compris ce que sont les smartphones : des ordinateurs de poche ultra perfectionnés. Et dire qu’on les avait interdits à l’école !

Une ombre demeure au tableau cependant : l’absence de préparation des enseignants à une pédagogie à distance via le numérique.

Et il y a pire encore, c’est l’hétérogénéité des outils personnels dont ils ont dû se servir pour assurer les cours : smartphones, tablettes, ordinateurs, réseau, imprimantes (l’encre vint à manquer!)... tout cela à leurs frais ! Il a donc fallu payer pour travailler et ce dans un inconfort absolu, car les outils disponibles n’étaient pas toujours adaptés, comme cette version de l’OS trop ancienne par exemple  pour l’exercice de la réunion en visioférence. On touche là aux limites du télétravail, par manque d’équipement adéquat, sans compter le fait qu’aucune formation à distance ne peut pas remplacer la pédagogie intrinsèquement liée aux interactions humaines.

Vraiment, rien ne sera-t-il plus comme avant ?

Dans cette question réside une partie du stress causé par le déconfinement. Nous avons sauvé des vies, mais nos dirigeants ont-ils vraiment compris les leçons de cette catastrophe naturelle, économique et sociale? Va-t-on vraiment changer la donne afin que le monde d’après soit meilleur, plus généreux et nous permette d’éviter de reproduire ce genre de catastrophe ?

Aurons-nous vraiment demain un système de santé à la hauteur des besoins ? Le service public, tant décrié avant la crise - trop cher, inconséquent, indadapté - sera-t-il enfin reconnu, valorisé et financé à hauteur de nos besoins : transports publics, hopitaux, accueil des personnes âgées, établissements scolaires connectés, élèves et professurs équipés, organisation du travail, gestion du temps et de l’espace scolaires …

Il est temps aujourd’hui de passer à l’action, d’agir afin que soient mises en place les conditions nécessaires à un exercice serein de la pédagogie qui saura combiner à bon escient enseignement présentiel et distanciel. Pour cela, il convient d’abord que soient mises à disposition des ressources pédagogiques adaptées, accessibles, renouvelées sur des plateformes publiques, échappant au harcèlement commercial de certaines EdTech.

Enfin, il faut réaffirmer que la condition nécessaire à ce changement que nous appelons de nos voeux est que les enseignants soient dotés d’outils numériques adaptés de la part des institutions de tutelle, l’État et les collectivités locales.

Tous les acteurs doivent se parler, s’expliquer, se concerter et mettre en oeuvre des solutions adaptées pour une réelle continuité éducative, des solutions sans lesquelles rien ne changera vraiment dans l’école du Monde d’après.

Quelles sont les échéances ?

Les Etats Généraux du Numérique pour l’Éducation, organisés par la Direction du Numérique, sont un moment important pour faire avancer nos préoccupations et proposer des solutions. Ils se déroulent déjà par conférences thématiques depuis le mois de mai et se poursuivront par des événements régionaux clôturés par un événement national les 4 et 5 novembre 2020 à Poitiers. L’An@é a été invitée à y participer et nous comptons profiter pleinement de cette opportunité.

Enfin, pour finir, n’oublions tout de même pas une autre réalité bien plus angoissante. Il s’agit de celle que nous rappelle Noam Chomsky : « On se remettra de la pandémie, pas de la fonte des glaces! » Car la véritable urgence est bien climatique !

[1]Enquête nationale Byam auprès des 4-13 ans

Dossier : Confinements et numériques

Michel Pérez

Dernière modification le mardi, 16 juin 2020
Pérez Michel

Président national de l'An@é. Inspecteur général honoraire de l’éducation nationale (spécialiste en langues vivantes). Ancien conseiller Tice du recteur de Bordeaux, auteur de nombreux articles et rapports sur les usages pédagogiques du numérique et sur la place des outils numériques dans la politique éducative.

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